Découvrez la collection Mauvaise Nouvelle, aux Éditions Nouvelle Marge.

J’irai rêver sur vos tombes

Par  

 À propos du Père-Lachaise surréaliste, Etienne Ruhaud (Éditions Complicités, 2026)

C’est l’œuvre d’une vie et qui n’intéressera qu’une niche. Autant dire une œuvre culte, pleine de secrets, de révélations (pléonasme), d’orange bleue, d’amour fou, que l’on compulsera avec ferveur, que l’on ira lire au cimetière comme un jeu de l’oie, puis que l’on rangera pendant dix ans dans sa bibliothèque, avant de la reprendre un jour avec passion et d’y redécouvrir une info, une citation, un sortilège – telle l’épitaphe de Jean Gaudry (qui ça ? allez donc lire !), léguée par lui-même sur sa tombe :

Mis à vie le jour des morts

Mis à mort toute sa vie

Sans amis mais sans remords

S’est remis de sa mort

Brilliez pour luire.

Au début, le livre peut décontenancer par le ton funèbre, sinon dépressif, de l’auteur qui se croit obligé dès son introduction de parler de celui-ci comme d’un objet « singulier, sinon vain », relevant d’un « délassement morose d’un éternel ès Lettres, devenu taphophile par désœuvrement », qui flirte avec « une forme de curiosité morbide teintée de nécrophilie inconsciente », et qui avoue, le comble, que ses enquêtes funéraires ont parfois « échoué » et qu’il est très conscient que le lecteur pourra en être « frustré ». Drôle de présentation, il faut bien l’avouer ! À moins que cela ne soit là de l’humour noir, ce qui, somme toute, conviendrait à cet ouvrage qui apparaitrait alors comme un crypto-roman mélancolico-drolatique. L’histoire d’un solitaire qui va à la rencontre des morts et qui, de tombe en tombe, dresse son propre panthéon fait à la fois de stars et d’illustres inconnus, voire d’homonymes – comme cet « André Breton » qui repose dans la 85e division, non loin de Marcel Proust, mais qui n’est pas l’auteur de Nadja. Non, la seule apparition publique de Breton (le connu) au Père-Lachaise fut à l’occasion de l’éloge funèbre qu’il fit de Natalia Sedova, l’épouse de Léon Trotsky le 29 janvier 1962, paraît-il « sous un ciel glacial ». C’est ce genre d’annotation qui fait le charme de cette anthologie toute personnelle et rappelle qu’Etienne Ruhaud est avant tout poète et romancier.  Dès lors, le livre devient comme une sorte de confidence poétique qui passe autant par Apollinaire que par Jacques Baron (qui ça ?) :

Si comme on me l’a dit je dois changer de peau

Dans une autre vie

Je serais à vingt ans matelot au long cours

Et j’aimerais une femme qui ne m’aimerait

Peut-être pas

J’aurais du vague à l’âme pour la treizième fois

C’est pourquoi plus que les informations officielles, ce sont les digressions qui nous intéressent dans ce dictionnaire : aveux sous couvert, portraits crayonnés, jugements suggérés, lignes de fuite malicieuses ou inquiétantes. Tel Maurice Baskine (ne nous demandez pas encore qui est-ce !) que l’auteur décrit comme « homme singulier, juif ésotériste, d’origine ukrainienne, grand lecteur, farceur à l’occasion, [qui] se place en marge du surréalisme » et qui à la fin de sa vie, et tout comme Breton lui-même, se passionna pour l’occultisme et déclara, un jour, lors de ce qu’il appellait une « parafestation fantasophale », « que la lune n’existe pas et qu’elle ne serait qu’un reflet » – canular repris dans le New York Times de l’époque. Ou Hans Bellmer et Unica Zürn, couple sulfureux et dont l’œuvre sadomasochiste, « ce monument étrange et noir », égayera les happy few.

Autant de fantaisies qui n’empêchent pas Ruhaud de diffuser de vraies informations comme celles concernant, par exemple, Jacques-André Boiffard, l’inconnu par excellence, mais dont tout le monde connaît les clichés de Nadja puisque c’en fut lui l’auteur. Tout comme un peu plus tard, il concevra la fameuse photographie de couverture du pamphlet Un cadavre où Breton apparaît tel un Christ moqué, le front ceint d’une couronne d’épines, les yeux clos, une larme de sang au coin de la paupière. Et tout cela avant de renoncer au surréalisme, reprendre ses études de médecine et se spécialiser dans le rayon X, science surréaliste s’il en est – quoique sans jamais oublier Simone Breton, la femme de son ex-mentor, pour qui il brûla d’une passion ardente.

À propos de femme et de photo, on aura le plaisir (nécrophile ?) de retrouver Lise Deharme, l’une des passions d’André Breton, la « beauté vénéneuse » du groupe, qui repose au columbarium du Père-Lachaise mais dont la case a, hélas, été, relevée : le gant de Nadja et sur lequel des générations de fétichistes ont fantasmé, c’était le sien. Ou Nush Eluard, autre muse d’envergure, d’abord hypnotiseuse au Grand Guignol, se prostituant à l’occasion, si libre, souveraine et irrésistible qu’elle arriva à faire accepter sa bisexualité à Paul et André, homophobes déclarés. On a dit que la « Liberté » du célèbre poème, c’était elle. À ce sujet, notons les magnifiques portraits (dont le sien) qu’a consacré Jacques Cauda à quelques-unes de ces figures et qui illustrent fort élégamment le grimoire de Ruhaud. Bonheur également de tomber sur Germaine Dulac, cinéaste géniale injustement oubliée, autrice du premier film surréaliste, La Coquille et le clergyman (1928) et de bien d’autres merveilles d’ailleurs moins surréalistes que « surrimpressionnistes » (L’invitation au voyage, Celles qui s’en font, La Cigarette, La Fête espagnole) et que l’on peut visionner sur ce cinéclub intergalactique et qui s’appelle YouTube. Saluons de même Madeleine Novarina, elle aussi autrice de toiles sadomasochistes malheureusement perdues, et qui durent exalter son Sarane Alexandrian d’époux, présenté plaisamment par l’auteur comme « amateur de contes érotiques mais amoureux de sa femme » et sans doute parce que celle-ci devait savoir lui en conter, dessiner et réaliser. C’est d’ailleurs un leitmotiv du livre que d’insister sur l’amour fusionnel, « fou », qui anima tous ces couples surréalistes, et cela même si les femmes furent si souvent secondarisées ou oubliées – et ce n’est pas le moindre mérite du sépulcral Ruhaud que de nous les déterrer, telle Bona Tibertelli de Pisis, la « très belle » épouse d’André Pieyre de Mandiargues et dont celui-ci fut éperdument amoureux. Ou Anne Ethuin qui, avec Edouard Jaguer, constitua ce couple prolixe, « touche-à-tout », attachant, fondateur du mouvement Phases – et sans oublier Denise Naville, épouse de Pierre, dont « la beauté ne laissait pas indifférent ». Comment de toute façon ne pas aimer les femmes surréalistes – leur liberté, leur fantaisie, leur drôlerie, et ce sentiment qu’elles donnent qu’avec elles tout est possible ? Comment ne pas s’éprendre d’une Joyce Mansour ? D’une Toyen ? D’une Dora Maar ? D’une Emmy Bridgwater ?

Pour le coup, c’est nous qui débordons le livre de Ruhaud – mais tout comme lui-même déborde son Père-Lachaise puisque nous amenant dans une seconde partie en d’autres lieux funéraires tout autant riches d’Histoire et d’histoires : Panthéon, Catacombes, cimetières de Bercy, de Montparnasse, de Montmartre, de Passy, d’Auteuil, des Batignoles, de Pantin, de Thiais et pour d’autres rencontres hautement significatives, parmi lesquelles des figures aimées, dont on ne se doutait pas qu’elles avaient un rapport, proche ou lointain, avec le surréalisme : George Charensol (célèbre critique du Masque et la plume à la voix tonitruante et aiguë et qui officia jusque dans les années 80), Nicolas Flamel (ami de Dumbledore), Rétif de la Bretonne (sadien anti-Sade), Roger Caillois (pierriste, Grand Joueur et traducteur de Borges), Pierre-Jean Jouve (érotiste mozartien), Rachilde (décadentiste sado-lesbienne), Georges Bataille (mort à l’oeuvriste), Jean Vigo (niçois avant tout !), Elie Lothar (roumain après tout !). Et puisque nous voilà cimetière de Thiais, oserions-nous citer, en notre nom, mais aussi en celui d’Etienne qui après tout, fut notre éditeur à Unicité, la figure sacrée d’Aurora Cornu, elle aussi enterrée en ce lieu (quartier roumain, 2021) et qui nous inspira ce récit autobiographique éponyme paru en 2022, et que d’aucuns comparèrent à Aurélia et à Nadja ! Dans un ouvrage consacré au surréalisme, tout peut être permis, et surtout les vases communicants !  Et nous qui disions au début de cet article que ce Père-Lachaise était comme une forme de confidences en sourdine du cher Etienne, voici qu’à la fin de celui-ci, nous nous rendons compte que celui-ci l’aura tout été autant pour nous. Ça s’appelle l’écriture automatique.


Guy-Roger Duvert, l’homme qui fait rêver
Un portrait familial de Jean Guitton
Conférence de Jean de Viguerie sur la poésie (2/2)