Découvrez la collection Mauvaise Nouvelle, aux Éditions Nouvelle Marge.


François Mauriac, poète : la sensualité et sa précarité

François Mauriac, poète : la sensualité et sa précarité

Par  

François Mauriac, poète : la sensualité et sa précarité[1].

 Qui ne connaît le romancier de l’Enfant chargé de chaînes, 1913, le Baiser au lépreux, 1922, et surtout Génitrix, 1923, Thérèse Desqueyroux, 1927, le Nœud de vipères, 1932, le Mystère Frontenac, 1933, l’Agneau, 1954, etc. Qui ne connaît le Grand prix du roman de l’Académie français, 1926, puis son membre, 1933, le Prix Nobel, 1952 ? Qui ne connaît le dramaturge des Mal-Aimés, 1945, par exemple ? Qui ne connaît l’auteur des Mémoires intérieures, du Bloc-Notes, celui à qui rien du monde contemporain ne fut étranger ? Qui ne connaît le moraliste passionné de politique, le résistant, la conscience moderne, le polémiste dont les chroniques ont marqué de leurs fusées l’époque de la décolonisation et le retour du général De Gaulle au pouvoir ?

Mais qui, en dehors de ses biographes ou des spécialistes[2], connaît un poète nommé François Mauriac (1885-1970) ? Il eut ses heures de gloires. Ainsi lorsque Paul Bourget fit connaître à Maurice Barrès ce jeune homme auteur d’un premier recueil les Mains jointes, 1909, Barrès parla de lui dans l’Écho de Paris en des termes enthousiastes :

C’est la poésie de l’enfant des familles heureuses, le poème du petit garçon sage, délicat, bien élevé, dont rien n’a terni la lumière, mais trop sensible, avec une note de folle volupté… Mais il faudra sortir de cet attendrissement, de cet avenir trouble et devenir un homme… Qu’adviendra-t-il de la charmante source ?

 

En 1910, Barrès dira encore :

Monsieur, vous êtes un grand poète que j’admire, un poète vrai, mesuré, tendre et profond qui n’essaie pas de forcer sa voix.

 

Ou bien :

Je donne à ce nouveau venu pour père et pour grand-père un Verlaine qui n’a pas de remords, un Sainte-Beuve moins tourné vers la physiologie.

 

Deux ans plus tard, c’est Alain-Fournier qui écrivait :

C’est la poésie d’un enfant riche et fort intelligent qui ne se salit jamais en jouant, qui a la croix chaque samedi, et qui va à la messe tous les dimanches.

 

Or, déjà Mauriac méritait plus d’approfondissement et, dès les premiers livres de poèmes, portait en puissance tout ce qui caractériserait son œuvre poétique et romanesque. Il a publié, après les Mains jointes, les poèmes de l’Adieu à l’adolescence, 1911, le Disparu, 1918, Orages, 1926, le Sang d’Atys, 1940.

Il appartenait, ce jeune Bordelais, à la famille racinienne, et il y avait en lui un ton nouveau venu de l’amour panthéiste inspirateur du romantisme, depuis Rousseau, d’un Maurice de Guérin, et d’un Francis Jammes en ce qu’il a de plus nostalgique. Son premier recueil était celui d’un adolescent pieux, élevé dans les institutions religieuses, habité par les prières des pierres, les hymnes à la joie et les cantiques du monde, recherchant la pureté dans la liturgie des saisons et en proie à des dangers épars, des tourments diffus, des tristesses pubères vagues ; il régnait dans ses vers des ingénuités de chérubin catholiques et une grâce juvénile comme dans les Livres :

Voici « l’Imitation de Jésus-Christ » où gît
Tout mon passé d’enfant mystique et raisonnable.
Voici les vers du pauvre Verlaine assagi –
Ces vers lourds des sanglots d’un amour ineffable.
Pascal me va guider en la nuit de son cœur
Vers ces infinis de misère et de grandeur.

 

Lourde chaleur, dimanches lourds, on imagine son sud-ouest de vignes et de landes, avec sa touffeur pesante et ses parfums violents. Le premier recueil a paru aux éditions éponymes de la revue du Temps présent de Jean Loew[3] qui accueillait les jeunes écrivains catholiques de tendance moderne. L’année suivante, Mauriac donne son Adieu à l’adolescence, avant des périodes de silence qui ne l’amènent à publier des poèmes que de loin en loin car il n’en écrit que sous la poussée d’une nécessité intérieure. Nul désaccord entre le prosateur et le poète : c’est la même ferveur chrétienne ardente et marquée par une attirance vers la beauté païenne, le dieu Pan quittant ses forêts pour approcher les voûtes des cathédrales. Dans l’Adieu à l’adolescence, le poète ne s’est pas séparé en fait de ses émois adolescents, de ses piétés et de son éducation qui l’incline à chanter Port-Royal en parlant de « l’austère volupté des belles hérésies ». S’il y a un mûrissement, on retrouve la même spiritualité inquiète, la même recherche du mystère des âmes :

— Âmes douces, lagunes sombres qu’on délaisse,
Qu’en vos eaux dont je sais l’immobile tristesse
Mon visage, déjà meurtri, se reconnaisse… !
Je n’aime plus qu’à me pencher sur vos fièvres
Et je n’ai plus que le souci de vos secrets,
Des mots tremblants et doux qui chantent sur vos lèvres
Comme un vol de pigeons posés aux toits dorés […]

 

Mauriac fréquente alors Francis Jammes et de jeunes esprits de qualité comme Robert Vallery-Radot[4], catholique intransigeant qui finira moine bénédictin, et André Lafon[5] avec qui il fonde les Cahiers, 1912. Dans cette jeunesse inquiète de Dieu, les poèmes de Mauriac sont tourmentés. Il a eu des tentations politiques et sociales du côté du Sillon de Marc Sangnier[6], mais s’en est éloigné pour ne revenir à l’action qu’en 1936 lorsque, avec Bernanos et Maritain, il apporta son appui aux républicains espagnols.

Orages est de 1926. Il groupe des poèmes écrits entre 1912 et 1923[7] et ce sont là « les derniers grondements d’une jeunesse qui s’éteint ». Orages : comme ce titre convient parfaitement à l’œuvre ! Le vertige de la terre chaude, les étoiles sévères en été entre les feuilles, les belles au bois rêvant, l’oppression physique des odeurs de pins, l’angoisse fiévreuse, le désespoir charnel se concilient avec un exigence spirituelle intérieure. Un tel art naît non seulement d’une éducation, mais aussi d’un arbre armorial et d’un climat généalogique. L’Espagne n’est pas loin : « Tête de grand d’Espagne, transfigurée par le Greco », ainsi André Maurois peindra-t-il le poète et Germaine Beaumont[8] nous rappela que dans Mauriac il y a Maure. Dans ce recueil Mauriac fait sans cesse référence à la mythologie, à la Bible, à la littérature : David, le Faune, Marsyas, Ganymède, etc. qui expriment la sensualité et sa précarité. Tout recours à la nature se sépare de la description : le soleil, la terre, l’arbre, l’eau sont toujours intériorisés, paysages d’âme. Ainsi ce Sacré-Cœur où l’océan est spirituel :

Il est une autre mer (la mer est à deux pas…)
Son sel prête à ta lèvre une amertume neuve.
Cet amour sans rivage attire à soi les fleuves
Et console les cœurs qui ne se mêlaient pas.
 
Son écume nourrit la candeur des mouettes…
Trop tard ! Une autre écume a sali mes genoux.
Comment se lèveraient pour calmer la tempête
Ces éternelles mains où j’ai fixé ces clous ?

 

Les thèmes sont le désir, l’attente divine, la séparation, les combats de la chair et de l’esprit. Il règne partout une sensualité blessée et il y a des grandeurs comme dans ces Phares :

Si j’embaumais en moi l’amour que je te voue,
Si je te couchais, morte, avec les autres morts,
La terre frémirait toujours de jeunes corps,
La lueur de ton sang rougirait d’autres joues.

 

L’instrument prosodique est éminemment classique, le vers sait être plein et sonore, la cadence coulante et brève et en même temps fort contenue. Aucun lyrisme gratuit ici. Écoutons encore, toujours inspiré de la divinité grecque de la nature, ce chant panique le Corps fait arbre :

Le parfum de ta robe attire les abeilles,
Plus que les fruits mangés que ta sandale broie.
Accueillons cet élan de végétale joie,
Ce silence de la campagne où Pan sommeille.
 
Rêve que désormais immobile, sans âge,
Les pieds enracinés et les mains étendues,
Tu laisses s’agiter aux orageuse nues
Une chevelure odorante de ton feuillage.

 

Le Sang d’Atys, 1940, porte son art à ses sommets. On pense à un équivalent en vers aux poèmes en prose de Maurice de Guérin, avec une note racinienne plus garnie dans les alexandrins riches d’un harmonieux contenu. Les amours de Cybèle et de l’adolescent phrygien qui fait penser au jeune Bordelais des premiers poèmes, la résurrection qui fait de l’Atys païen un nouvel Atys marqué par la grâce sont exprimés en vers classiques qui montrent, alors même que les contemporains s’éloignent de cet art prosodique, qu’il n’est nullement épuisé dès lors qu’une voix profonde y transparaît. Le Cantique de Cybèle où le silence d’Atys couvre toutes les voix, où l’on dit : « Vous m’avez possédée avant votre venue » ou « Au sable intérieur je cherche des empreintes » ou encore : 

Les constellations et les vagues brisées,
Les bolides perdus que recueille la mer,
Atys, rien ne me vaut ta jeune face usée
Ni cet œil où je bois un long baiser amer.

 

Le Cantique de Cybèle donc est aussi beau que cet Atys en état de grâce qu’il faudrait citer plus amplement et dont voici un passage :

Au dernier jour, ces corps confondus en Cybèle,
Les milliards de morts qui dorment dans la mer,
Se précipiteront hors de mon flanc ouvert.
L’œil obscurci déjà par la nuit éternelle,
Je verrai, des confins de mon dernier désert,
Sur leur joue embrasée une adorable aurore
Monter avec le sang et m’éblouir encore.
Ma part d’éternité demeure avec Atys.
C’est pour ne pas mourir que Cybèle éphémère
Épouse étroitement vos corps ensevelis,
Innombrables Atys ! Vous êtes ma poussière,
Ma poussière, c’est vous qui ressusciterez.

 

Racinien dans ses vers, pascalien dans sa prose, Mauriac, s’il en était besoin, auprès de ses romans, de son théâtre, de ses biographies, de sa critique, de ses œuvres de journaliste, apportait une preuve par la poésie, le lieu où toute tricherie est impossible. Gide aura beau trouver ses angoisse chimériques, Bernanos refuser ses inquiétudes et Sartre, l’ineffable Sartre dire : « Dieu n’est pas un artiste ; M. Mauriac non plus », l’auteur d’Orages et du Sang d’Atys répond par sa sincérité poignante, son pathétique vrai, ses images de sang, ses meurtrissures, par la fleur vive du poème qui est bien celui d’un maître de son art. On comprend que des poètes, comme Marc Alyn[9] qui lui consacra un « Poètes d’aujourd’hui », la célébrissime collection des éditions Seghers, par-delà leur peu de goût pour une poésie « académique », trop « classique », aient trouvé là matière à rehausser leur talent et une intense plongée au plus vif de l’être.

 

 

Dernier ouvrage paru : Deçà delà. Carnets de lecture d’un nomade sédentaire II,

éd. France Univers/Michel Mourlet éditeur, 2026.

 

[1] À paraître, de Philippe Pichon : La Gloire de croire. Dieu est une promesse fragile, éd. du Verbe haut, 2027.

[2] Philippe Dazet-Brun, François Mauriac. L’inguérissable jeunesse, éd. Memoring, 2024.

[3] Jean Loew : 1886-1915.

[4] Robert Vallery-Radot : 1885-1970. Lamennais, 1931, qu’admira Bernanos ; le Grain de myrrhe, 1906 ; l’Eau du puits, 1910. Mauriac disait : « M. Robert Vallery-Radot trouve des vers larges et mystérieux comme ceux de Charles Guérin et dont l’écho se prolonge indéfiniment à travers le cœur […] Il y a dans l’Eau du puits l’éternelle et pure histoire du premier amour. Mais j’en veux surtout retenir les poèmes où revit une immense douleur spiritualisée par la foi. »

[5] André Lafon : 1883-1915. Il est avant tout l’auteur du roman l’Élève Gilles, 1912, qu’aima Barrès et qui fit quelque bruit. Sinon : Poèmes provinciaux, 1928 ; la Maison pauvre, 1911, poèmes inspirés par les phases d’une conversion au catholicisme, avant que Lafon ne meure de maladie alors qu’il était mobilisé. Lecteur de Jammes et de Samain, Lafon parle à mi-voix pour confier ses émois religieux ou ses vagues désirs ; en cela très proche de Mauriac.

[6] Philippe Pichon : La Gloire de croire. Opus déjà cité.

[7] En 1949, une nouvelle édition contiendra le Sang d’Atys, Ébauche d’Endymion qui sont de 1940 et la Veillée avec André Lafon de 1915.

[8] Germaine Beaumont : 1890-1983. Durant des années, la romancière donna aux Nouvelles littéraires chaque semaine un « poème-chronique » non pas dans la manière d’un Ponchon par exemple, mais comme une petite bulle de prose poétique dédiée à la fuite des jours. Elle en publia sous le titre de Disques, 1930, « disques » au timbre imaginatif, loin de tout cliché et de tout lyrisme, qui, dans leur spontanéité et dans leur humour souvent acide contiennent bien des tableaux ravissants. Ses romans portent, avec leurs atmosphères lourdes, leur mystère raffiné, leurs notations discrètes, leur parfaite écriture, la marque d’un écrivain de la bonne école tout comme son amie Colette.

[9] Marc Alyn : 1937-2025.


Maritain, l’aimant des écrivains catholiques
Maritain, l’aimant des écrivains catholiques
Et si Mauriac avait écrit des polars ?
Et si Mauriac avait écrit des polars ?
Poètes dans le monde ?
Poètes dans le monde ?

Commentaires


Pseudo :
Mail :
Commentaire :