Renaud Camus : Le Prince de Léon, journal 2024
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Avec Le Prince de Léon, son Journal 2024, Renaud Camus poursuit, obstinément, l’une des entreprises diaristes les plus singulières de notre temps. Près de sept cents pages : une cuvée remarquable, qui ne déçoit pas. On y retrouve, bien sûr, les aboiements intempestifs du chien Le Coz, leitmotiv sonore et presque comique, venant troubler la quiétude de Plieux. Mais surtout, on y retrouve cette obstination propre à Camus : tout noter, tout dire, ne rien soustraire au journal. La douleur physique, les livres en cours, les visites, les paysages, les conversations, les humiliations publiques, l’argent qui manque, les rencontres, la musique : rien n’est jugé indigne d’être consigné.
L’auteur y avoue, avec une franchise désarmante, son désintérêt croissant pour la politique. Il redoute que nombre de ses lecteurs récents ne l’aient abordé que par ce biais, sautant les pages les plus intimes pour ne retenir que les controverses sur l’immigration ou le Grand Remplacement. Pour ma part, c’est exactement l’inverse. Si je partage certaines de ses analyses, ce n’est pas par elles que je suis entré dans son œuvre. Ma découverte de ses journaux remonte au siècle dernier, et c’est d’abord le diariste que je lis, non le polémiste.
Camus note que les pires interlocuteurs sont ceux qui pensent exactement comme vous. L’échange devient alors un ronronnement mutuel, stérile, sans aspérité, où chacun se contente de se mirer dans l’autre. Mieux vaut parfois le silence face à ces désirs d’entretien qui masquent un simple besoin d’exposition narcissique. Cette remarque, en apparence anodine, dit beaucoup de sa position : il n’écrit pas pour rallier, encore moins pour flatter, mais pour penser, au fil des jours, au plus près de la réalité.
Ses essais — Du sens, La Civilisation des prénoms — annonçaient déjà nombre des thèmes qui irriguent ce journal. Il fut pionnier dans la dénonciation de glissements culturels qui paraissaient alors insignifiants : la disparition progressive du nom de famille au profit du prénom, le tutoiement généralisé, cette fausse familiarité qui efface les distances et nivelle les rapports. Aujourd’hui, ces glissements sont devenus des évidences. Ils se sont installés sans bruit, comme des habitudes dont plus personne ne s’étonne.
Dans le Journal, ces observations prennent une épaisseur intime. La dégradation des paysages, la déculturation massive de la musique et des arts, l’effacement des hiérarchies culturelles : tout cela n’est jamais traité abstraitement. Camus observe, décrit, note, jour après jour, dans le cadre le plus concret qui soit : une route, un village, une exposition, une émission de radio. Ce qui séduit surtout, c’est le style : une prose naturelle, limpide, d’une beauté presque cristalline, souvent traversée d’un humour discret qui empêche toute lourdeur. En matière de journaux d’écrivains, Renaud Camus demeure pour moi une référence absolue. Ceux qui parlent d’un style amphigourique ne l’ont manifestement jamais lu.
Plusieurs passages m’ont particulièrement marqué. Cette réflexion sur Colette, par exemple, et sur une lettre ambiguë dans Claudine s’en va, frisant l’indécence : on s’étonne que de tels écrits aient pu paraître sans provoquer de scandale. On apprend aussi le faible tirage de la version anglaise de son œuvre, Enemy of the Disaster. Et pourtant, à travers ces notations parfois décourageantes, se dégage une impression constante de vitalité intellectuelle : une dizaine de livres en gestation, des projets partout, malgré l’âge, malgré l’ostracisme.
Une anecdote amuse et résume assez bien cette manière camusienne de tout dire. Un internaute lui demande s’il a connu Jacques de Bascher. Réponse : oui. Suit un « Classe ! », auquel Camus ajoute : « J’ai connu Jacques de Bascher — j’ai même couché avec lui rue du Dragon (mais ça n’a pas été une réussite). »
Cette absence de pose, ce refus de dramatiser ou de se protéger, sont au cœur de son entreprise diariste.
La politique, pourtant omniprésente dans la réception de son œuvre, l’ennuie profondément. Il n’y revient que par nécessité, face à ce qu’il nomme la tragédie ambiante. Paradoxe cruel : on parle beaucoup de Renaud Camus, mais ses livres se vendent de moins en moins. Il note, à propos de la parution de son dernier journal : « Il ne s’est pas vendu cent volumes de la nouvelle publication, et, si ce chiffre est dépassé, ce qui est malgré tout assez probable, on pourra s’estimer bien heureux. » Ses journaux intimes ne trouvent pas leur lectorat naturel, pourtant bien éloigné d’un public exclusivement politique.
Ce que j’aime chez lui, c’est avant tout sa manière de regarder les paysages, de décrire les relations humaines, de noter les infimes variations du quotidien. Son cheval de bataille revient souvent : le tutoiement généralisé, le « bonjour » imposé en tête des messages électroniques, y compris ceux des banques ou de l’administration, qu’il voit comme un signe de décivilisation. « Le fameux bonjour en début de lettre […] me semble non pas le comble de la vulgarité mais un signe de décivilisation, pour ne pas dire de prolétarisation. »
La musique occupe une place centrale, exclusivement classique, abordée avec une érudition impressionnante. Il regrette que la mort de Maurizio Pollini soit passée presque inaperçue : « Une Europe où Maurizio Pollini peut mourir sans qu’elle le remarque […] est un épouvantable cadavre fardé, Lénine au tombeau. »
La peinture et les expositions nourrissent également de nombreuses pages. Camus s’intéresse à l’art contemporain et note, à propos de l’art abstrait : « Apparemment, qu’une œuvre puisse être abstraite et ne représenter rien, à défaut de n’avoir aucun sens, ce n’est toujours pas entré, plus d’un siècle plus tard, dans la majorité des esprits. »
Ses voyages sont désormais plus rares. Cette année, la Bretagne l’a déçu : trop peuplée, trop abîmée, loin de l’image qu’il s’en faisait. Là encore, aucune nostalgie facile, seulement une observation précise, parfois cruelle, mais toujours argumentée.
Il affectionne aussi la poésie et prépare une anthologie de fragments. Cette démarche me touche particulièrement. Je ne retiens moi aussi souvent que quelques vers, quelques lignes, plutôt qu’une œuvre entière. Des fragments qui demeurent, quand tout le reste s’efface.
Le journal est enfin un espace de totale transparence. Camus y évoque ses problèmes d’argent, son découvert chronique, ses ennuis avec ses voisins, ses examens médicaux. Rien n’est soustrait. Des journalistes du Monde ont envisagé une biographie à charge ; ils ont eu accès à ses lettres, à son ordinateur. Le projet semble aujourd’hui abandonné. À quoi bon ? Tout est déjà là, dans le journal. Peu d’écrivains vont aussi loin dans l’exposition de soi.
Un échange avec Gabriel Matzneff occupe plusieurs pages, autour d’une déclaration hallucinante sur ses prétendus « amis de Libération ». Camus écrit : « Les liens qu’il me prête avec Libération, qui sont totalement imaginaires […] sont parmi les composantes les plus actives du harcèlement dont je fais l’objet. » Là encore, précision, rectification, refus de laisser l’erreur prospérer.
Le Prince de Léon est bien plus qu’un document idéologique. C’est un témoignage précieux sur une sensibilité à contre-courant, une obstination à tenir, coûte que coûte, le journal comme forme majeure. Un livre qui demande un lecteur attentif, dégagé des caricatures, prêt à lire autre chose qu’un nom, une réputation ou une polémique. Et c’est sans doute là qu’il se situe : dans cette fidélité presque anachronique à la littérature, à l’heure même où tout conspire à la rendre illisible.
Le Prince de Léon : Journal 2024, Renaud Camus 2025, 736 pages, 40,00€