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VIE : une langue pour sortir du labyrinthe

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François Richard s’est lancé il y a bien longtemps dans l’écriture d’un labyrinthe. Il se nomme VIE et c’est un triptyque. Voici le troisième volume intitulé division Eidola. On est ici à la croisée du poème épique, de la littérature d’art et essai et du récit ésotérique. L’écrivain-musicien se fait également cinéaste. Il écrit comme un scénario de film. En vrai directeur de la photographie, il nous expose les plans séquences de son livre, et fait le focus uniquement sur ce que nous devons absolument voir pour comprendre plus tard. Il impose l’image pour forer la situation, découvrir le mot enfoui dans cette situation. Toutes les précisions de cinéastes sont comme les didascalies de la vie, il nous offre une voix off, il faut en profiter. Cela ne nous arrive pas souvent dans nos vies ordinaires. Le sous-texte forme un faisceau d’indices laissés dans la trame, comme des petits cailloux dans le labyrinthe.

 

Banlieue du possible

On est à Paris et sa banlieue. François Richard nous invite à rejoindre les jeunes amnésiques du squat de Ribardy, à rejoindre des jeunes figés à la sortie de l’adolescence, cet âge des possibles, et qui se sont perdus de vue. Les amis sont devenus des mirages. « Nous sommes une seule mort qui rêve. » Et chacun semble désormais incarner le groupe dans son individualité. Dans ce groupe, chacun est un prophète pour l’autre, chacun peut se lire dans l’autre et chaque nom est un symbole.

Le visange, lui, est un ange gourou rendant possible la chute. Il vampirise les élus. La tragédie s’annonce toujours, c’est ainsi qu’elle est désirable. La fuite de chacun des jeunes aboutit à ce qu’ils rejoignent le squat à un point différent sans le savoir, le squat noir, qui est une barre d’immeuble labyrinthique En attendant cette convergence comme climax du livre, on explore la vie de chacun en parallèle, on plonge en chacun. Des épisodes sont des flashs d’éternité, et des cristallisations de la prophétie, comme ce moment dans un bar où le but est d’écouter celle qui raconte son rêve comme un poème et savoir qu’au terme de l’infini récit, tous seront réunis. Les énigmes se succèdent, on ne peut s’approcher du mystère sans qu’il s’épaississe. « Le drame de Dieu est qu’il ne peut nous répondre que par des morts. », d’où la nécessité de réclamer le coup de grâce !

 

En quête de raccourcis dans le labyrinthe

VIE est le livre des vertiges. On lit en étant suspendu au-dessus du monde qui s’effondre. Il s’agit de vivre une légende. « Le mouvement de l’écriture est le mouvement d’une déchirure. » Le sillon se creuse derrière l’écrivain. « Nous avons ouvert la brèche que nous souhaitions ouvrir. » C’est ainsi qu’une faille peut être créée, on y entre en quête d’une expansion de notre être au-delà du temps et de l’espace, expansion que l’on prend pour le salut. « Notre but est commun : abstraire ce que nous sommes de la disparition du monde. »

Qu’est-ce qui me pousse à lire ça ? Qu’est-ce qui me pousse à m’obstiner ? J’accepte même de ne pas tout comprendre. Mais je retrouve à chaque fois ces jeunes gens, un à un. Chacun représentant le groupe, groupe dont je finis par croire faire partie puisque je lis. Moi aussi, je peux être élu, le lecteur l’est forcément. Les protagonistes sont conscients d’être dans une narration, ils savent « La correspondance entre ce que nous vivons et un livre qui s’écrit. » Cette drôle de façon d’écrire est une façon de faire de l’écrit une fractale du récit, de la leçon. François Richard écrit en langue comme les saints de la Pentecôte parlaient. L’impression de comprendre se mêle à la certitude de ne pas tout saisir, l’intuition du sens est une fausse route permanente dont il ne faut pas être dupe. On croit lire, on lit autre chose, on se lit nous-mêmes, et on se relie à chacun. « Si un apôtre consignait sa parole intérieure, que lui-même n’entend qu’en creux. » La substance ne peut être qu’onirique. Il faut échapper à la raison pour convertir son regard. Les épiphanies ne sont entrevues qu’à force d’art, de pas, de mots, à tâtons, de façon apophatique. « Il y a des choses que l’on ne peut voir que si on a les yeux troublés de pleurs. »

 

Désir de Parousie

François Richard nous offre un dialogue philosophique pour dépasser Dieu. Comment ? « Je veux concevoir l’absence d’origine, je veux concevoir l’infini entier, je veux concevoir le sens absolu. » C’est encore le langage qui permet le dépassement du langage. Il faut faire courir la rumeur de l’infini en nous. Pour résoudre l’énigme du monde, il n’y a que le langage encore et toujours. « Les mots, les intentions du langage et du monde, seraient une substance enfouie dont les vocables ne seraient que l’armure. »

Il faut finir en mobilisant son corps, en le faisant résonner, vibrer et donc lire à voix haute. C’est ainsi que l’on exprime son désir de parousie. « Il a compris qu’il fallait parcourir tous les jours la distance entre la vie et la mort. » Chaque jour, vivre l’épreuve de la rencontre avec l’infini. Et si nous pouvions tendre notre corps vers le glorieux ? Muter ou mourir ? « Je voudrais voir la foule se disloquer en individus comme les sculptures extraites de la glaise par la sculptrice. »

 

VIE, division Eidola, Le Grand Souffle, François Richard, 300 pages, 15€


VIE, le grand souffle de François Richard
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