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Comment retrouver le goût de Dieu

Par  

Revoilà Rod Dreher ! Le journaliste et essayiste américain, auteur du best-seller Le Pari bénédictin interroge ses contemporains occidentaux dans son nouvel opus : Comment retrouver le goût de Dieu, dans un monde qui l’a chassé.

Grande question pour qui souhaite demeurer humain à l’heure où l’Intelligence Artificielle menace de remplacer l’homme. Question essentielle quand on postule qu’il n’y a pas seulement un monde matériel mais qu’existe aussi un monde spirituel ou surnaturel. Question cruciale au moment où une crise de sens traverse tout l’Occident jadis chrétien. Question salutaire pour qui aime la vie, la création, la terre, le cosmos et ce qu’il contient, et se résout à garder un esprit d’enfance fait d’une sorte d’enchantement renouvelé.

GK Chesterton, poète chrétien de l’émerveillement, affirmait de belle manière que « s’il y a de la magie, c’est qu’il y a un magicien. » Mais comment parvenir à voir encore la magie du monde alors que le rationalisme et le techno-centrisme ont envahi les cerveaux et les cœurs ? Pour retrouver de la magie, il faudrait avoir « l’esprit de résonance », c’est-à-dire « la relation réciproque entre le moi et le monde qui l’entoure. » Dreher pense qu’une personne qui fait l’expérience de la résonnance se sent positivement connectée au monde extérieur et, si elle commence à rétablir des liens, elle peut éprouver un sentiment d’émerveillement qui la fera revivre.

Les expériences sensorielles avec la Beauté, celle « qui sauvera le monde » d’après Dostoïevski, peuvent prendre diverses formes et permettre de se sentir pleinement incarné : la prière, la fréquentation des œuvres d’art, des grandes compositions musicales, l’immersion longue au sein de la nature, l’observation attentive des personnes, de ce qu’elles peuvent avoir de beau, et autres expériences qui conduisent à ce que l’auteur appelle un mysticisme. Il faut ici préciser que Rod Dreher est orthodoxe et qu’il entend ordonner ce mysticisme « à l’intérieur d’un cadre doctrinal basé sur l’Ecriture et l’enseignement de l’Eglise qui fait autorité. »

Il use de métaphores comme « la flèche elfique » pour mettre en garde l’homme moderne contre la tentation prométhéenne de l’augmentation de ses capacités et le projet transhumaniste de l’immortalité permise par la technologie : « lorsque vous êtes victime d’une flèche elfique, quelque chose a été envoyé dans votre corps par les elfes et vous fait perdre une part de vous-mêmes, le sens de votre identité et du lieu où vous êtes. C’est à cela que ressemble la vie avec un smartphone. »

Ce qui peut sauver c’est au contraire « l’amour de Dieu et l’amour de la création, au lieu d’être enchanté par ce que vous avez créé, vous êtes enchanté par ce qui existe déjà. On est enchanté par la nature. On est enchanté par le Créateur de la nature. On est enchanté par la liturgie, par les contes. On est enchanté par ces choses que l’on ne pourra jamais complètement comprendre. L’enchantement vient du mystère. Il faut du mystère – du mystère et de la beauté. L’enchantement, c’est entrer en relation avec le mystère. »

Nous aurions donc besoin de percept, c’est-à-dire de perception grâce à nos sens, plus que de concept. Le monde d’aujourd’hui a voulu séparer l’esprit du corps et son matérialisme dialectique a fini d’achever le projet nominaliste de Guillaume d’Ockham et son fameux rasoir qui fonde le raisonnement philosophique sur le strict rationalisme. L’homme a ainsi été rapetissé, rationalisé, phagocyté et désormais réduit à des algorithmes. S’il aspire à quelque transcendance, on lui tape dessus, on lui dénie toute intériorité, on lui ôte sa liberté.

A ce propos, Dreher prédit un temps prochain de persécution à l’encontre des chrétiens occidentaux, temps qui a sans doute démarré si l’on se remémore la prophétie de Bernanos selon laquelle « la société moderne est une conspiration contre toute forme de vie intérieure. »

L’essayiste orthodoxe va plus loin : « Nous sommes tombés dans un avatar technologique de l’antique hérésie gnostique. Les gnostiques étaient une secte du christianisme des premiers temps. Ils enseignaient que le corps est une prison dans laquelle l’âme était enfermée. Les Pères de l’Eglise, en revanche, soutenaient l’enseignement selon lequel le corps avait été créé bon, et que corps et âme formaient une unité ontologique, uniquement séparés au moment de la mort et destinés à être réunis à la fin des temps lors de la résurrection des morts. Ce que les gnostiques modernes ont fait -de la manière la plus choquante qui soit, par la montée de l’idéologie du genre, qui nie que notre corps soit pleinement lié à notre sexe-, c’est séparer radicalement l’humanité du monde matériel. Pour ces gens dogmatiques, le moi est entièrement défini par l’esprit ; le corps n’a pas la moindre importance. L’étape suivante, le dépassement du transgendérisme, c’est le transhumanisme, qui conduit à l’assimilation de l’humain au domaine pleinement manipulable des technologies. Ayant rejeté la métaphysique classique qui sous-tend le christianisme, l’homme moderne se prépare à devenir lui-même une machine. »

Voilà donc énoncées clairement les folles dérives modernistes qui font plus que jamais peser sur chacune et chacun une grave menace.


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