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La Sphère, de Malédicte

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Les extrapolations littéraires sur notre futur immédiat font florès. Dans La Sphère est créée, en 2040, une intelligence artificielle chargée de faire expier à l'humanité ses péchés, manquements et trahisons. Sa conceptrice, Ange, est cadre d'une grande entreprise à statut quasiment étatique. Mais Ange est un personnage tourmenté. Elle va tester le bon fonctionnement de son invention, qui n'est autre qu'une sphère gigantesque et vide, dépourvue de tous repères spatio-temporels (également de pièges) et dans laquelle vont être enfermées les personnes à « purger ».

Jacques Le Goff nous rappelle que le mot français « purgatoire » fait son apparition à la fin du 12e siècle et désigne un espace intermédiaire entre l'Enfer et le Paradis, lieux extrêmes et définitifs de la condition humaine post mortem (dans le catholicisme). Le Purgatoire est envisagé comme un état dans lequel certains péchés peuvent être expiés, et doivent l'être, avant l'entrée au Paradis. Le Purgatoire ne doit donc pas être confondu avec l'Enfer, même si là également, l'expérience est pénible. Il s'agit bien « purger » afin d'être purifié. Quoique le protestantisme et l'orthodoxie n'admettent pas l'existence du Purgatoire, ce lieu revêt une très grande importance dans l'imaginaire d'une bonne partie de l'Europe. Il n'est pas davantage une négation de la toute-puissance divine mais, au contraire, nous ouvre à la possibilité de la miséricorde.

Il s'agit de bien retenir les deux options inhérentes à ces ambiances dans la pensée traditionnelle : on ne sort pas de l'Enfer, on finit toujours par sortir du Purgatoire. Il faut les retenir car la proposition de La Sphère est différente : Ange n'est pas Dieu bien qu'elle seule ait supervisé, paramétré le fonctionnement de sa création. Par ailleurs, quiconque ne parvient pas à trouver la sortie de la sphère dans laquelle il ou elle se retrouve enfermé (après avoir été informé qu'il existe une telle porte) finit par mourir. Le dispositif n'est-il pas dès lors le raffinement suprême en matière de punition, punition qu'administrerait et observerait, bien à l'abri, à l'écart, un ego d'où aurait disparu la plus petite étincelle de pardon ? Nous ne serions donc plus tellement dans les ors du catholicisme…

De fait, une étrange coexistence d'effacement et de boursouflure tient l'ensemble de ce second roman de Malédicte. Dans ce futur à notre porte, tous les prénoms des personnages sont épicènes, la distinction masculin/féminin, si elle a encore quelque pertinence, se trouve reléguée au rayon des antiquités. Les relations semblent libres, le mot d'ordre semble être que personne n'appartient à personne. La Sphère a été officiellement conçue pour l'élévation morale de l'humanité. Mais simultanément, le narcissisme y est en surchauffe. Une utilisation totalitaire (sous prétexte de tests car Ange est la seule personne aux commandes du prototype) dans un but de vengeance est en réalité la véritable motivation de la conceptrice. Vengeance contre des salauds, qui plus est.

Car quiconque m'occasionne un pet de travers est une ordure à laminer ! Quiconque ne me comprend pas doit passer à la casserole ! Quiconque est, même objectivement, un saboteur d'entreprise et de carrières doit le payer ! Et quel bonheur de les voir s'effondrer, crever depuis mon poste de commandes ! (Comment ça, « purge », « élévation de l'humanité » ??) Quel bonheur, et quel tourment ! À défaut d'élévation, on peut s'interroger sur l'évolution de tel ou tel personnage de cet univers faussement aseptisé, aux aspérités illusoirement gommées par le discours de la neutralité sexuelle, du management humaniste.  Le rédacteur de la présente note le reconnaît : la conclusion de l'histoire, qu'il n'est pas question de révéler ici, est parfaitement glaçante. On dira seulement qu'elle peut se lire comme le point d'aboutissement de l'individualisme : dans cette histoire, une unité gouverne l'ensemble sous couvert de gestion scientifique, et ce à rebours, aux antipodes de la justice divine, omnisciente et miséricordieuse, du Purgatoire médiéval.

À ce niveau de grattage sur et sous la surface du texte, il importe à présent de comprendre la ressource cachée, mais accessible, installée par l'auteure et qui nous permet de déjouer le désespoir engendré par l'incarcération dans la Sphère. Puisque cet objet est au fond une métaphore de l'ego dans l'extension terminale de son désir autocratique. Et il est bien question de « fond ».  

Concrètement, comment sortir d'une sphère gigantesque dans laquelle on se retrouve, seul, tel un hamster dans un tonneau ? La solution vient à l'esprit en se purgeant (et non en s'épanchant, comme tel personnage de l'intrigue). Comment se purger ? En reconnaissant sa culpabilité. Comment reconnaître sa culpabilité, et signifier sans doute possible qu'on la reconnaît ? Par l'introspection, c'est-à-dire en partant à la recherche de son centre de gravité. Car tout est là. Et ce n'est pas pour rien que Malédicte (quel nom de plume charmant !) est architecte de profession.

Précédemment, je me suis penché sur Bioutifoul Kompany, de Frédéric Vissense, un roman dont je pourrais dire que c'est une bonne tranche de rigolade qui fait un peu peur quand même. Mais La Sphère ? Une bonne tranche aussi, mais de malaise, de dystopie, terriblement hypnotique dans l'imminence de l'avènement qu'elle narre, dans la façon qu'a l'auteure de nous montrer une humanité devenue monstrueuse, piégée par la démultiplication de ses ombres, par la sphère dans laquelle bon nombre d'entre nous sont déjà à l'article de la mort.

 

La Sphère, de Malédicte (éditions Une Autre Voix).


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