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Vladimir Maïakovski, crier quand personne n’écoute

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Vladimir Maïakovski, c’est d’abord une gifle. Une gifle qui traverse le temps, qui ne demande pas la permission, qui ne s’habille pas pour plaire. À l’heure où la poésie se fait posture, où l’on déclame plus qu’on n’écrit, où l’on fabrique des vers comme on fabrique des stories, lire Maïakovski est un acte de survie. Une respiration. Un retour au réel, à la chair, au sang. Lui, au moins, n’a jamais pris la poésie pour un tapis rouge. Il l’a prise comme une arme, comme une responsabilité, comme un risque.

Quand il débarque à Moscou, gamin immense d’à peine vingt ans, Maïakovski n’a rien d’un poète de salon. Il écrit comme on frappe sur la table pour dire : ça suffit. Dans Une nuée en pantalon, il balance : « Votre amour, je le renverse comme un tramway ivre. » Pas un mot poli. Pas une caresse attendue. Il veut arracher, réveiller, tout casser. C’est un poète qui n’a jamais reculé devant l’excès - et c’est précisément ça qui manque aujourd’hui.

Parce qu’aujourd’hui, la poésie est gentille. Elle a peur de déplaire. Elle marche sur des œufs idéologiques. Elle chante ce qu’il faut dire, au lieu de dire ce qui brûle. Elle se met en scène comme un produit : on la déclame caméra à la main, on lui colle des slogans, on la réduit à un geste marketing. On parle de “vulnérabilité” comme on vend des chaussettes. On aime l’image du poète, pas l’écriture. Maïakovski, lui, se serait foutu de tout ça.

Lui, il criait. Il gueulait. Il s’arrachait les tripes sur la table. « Je veux être compris de mon pays, et si je ne le suis pas - eh bien, tant pis. » Qui ose encore écrire ça aujourd’hui ?

Le plus tragique chez lui, c’est que sa vie ressemble à ses poèmes : trop brûlante pour durer. Enfant de prison, d’humiliations, de colères retenues, il grandit dans un pays qui se déchire. Il tombe amoureux comme on tombe d’un pont. Il rejoint la révolution avec une naïveté féroce : il y croit, vraiment. La révolution dévore toujours ses enfants, mais elle commence par dévorer ses poètes.

On l’a caricaturé en poète officiel. C’est faux. Sa vraie voix, celle qui se planque dans les passages qu’on cite peu, c’est une voix de désespéré lucide. Dans À pleine voix, il lance : « Écoutez ! Si les étoiles s’allument, c’est qu’il existe quelqu’un qui en a besoin. » On oublie souvent la suite, sombre, tordue, où l’homme supplie le ciel d’avoir un sens. Maïakovski ne parle pas de beauté, il parle de manque. D’un trou dans la poitrine que les mots tentent de combler.

Lire Maïakovski, c’est accepter d’être bousculé. C’est se coltiner un type qui vous parle en face, qui vous dit : je vous emmerde, mais écoutez-moi quand même. C’est retrouver l’urgence, l’instinct, la nécessité. On n’écrit pas avec des hashtags, on écrit avec de la rage. Avec du souffle. Avec ce qui déborde. Comme Maïakovski. Comme la vie quand elle n’est plus rangée dans des cadres.

Et parce qu’un article ne suffira jamais à dire ce qu’il restait de vivant dans cet homme, il faut finir en ouvrant un de ses poèmes - un vrai, un massif, un de ceux qui vous roulent dessus comme une locomotive.

La Flûte de vertèbres est peut-être son poème le plus intime, le plus déchiré. Un long hurlement d’amour et de désamour adressé à Lili Brik, où l’orgueil se cogne à la supplication, où la chair se mêle au métal.

Le poème s’ouvre sur une image terrible : son propre corps transformé en instrument. Maïakovski offre littéralement sa colonne vertébrale comme une flûte, pour qu’on joue dessus - qu’on souffle sa vie à sa place. Quelques vers suffisent pour sentir ce vertige :

« Mes vertèbres sont tranchées, et me voilà flûte.

Souffle ! Je saurai si tu m’aimes. »

Tout le texte oscille entre le désespoir et la menace, l’humour noir et l’imploration. Maïakovski s’y peint comme un homme trop grand, trop bruyant, trop vivant pour être aimé simplement. Il se sent de côté, cabossé, déformé par sa propre intensité. Il n’a ni pudeur ni réserve : il dit tout. La solitude, la jalousie, l’orgueil blessé, la peur panique que l’autre s’éloigne. À certains moments, il se traite lui-même de “chien galeux”, à d’autres il exige la grandeur du monde entier.

Ce long poème est une dissection de soi. Une autopsie avant la mort. Une tentative de tenir debout malgré le vertige. On y lit un homme qui veut qu’on l’aime comme on aime une ville en flammes : entièrement, sans recul, sans sécurité.

Et quand tout s’effondre, quand il comprend que son amour ne sauvera rien, il frappe une dernière fois :

« J’ai tant crié que mes cordes vocales passent au rouge.

Est-ce que cela te regarde ? Non.

Mais je crie quand même. »

C’est cela, Maïakovski : un homme qui crie même quand il sait que personne n’écoute. Un homme qui vous donne sa colonne vertébrale pour qu’on en fasse un instrument. Un poète qui n’a jamais fait le beau devant la caméra, même si le cinéma s’est permis, un moment, de lui voler sa gueule.

Les extraits cités proviennent de la traduction de Christian Mouze, publiée dans Maïakovski – Poèmes, Éditions Le Temps des Cerises.

 

Sur l’auteur de l’article : Né en 1984, poète, écrivain et scénariste, Grégory Rateau vit à Bucarest. Il est l’auteur d’un premier roman chez Maurice Nadeau, Noir de soleil et de plusieurs recueils primés (Prix Amélie Murat, Prix Renée Vivien 2023, Prix Rimbaud 2024 de la Maison de poésie). Sa poésie, traduite et publiée dans de nombreuses revues et anthologies (Seghers, Le Castor Astral…), s’écrit à la croisée du réel et de l’abîme. Son nouveau roman, L’homme d’en dessous, sera publié à la rentrée chez Nouvelle Marge.


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