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Le Monde d’avant Journal 1983-1988, Roland Jaccard

Le Monde d’avant Journal 1983-1988, Roland Jaccard

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Je n'avais jamais lu le journal de Roland Jaccard ; à tort, celui-ci possède toutes les qualités de ce genre que j'aime : la concision, une écriture alerte, une peinture sans complaisance sur son époque et un regard libre sur la vie littéraire. Je pense qu'il ravira tous ceux qui aiment ce genre littéraire. Certes, comme dans toute vie on retrouve des banalités. « Pour apprécier les journaux intimes, il faut préférer les balbutiements sincères aux pastiches savants » Il ajoute ce conseil à un diariste très pudique « Seuls les divagations et les égarements d’un être nous retiennent. » En cela Roland Jaccard n’est pas pudique il peut aborder tous les sujets : l’amour, la sexualité et même l’argent, un sujet toujours tabou ; il note toutefois que le danger d’un journal est l'exhibitionnisme et la vanité.

Beaucoup d’autres réflexions passionnantes sur le journal intime dégagé de toutes règles sauf le respect du calendrier. « (…) le journal intime, c'est la liberté - une liberté un peu explosive, certes, mais il n'y en a pas d'autres -alors que le roman a presque toujours quelque chose de contraint, de fabriqué, de décourageant. (…) On sue dans le roman, on s'ébroue dans le journal intime. » Au fil de ce notes sur le journal intime, j’en arrive à me faire cette réflexion : le journal est à la littérature ce que le croquis est à la peinture.

En lisant ce journal je m’aperçois que le journal Le Monde, à cette époque, commençait à être politiquement correct, en cela Le Monde d’aujourd’hui est bien pire. En 1983, au Monde des livres, ceux qui appréciaient les articles de Baudrillard sur la gauche divine était déjà traité de « fascistes ». Roland Jaccard était déjà suspect et notait en juillet 1983 « Avec le socialisme, c’est une chape de conformisme qui s’est abattue sur la France. » Hélas ce conformisme s’est accéléré et étendu à toute la société.

Ce journal commence en 1983 au début de sa rencontre avec L. une jeune étudiante. Maintenant il n’y a plus de secret, il s’agit de Linda Lê. Ils se retrouvent dans une même passion pour le journal d’Amiel ; précoce intellectuellement L. préparait un livre sur ce monumental journal. Au contraire de Roland Jaccard, L. est plein d’entrain pour se mettre au travail et aide même le chanceux Jaccard à rédiger ses articles

On y trouve beaucoup d'échange avec Cioran, un homme très gai, le contraire de ce qu'il transparaît dans ses livres ; je l'avais écouté sur France-Culture et j'en avais été très étonné. Ainsi Cioran apprenant par Jaccard qu’il est un dieu pour Yannick Noah, il s'est alors exclamé : « Ce qui me surprend, c'est qu'avec de telles lectures il n'ai pas été battu. »

Il parle très peu de politique mais il lance tout de même quelques flèches sur la bonne conscience de gauche et en rajoute En juillet 1983 il écrit déjà : « Je savais qu'au fil des ans j'étais devenu plutôt réactionnaire sur le plan politique. » Et ailleurs « Si j’appartiens à la gauche, c’est à la gauche réactionnaire, c’est à dire celle qui se soucie plus de la liberté que de l’égalité. »

C'est souvent dans les journaux littéraires que l'on trouve les pages les plus sincères sur la littérature, les critiques y sont plus libres, ce journal ne déroge pas à cette règle : « Je lis La vie en fleur d'Anatole France. Il est trop fin, trop subtil pour une époque inculte et barbare. » Une liberté d’esprit qui s’exerce même à l’égard de son ami François Bott à propos de son journal trop évanescent. « On reste entre gens de bonne compagnie la vérité est nécessairement impudique et ce journal souffre de l'exquise pudeur de son auteur. » Cela ne l’a pas empêché d’être passé à côté de Céline pendant très longtemps car il avait un a priori. Etonnant de la part d’un critique si libre et constate en 1986 à la suite de la découverte du Voyage au bout de la nuit qu’il ignorait que ce « texte fut à ce point admirable 

Evidemment c’est un grand lecteur de journaux intimes. Pour Roland Jaccard rien ne vaut une page de Matzneff, de Green, de Gide ou de son cher Barbellion. Ses innombrables lectures m’ont permis de découvrir d’autres diaristes.

De ce livre on pourrait en tirer quelques aphorismes. « En art, il n'y a qu'une règle : être soi. Tout conspire, y compris en nous-mêmes, à nous faire "autre", c'est-à-dire rien. »
« Le plus difficile dans l’existence n’est pas d’obtenir ce que l’on désire mais de s’en satisfaire. » Et ceci à la date du 2 janvier 1984 il note ceci: « Un des traits les plus caractéristiques de notre époque est une compassion générale pour tout ce qui est lointain et une indifférence implacable pour tout ce qui est proche. »

Quarante ans après ce journal est étonnamment d’actualité car son ami Gabriel Matzneff y est fréquemment cité. Ils aiment tous les deux se retrouver à la piscine Deligny. Ainsi, on y croise Francesca et surtout Vanessa Springora. Gabriel Matzneff se complique la vie en ne voulant pas vraiment rompre avec trois de ses ex. Vanessa est jalouse, à juste titre mais leur amour va s’effilocher en très peu de temps. Selon Matzneff, Vanessa l’aurait même frappé au visage, provoquant un décollement de la rétine. 

Ses amours avec de très jeunes filles et surtout avec de jeunes garçons relaté dans Un galop d'enfer faisait déjà polémique à cette époque.
André Fontaine, le directeur du Monde après avoir lu "un galop d'enfer" avait décidé de ne plus passer d'articles de Gabriel Matzneff mais grâce à l’influence de Roland Jaccard il a pu rester dans ce journal. Tous les deux se posaient cette question : « quand nos "ex" vont-elles nous prendre pour cible dans leurs livres ? » Cela s’est réalisé pour Gabriel Matzneff, il doit le regretter maintenant.

A l’issue de ce volumineux et savoureux journal, on aimerait pouvoir lire celui de ces dernières années et non pas attendre quarante ans.

Le Monde d’avant Journal 1983-1988, Roland Jaccard , Serge Safran Editeur, 841p


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