Jacqueline de Roux est-elle une fée ?
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Appel à témoin !
Les entretiens réalisés avec Jacqueline de Roux ont eu raison de la page blanche. Ils ont tissé la trame d’un petit ouvrage intitulé : Il était une fois Jacqueline de Roux. À peine l’ouvrage refermé, un sentiment d’insatisfaction remplissait l’âme de votre serviteur. Ce sentiment d’inachèvement quand sonne l’heure de l’édition, je le connais de près. Il est, paraît-il, une loi du genre. On écrit toujours trop ou pas assez. Jamais selon la dose prescrite par les Neuf Muses. Suis-je parvenu à retranscrire, en fidèle sismographe, les lignes directrices de la vie de Jacqueline de Roux ? Mon sentiment est d’avoir trop peu goûté au sel d’une longue vie faite, comme toute vie, de hauts et de bas.
L’ouvrage relu, quatriemedecouverturisé, publié, refermé, une parole parmi toutes s’agite comme un chiffon rouge du fond de ma mémoire. Cette parole, c’est le mot d’Aurore, l’arrière-petite-fille, rencontrée chez Jacqueline de Roux : « Mamy est une fée ! »
Quatre mots prononcés par une enfant : 1 : Mamy / 2 : est / 3 : une / 4 : fée. Quatre mots comme les quatre points cardinaux, comme les quatre âges d’une vie : enfance, adolescence, âge mûr et vieillesse. Quatre mots comme le nombre de témoignages indispensables pour instruire un procès en « féerisation », comme il en existe en « canonisation ».
À ce jour, le dossier « Jacqueline de Roux » compte trois témoignages. Il en manque donc un pour lancer la procédure — l’administration du merveilleux, comme chacun sait, ne tolère aucune approximation.
Au témoignage de la petite Aurore s’ajoute celui de Rémi Soulié. À celui de Rémi s’ajoute le mien. Je ne peux évoquer ici, en l’attestant sur l’honneur, que verser au dossier les appels téléphoniques de Jacqueline. Ces appels sont presque tous tombés en parfaite synchronie avec des moments très particuliers de mon existence.
Je traversais une période de doute, de lassitude, et le téléphone se mit à sonner ! À l’instant même où j’ouvrais la porte pour me rendre à la pharmacie afin d’acheter des antidépresseurs chimiques : « dring ! Dring ! … bonjour, c’est Jacqueline ! »
En termes savants, cela s’appelle une « synchronicité ». Un appel, passe encore — le hasard a bon dos — mais trois, quatre, cinq, six appels « synchrones » … cela ne relève-t-il pas du surnaturel ?
À cette heure où druides et autres bardes ont disparu de notre univers — et où ceux qui persistent ne le sont que dans des replis purement folkloriques —, qui pourrait aujourd’hui faire autorité en matière de fées ? Les rabbins, les prêtres, les imams ? Ce n’est pas gagné. Les historiens ? Ils s’intéressent aux faits plus qu’aux fées. Les anciens grimoires écrits en latin ? Ils sont si rares ! Ceux qui évoquent les fées sont cependant formels sur un point : quatre témoignages d’apparitions ou de phénomènes inexpliqués sont requis pour instruire un procès en authenticité. Ni deux, ni trois, mais quatre. Moins de quatre, et les termes du procès restent en suspension. Quel dommage ! À ce jour, il manque un témoignage !
Fée du logis ? Fée Clochette ? Fée marraine de Cendrillon ? Fée bleue de Pinocchio ? Mais qui est donc Jacqueline de Roux ?
En évoquant le cas Jacqueline entre écrivains et éditeurs, je n’ai essuyé que réponses vagues, suspicions, voire moqueries… Les « fées » n’existeraient donc plus dans la société contemporaine ? Voilà qui n’est pas rassurant du tout. Nous pouvons donc continuer à croire aux graphiques, aux algorithmes et aux notifications, sans être dérangés par le moindre battement d’aile.
Tout compte fait, mieux vaut ne pas évoquer les fées, même lorsque certains faits troublants (les appels téléphoniques) sont, disons, obstinément têtus !
Qu’il me soit ici donné l’occasion de citer François Mauriac : « Sous la couche épaisse de nos actes, notre âme d’enfant demeure. » Certains ouvrages ont le pouvoir de rajeunir l’âme. Ils agissent comme le font les rencontres marquantes. Il arrive qu’une heure passée entre les pages d’un ouvrage de Dominique de Roux ou de Luc-Olivier d’Algange puisse avoir un effet décapant. Nos voiles intérieurs dissous, le monde qui nous entoure nous apparaît alors dans une fraîcheur nouvelle. L’écran a laissé place à la légende.
Si je ne croyais pas que le livre puisse décaper nos embourgeoisements d’âme, nos paresses concupiscentes, briser nos chaînes et nos fausses fenêtres, je n’écrirais pas. Ce texte que vous lisez en ce moment n’existerait donc pas.
Oui, mais voilà : je crois que, « derrière la couche épaisse de nos actes », pour reprendre le mot de François Mauriac, la trame de notre vie — transfigurée, arc-en-cielisée, légendaire — demeure. La guerre à livrer est tout à la fois extérieure et intérieure. La bonne nouvelle est qu’en chacun de nous, l’aristocrate lutte secrètement contre le bourgeois ; le poète contre le poseur ; la lumière contre les ténèbres ; la mauvaise est que personne ne peut livrer ce combat à notre place.
Certes, le snob méprisant domine aujourd’hui le monde. Le snob, rappelons-le, c’est étymologiquement le sine nobilitate, le sycophante sans noblesse. Celui qui fait des courbettes devant le noble, dans le but de lui subtiliser ses châteaux et ses bonnes manières. Tout, dans sa petite vie de pourceau, est doublure, feinte, remplacement parodique. La tour crénelée du château conquise, il la remplacera en cheminée d’usine. Le paysan autonome, il le remplace en ouvrier réifié. Lorsqu’en outre, il revêt la tunique d’une autorité, la blouse blanche du prête ou du scientifique, les choses ne s’arrangent guère.
Il échangera les fées contre des faits. Même si la théorie scientifique des infrarouges et des ultraviolets n’affirme pas autre chose que l’existence d’un monde invisible positionné aux marges du monde visible, il fera tout pour y chasser les fées. C’est que le scientifique s’exprime avec d’autres mots que ceux de la légende. Il s’exprime avec les mots du langage des titans — ennemis déclarés de la poésie, et probablement allergiques à toute forme d’enchantement.
La question demeure : Jacqueline de Roux est-elle une fée ? À chacun de s’en faire une opinion en lisant Il était une fois Jacqueline de Roux. Ce modeste ouvrage débute par une série de témoignages ; il se termine par un appel à témoin.
Frédéric Andreu
Le 1er mai 2026.
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