Maxime Tandonnet : les lendemains qui déchantent
Livres Mauvaise Nouvelle https://www.mauvaisenouvelle.fr 600 300 https://www.mauvaisenouvelle.fr/img/logo.pngMaxime Tandonnet : les lendemains qui déchantent
Le ministère de l’ordre moral est un roman dystopique qui a une telle proximité avec notre société présente, que l’on ne doute pas d’y lire l’avenir de la France. La publication de ce roman s’est faite après la mort de son auteur. Les feuillets ayant été découverts par la famille et l’éditeur, qui sont les éditions de Flore, tel que le raconte Thibaut Tandonnet, son fils, dans un avant-propos.
Nous sommes donc plongés dans la même société que la nôtre, la même, juste un peu plus loin dans la chute : grand déclassement, dégradation des services publics, wokisme à tous les étages, culture de mort comme unique valeur refuge, communautarisme séparatiste, plutocratie, recul de la démocratie, abrutissement des masses, mass media globaux, guerre civile à moyen-gros bruit, libanisation… Tout y est comme aujourd’hui, mais en pire. Cette France imaginée est tout à fait reconnaissable comme suite logique et immédiate de la nôtre. À sa tête : Pitronneau, un dingue, une version actualisée de Macron. Il est, selon Justine, la femme du héros de ce roman, « le spécimen le plus abouti de la pourriture absolue. » La mission que s’est donnée le dingue est simple : à la tête de son parti bien nommé le Nouveau Monde, il veut fièrement et par devoir, accompagner une destruction inscrite dans les lois de l’Histoire et anticiper sur le nouveau monde.
Insatiable bavard, autoritaire, égocentrique, exubérant, vaniteux, caractériel… Pitronneau, le prince d’un monde qui se rétrécit, la France, est un tentateur. Lambert a beau sentir qu’il veut sa perte, il va le suivre. « Je vais te nommer ministre de l’ordre moral. » Voilà le piège. Le président du en même temps de ce futur-là, a prévu en parallèle, la création d’un ministère de la libre jouissance bien sûr. C’est ainsi que le président veut devenir légion. « Votre but est de me démultiplier », dit-il à son nouveau gouvernement, sorte de microcosme inculte, régressif, habitué au foutage de gueule. La redevabilité des médiocres nommés à des postes stratégiques est toujours acquise pour le prince.
Mais intéressons-nous à Lambert, puisque c’est bien lui le héros de ce roman. Comment cet être ordinaire, englué dans ce décor qui est marasme, peut-il faire émerger sa singularité ? Comment sortir du grand tout ? S’il accepte facilement la flatterie du vieil ami Pitronneau, c’est que « Lambert ne s’est jamais départi, depuis l’enfance, d’une sorte de dégoût et de mépris de lui-même ». La flatterie seule ne pourrait rien, s’il n’y avait eu en plus la bien nommée pervitine, cette drogue des gens de pouvoir. Cette dernière permet « la métamorphose de l’introverti en zombi infatigable et dominateur ». Les conséquences sont de développer des troubles bipolaires, tout pour gâcher sa vie et celle de ses proches. Sa femme a le tort, pendant ce temps, de rester la même, catholique qui plus est, envahie de pensées et d’idées qui puent la moisissure et la réaction. L’homme et la femme s’éloignent insensiblement et pour y remédier, Lambert a la mauvaise idée de trainer sa femme vers une sorte de gourou sexuel censé les faire renouer avec la passion charnelle de leur début. Sauf que sa femme se sent terriblement humiliée d’avoir participé aux ébats prescrits ; sauf que le gourou en question, ayant reconnu le futur ministre de l’Ordre moral, est décidé à rendre publique la vidéo compromettante.
Voilà le moment où tout bascule. Lambert avait rêvé de gloire et de paradis, et récolte enfer et humiliation. Le frère de Lambert a le bon réflexe, il lui dit de fuir. Mais que reste-t-il de la vie lorsque cette dernière est devenue totalement publique. « Le ridicule et la célébrité ne sont-ils pas les deux faces d’une même monnaie ? » La vie publique est un piège depuis le début puisque la société est une farce en plein chaos. C’est là que Maxime Tandonnet révèle son intention au travers de ce roman : faire une allégorie du mariage et de l’amour inconditionnel. Pour le meilleur et pour le pire, n’est-ce pas ? Et qu’y a-t-il de pire que l’humiliation publique ? C’est donc bien là, la grande épreuve du couple. Lambert se sent coupable, ce qui lui permet de redevenir honnête, humain, incarné, et capable d’actes concrets. « Ma faute suprême est d’avoir été un faible, d’avoir pactisé avec le diable. » Voilà le retour du bien et du mal, de la vie intérieure, du combat spirituel. Le décor sociétal est grotesque mais la singularité est encore possible, la tragédie peut commencer. La mort, le crime sont toujours les coups de grâce ultimes prévus par Dieu pour le retour de sa créature dans son sein, pour sa conversion définitive. Justine et Lambert apparaissent dans leur fragilité comme un défi au grand tout, la marque d’une liberté irréfragable, ils sont les détenteurs des oripeaux de l’humanité ayant perdu toute verticalité, tout sens tragique.
Ce roman de Maxime Tandonnet réjouit à la fois pour sa satire politique, et pour l’histoire singulière du couple. Il est rempli de leçons que nous tirons seuls. Le ministère de l’ordre moral est une fable à plusieurs tiroirs. Il est aussi une invitation à trouver son propre ermitage pour échapper à toute l’écume de l’actualité qui voudrait nous réduire au statut de gloseur.
Maximilien Friche
Le ministère de l’ordre moral, Maxime Tandonnet, ed. de Flore, 398 pages, 15€