Découvrez la collection Mauvaise Nouvelle, aux Éditions Nouvelle Marge.

Henri Béraud, une œuvre à redécouvrir

Par  

L'écrivain lyonnais Henri Béraud étant mort en 1958, ses œuvres tomberont dans le domaine public en 2029. Espérons que des éditeurs saisiront cette opportunité pour republier ses meilleurs titres et faire redécouvrir cet auteur. Aujourd'hui, qui se souvient de Béraud ? Qui sait encore qu'il a été très célèbre dans l'entre-deux guerres, grand reporter aussi connu que Joseph Kessel et Albert Londres (dont il était l'ami), romancier populaire récompensé par le prix Goncourt ? Des tirages de plusieurs centaines de milliers d'exemplaires, des droits d'auteur de 20 %. Comme le remarquait René Tavernier : « Henri Béraud, qui, de son vivant, avait connu la grande notoriété, a été fort malmené par la postérité. »

Que s'est-il passé pour qu'il tombe dans l'oubli ? Oubli n'est pas le mot adéquat, car il s'agit d'un effacement volontaire par la société, d'une forme de mise à l'écart, une omerta, un boycott. Une œuvre occultée. Béraud a été victime d'une conspiration du silence, comme Léon Bloy l'a été en son temps.

Sa carrière se brise en effet à la Libération, où il est arrêté, jugé pour collaboration et condamné à mort. Un jugement expéditif et disproportionné, motivé en partie par la haine et la jalousie, et sur lequel De Gaulle reviendra en accordant sa grâce à l'auteur. Car si Béraud a effectivement participé au journal collaborationniste et antisémite Gringoire en livrant des articles chèrement rétribués, dans lesquels il se livre au jeu dangereux de la polémique et du pamphlet, il n'a jamais collaboré avec l'ennemi allemand. Anti-gaulliste, anti-anglais, certes, mais aussi anti-allemand. Mauriac, qui interviendra en sa faveur, déclarera : « Nous ne sommes jamais punis pour nos véritables fautes. Béraud n'a pas besoin de protester qu'il est innocent du crime d'intelligence avec l'ennemi. Les débats l'ont prouvé avec évidence. Mais le jugement est le fruit empoisonné de ces dix années où il a obéi à ce démon frénétique, dont il était possédé, de polémiste né. »

Exilé à l'île de Ré, où il finira ses jours en 1958, il n'est plus réédité et son nom devient maudit. Bernard Clavel, dans sa préface d'une réédition de La Gerbe d'or, le rappelle : « Son crime le bannissait à jamais de nos lettres : la condamnation qui l'avait exclu du monde des vivants devait l'exclure aussi de l'univers des morts. Son œuvre avait été enterrée avec lui. »

Pour trouver ses livres de nos jours, il faut se rendre chez les bouquinistes (comme Diogène, à Lyon) pour se procurer de vieilles éditions. Un cercle de fidèles entretient sa mémoire, comme l'association rétaise des amis d'Henri Béraud, qui publie un bulletin et organise chaque 14 juillet un pèlerinage à l'île de Ré, sur la tombe de l'auteur à Saint-Clément-des-Baleines. Saluons la mémoire de Jean Butin, son infatigable biographe, qui a contribué à maintenir le souvenir de l'écrivain.

Les Lyonnais, qui continuent de célébrer Calaferte, Chauviré ou Reverzy, ont-ils conscience que Béraud fut le plus grand de leurs écrivains ? Une œuvre majeure et servie par un style puissant et admirable ? Citons le superbe début de « Ciel de suie » : « À l'époque où advint ce que je vais vous raconter, le quartier de la Soie à Lyon était à peu près ce qu'il est aujourd'hui. De hautes maisons couleur d'averse et d'avarice y traçaient déjà ce gluant labyrinthe où, pour mieux se cacher, la fortune emprunte le visage de la misère. Chez nous, rien ne change, ni le ciel, ni la pierre, ni les âmes. Sur les pavés toujours gras, qui semblent renvoyer au ciel plus de clarté qu'ils n'en reçoivent, le jour tombe à plomb comme une pluie de cendres. »

Cette œuvre riche et diverse peut se regrouper en trois parties principales.

D'abord, les livres de reportage, dont le plus connu, réédité en 1985 chez 10/18, porte le beau titre Le flâneur salarié. Citons Ce que j'ai vu à Moscou, Ce que j'ai vu à Berlin, Ce que j'ai vu à Rome, Émeutes en Espagne… Béraud, qui a collaboré aux plus grands journaux de l'époque (L’œuvre, Le Merle Blanc, Le Petit Parisien…) a parcouru les capitales d'Europe, l'URSS, l'Égypte et la Turquie, rencontré Mussolini et de nombreux chefs d'États. 

Ensuite, le romancier. Outre des livres plus légers comme Le martyre de l'obèse, qui n'est pas le meilleur de sa production mais lui vaudra le prix Goncourt en 1922, Le vitriol de lune, Au Capucin gourmand, il est l'auteur d'une fabuleuse trilogie, le cycle de la Conquête du Pain, commencé avec Le Bois du Templier Pendu, une grandiose histoire de pauvres gens du Dauphiné. Le point de départ du livre est la malédiction qui pèse sur le petit village de Sabolas (nom inspiré de Satolas) depuis que ses habitants, sous Philippe le Bel, au XVIe siècle, massacrèrent sans raison un templier qui fuyait l'injustice du roi. Sa pendaison est suivie d'une série de malheurs et de catastrophes, épidémies, pillages, famines, qui s'abattent sur les habitants au long de cinq siècles.

Le cycle se poursuit avec Les Lurons de Sabolas, au moment de la révolte des Canuts, qui refusent d'être exploités par les soyeux, lesquels se parent du titre de fabricants, alors qu'ils ne font qu'écouler la marchandise chichement payée. « Dans ce faubourg abrupt, vingt-cinq mille travailleurs ruminaient les souvenirs de 1831, et plus d'un, au fond de son galetas, cachait un drapeau noir. Partout la misère tendait sa face hagarde. Tous attendaient le signal de l'émeute. Ils étaient le peuple, le vrai, celui qui besogne pour le pain, les rabougris, les mal rasés, les profils de loup, les épouvantails à repus, enfin la canaille, les canuts, ceux qu'une bourgeoisie repue et poltronne devait bientôt surnommer les Voraces. »

Il se conclut par Ciel de suie. Ce dernier roman, qui est sans doute son chef d’œuvre, s'inspire d'un fait divers bien réel, l'affaire Gillet, tentative d'assassinat sur un jeune homme qui avait séduit la fille de la maison, un scandale lyonnais qui défraya la chronique au début du XXe siècle. Béraud en tire une tragédie de province, une tragédie bourgeoise.

Homme du peuple, avec les accents d'un Zola, il dénonce les notables et la bourgeoisie lyonnaise, principalement représentée par les soyeux. « Nous habitons une ville où l'on respecte d'abord le porte-monnaie. » Ces livres ont une dimension sociale qui sera saluée dans le journal L'Humanité.

Enfin, dernière partie de son œuvre, les livres autobiographiques, les plus émouvants, où il revient sur ses années lyonnaises de jeunesse. La Gerbe d'or, Qu'as-tu fait de ta jeunesse ? Les derniers beaux jours.

La Gerbe d'or était l'enseigne de la boulangerie paternelle, sise rue Ferrandière, dans le deuxième arrondissement de Lyon. « Mon pays, c'est Lyon, mais mon village, c'est Saint-Nizier, le sombre et sinueux lacis des rues qui serpentent entre les flèches de ma vieille église et la fontaine des Jacobins. J'y ai appris à vivre, à aimer, à lire, à souffrir. On n'est pas d'une ville, surtout d'une grande ville, mais d'un clocher. » L'auteur ressuscite Lyon, aussi bien la ville éternelle que son visage éphémère entre 19e et 20e siècles, avec ses dernières diligences, son éclairage au gaz, la naissance du cinéma par les frères Lumière, les premières automobiles, les premiers avions… Bernard Clavel ne tarira pas d'éloges sur ce livre qui rencontre un immense succès : « La vie s'y trouve à chaque ligne. Elle a gonflé chaque mot. »

 

Aujourd'hui encore, Béraud reste un écrivain maudit. Pas de rue lyonnaise ou de lycée à son nom, pas de plaque sur sa maison natale de la rue Ferrandière, pas de commémoration. 

« On peut mentir à son époque, mais il y a un juge que nul ne peut atteindre, et qui s'appelle l'avenir. Je lui confie ma mémoire en toute sérénité », disait Béraud. Cet avenir, dont il attendait tant, va-t-il lui rendre justice ?


Le Pays d’Henri Bosco
Pierre Gardeil, Lectoure, Henri Michaux et moi
2015 : année du blasphème ?