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Guy-Roger Duvert, l’homme qui fait rêver

Guy-Roger Duvert, l’homme qui fait rêver

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Propos recueillis par Guilaine Depis pour Mauvaise nouvelle

 

Guilaine Depis : Guy-Roger Duvert, tous les musiciens ou auteurs rêvent de vivre de leur unique passion : la création artistique. Mais beaucoup sont empêtrés dans la chaîne des faux devoirs et passent leur vie à la rêver plutôt qu’à oser sauter le pas, se jeter dans le vide, perdre une sécurité matérielle et tenter le tout pour le tout. Vous, vous avez franchi le Rubicon, vous êtes donc un rêve vivant. Considérez-vous que votre réussite spectaculaire à Hollywood est due à l’audace, au travail ou à la chance ?

Guy-Roger Duvert : J’aurais tendance à dire, les 3, mon capitaine, et j’ajouterais un 4ème point, la discipline.

  • Audace: elle n’est pas forcément là où on le pense. Lorsque je me suis lancé en freelance comme compositeur à 27 ans, on me disait que c’était une grosse prise de risques. Mais aujourd’hui, avec le marché qu’on connaît, qui est le plus à risque entre un salarié vieillissant et un freelance qui s’est développé son audience ? Bref, l’audace consiste à sortir des rails tracés par les autres pour soi, mais à l’arrivée, elle ne constitue pas nécessairement la prise de risques que l’on croit.
  • Chance: elle est primordiale, et ceux qui réussissent seraient malhonnêtes à la sous-estimer dans leurs parcours. En revanche, j’aime la phrase qui dit que la chance consiste à savoir saisir les opportunités lorsqu’elles se présentent. Et pour avoir des opportunités, il faut les provoquer, sinon on peut passer une vie à les attendre. D’où l’importance du travail.
  • Travail: contrairement à ce qu’on peut croire, cela ne consiste pas seulement à améliorer son art, que ce soit la musique, l’écriture, mais à œuvrer à lui donner une visibilité (networking pour la musique, contacts avec les chroniqueuses et les media pour l’écriture…) Ceux qui pensent qu’il suffit de créer pour être découvert passent à côté de la moitié du travail requis.
  • Discipline: enfin, parce que beaucoup rêvent d'écrire un roman sans jamais en voir la fin. J'ai suivi les masterclasses de plusieurs auteurs — de Dan Brown à James Patterson — et tous disent la même chose : ils s'imposent des règles très strictes, des horaires de travail quotidiens non négociables. Les règles varient selon les personnalités, mais sans cette pression auto-imposée, on n'arrive au bout d'aucun projet.

 

GD : Vous avez réussi à percer dans l’univers des jeux vidéos et des musiques de film en Californie. Ce genre de parcours aurait-il été impossible à Paris ?

GRD : Non. La preuve en est que des artistes ont réussi en France. En revanche, il est vrai qu’il est plus facile de rencontrer les gens à Los Angeles. A mon premier voyage sur place, j’ai obtenu un rendez-vous direct avec la responsable musiques de films de Disney, par exemple. Une telle chose serait impensable en France. Après, l’avoir rencontrée ne m’a pas fait travailler pour eux à l’arrivée, malgré le discours initial très prometteur. Par ailleurs, ces dernières années, le monde s’est énormément dématérialisé et internationalisé. Un simple exemple : une partie notable des illustrateurs que je recrute pour la couverture de mes romans vivent à l’étranger. Je n'ai jamais rencontré physiquement plus de la moitié d'entre eux. Ainsi, aujourd’hui, avec les outils dont nous disposons, il devient possible de percer depuis n’importe où.

 

GD : Considérez-vous la musique comme un art supérieur à la littérature ?

GRD : Non. Ce sont deux arts distincts qui justifient pleinement leur existence. D’ailleurs, ils sont cités parmi les 9 arts dans l’antiquité grecque. La littérature s’est retrouvée représentée par plus de muses (Erato, Calliope et Polymnie) que la musique (Euterpe), mais de nos jours, quasi tout le monde vit avec de la musique, tandis qu’une partie de la population seulement lit de la littérature. Donc, si on voulait vraiment les opposer, on pourrait dire que la musique a pris une part plus importante dans nos vies, mais elle touche essentiellement nos émotions, tandis que la littérature prend le temps d'explorer aussi notre intellect. Mais encore une fois, je les considère comme très complémentaires (d’ailleurs, j’écris en musique).

 

GD : Votre œuvre musicale et votre œuvre littéraire ont-elles une forme de correspondance. Délivrent-elles un message identique ?

GRD : Pas vraiment, car le seul but de ma musique est de créer des émotions, tandis que j’aime solliciter l’esprit de mes lecteurs, que ce soit en instillant des mystères qu’ils tentent de deviner avant leur résolution, ou en glissant quelques petites réflexions philosophiques qu’ils peuvent interpréter comme ils le désirent. Cela rejoint la question précédente : les messages diffèrent, mais ils peuvent se compléter. Certaines des musiques que j’ai composées peuvent parfaitement accompagner plusieurs de mes romans, et à l’inverse, j’ai directement composé des musiques inspirées de certains de mes écrits.

 

GD : Vous semblez écrire plus vite que votre ombre et êtes déjà à la tête d’une œuvre conséquente. Seriez-vous « graphomane » pour reprendre le mot d’Amélie Nothomb ?

GRD : Très certainement. Je dirais surtout que je suis workaholic, car ce trait ne s’applique pas qu’à mon écriture, mais aussi à ma musique, ou à mes réalisations audiovisuelles (j’ai sorti un long métrage au cinéma il y a 10 ans). Cela peut paraître comme une force, mais paradoxalement, c’est en fait une réponse à une faiblesse. J’ai une peur panique de l’impuissance, de l’inaction. Or, si je ne reçois aucune commande musicale, si aucun producteur ne soutient un film que je veux faire, je suis en théorie contraint à attendre passivement, ce qui me terrifie littéralement. L’avantage est que je n’ai besoin de personne pour écrire. Ainsi, cela me permet de rester constamment dans l’action. J’ai toujours la sensation d’avancer, permettant de garder à distance ma phobie de l’immobilisme.

 

GD : Le choix du genre de la science-fiction s’est-il imposé à vous tout seul ? Vous avez imaginé un univers riche et complexe. Le côté ludique de créer des personnages et des histoires vous rappelle-t-il le monde des jeux vidéos ?

GRD : J’aime beaucoup cette question, car elle amène plein de thèmes qui me sont chers. Je vais donc m’efforcer de rester concis, mais ce n’est pas simple, car je pourrais parler pendant des heures de la science-fiction et du ludique.

La science-fiction est mon genre préféré, même si j’ai également un attachement fort pour le fantastique, car c’est justement un genre qui interpelle l’intellect plus que d’autres. Une partie de la SF (l’anticipation, en particulier) consiste à se poser aujourd’hui des questions auxquelles on devra trouver des réponses demain. Imaginez qu’Asimov dans les années 1940 a créé les lois de la robotique, qui encore aujourd’hui servent de bases à des débats sur l’évolution de l’intelligence artificielle ! Donc, oui, pour moi la SF s’est imposée tout naturellement et constitue la grande majorité de mes romans.

J’ai un rapport très fort avec la notion de ludique, car je lui accorde une dimension philosophique. De la même façon que des lionceaux apprennent à chasser en s’amusant ensemble, le ludique a une part primordiale dans la notion d’apprentissage, d’amélioration. Adolescent, j’ai amélioré mon anglais avec les jeux vidéos. Encore aujourd’hui, les jeux enrichissent constamment mon imaginaire et nourrissent mes romans. Parallèlement, Aristote disait que sans plaisir, il n’y a pas de bonheur, d’épanouissement. Or, le jeu est une source majeure de plaisirs. J’ajouterai aussi que la qualité d’écriture dans l’univers ludique le rapproche parfois énormément de la littérature. Enfin, les deux mondes se côtoient régulièrement, les adaptations se faisant dans les deux sens.

 

GD : Vous avez récemment été classé par Audible parmi les 10 meilleurs livres de science-fiction de tous les temps aux côtés d’Orwell et d’Asimov. Ne lisez-vous que de la science-fiction ? Est-elle la voie la plus facile pour décrire les traits profonds de notre humanité et les ressorts de la vie en société ?

GRD : Non, je ne lis pas que de la science-fiction, même si j’ai évidemment lu une bonne partie des auteurs les plus influents dans cette catégorie, d’Asimov à Philip K. Dick, de Jack Vance à Jules Verne. Ces temps-ci, je lis beaucoup de romans fantastiques ancrés dans les années 1920-1930 et inspirés du mythe lovecraftien, univers qu’on peut retrouver dans ma série « Les Chroniques Occultes ». En revanche, il est vrai que je lis essentiellement de la fiction. Pour la non-fiction (surtout en science, mais aussi en finance, par exemple), je lis plutôt des articles ou me renseigne sur le web. L’écriture de romans m’incite régulièrement à devoir faire des recherches qui m’apprennent quantité de détails intéressants.

Pour en revenir à la SF, j’aime le fait qu’elle décrit en effet les traits profonds de notre humanité, tout en maintenant une sorte de distance nous permettant de conserver encore un léger recul sur les sujets évoqués. Si je devais écrire aujourd’hui un roman sur l’opposition entre trumpistes ou anti-trumpistes aux États-Unis, ou directement sur LFI ou le RN en France, les réactions des lecteurs seraient épidermiques (dans un sens comme dans l’autre) et il ne resterait nulle place pour la réflexion, la mise en perspective. Si j’écris sur une guerre civile sur une autre planète, fondée sur tel ou tel thème, là je peux alors amener des réflexions très actuelles, mais en maintenant le lecteur dans un confort lui permettant de conserver un certain recul. Que ce soit en tant que lecteur ou auteur, j’apprécie cette distance vis-à-vis des sujets abordés.

 

GD : Tous domaines confondus quelles sont celles de vos créations dont vous êtes le plus fier ?

GRD : Difficile de choisir entre ses enfants ! J’ai une affection très forte vis-à-vis de mon long métrage de science-fiction « Virtual Revolution », que j’ai à la fois produit, écrit, réalisé et dont j’ai composé la musique. Le film est imparfait, mais il me représente, que ce soit dans mes choix artistiques et dans les réflexions qu’il soulève.

Au niveau musical, j’aime beaucoup les musiques de bandes annonces que j’ai composées. Celle utilisée dans l'un des trailers de Prometheus, Ultima Necat, reste l'une de mes pièces les plus personnelles — j'ai su dès les premières notes qu'elle avait quelque chose de particulier. J’aime aussi beaucoup la BO que j’ai scorée pour le film britannique « Silent Hour » (disponible sur Netflix), très inspirée de l’œuvre de Goldsmith. Enfin, pour illustrer le lien entre musique et ludique, je reste très fier de la bande originale que j’ai créée pour le jeu de plateau Malhya, que l’on peut écouter sur youtube.

Pour les romans, c’est là aussi un choix cornélien. Outsphere a une place particulière, car c’est son succès qui m’a permis de me faire une place comme romancier. Par ailleurs, dès que je me replonge dedans (par exemple pour raviver mes souvenirs lors de l’écriture d’un nouveau tome de la saga), j’éprouve à chaque fois le même plaisir. Eschaton, petit one shot de SF, est probablement le plus personnel de mes romans. Backup me tient aussi à cœur, car je rêve de l’adapter un jour au cinéma. Enfin, je citerai la série des Chroniques Occultes, dont les romans sont les seuls que j’ai écrits à ne pas être de la science-fiction, mais que je prends un plaisir fou à développer.


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