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Entretien avec Jon Helip, sculpteur

Entretien avec Jon Helip, sculpteur

Par  
Propos recueillis par Maximilien Friche

MN : J'aimerais tout d'abord exprimer ma frustration de découvrir vos sculptures à travers les deux dimensions d'une photo, alors même que je qualifie parfois la troisième dimension de leurre en peinture, agissant presque systématiquement en trompe l’œil, voir vos sculptures en deux dimensions me parait réducteur…

Ceci étant dit, j'aimerais commencer cette discussion, en évoquant ma première impression. En voyant vos sculptures, il me semble percevoir immédiatement le geste sur la matière, l'ombre du geste venant de se retirer et si je devais qualifier ce geste, il me semble que j'emploierais le mot d'érosion, de caresse sans cesse recommencée… Quel rapport faites-vous entre le geste de la main et l'érosion du vent, de la mer, sur la matière ? 

Jon Helip : La sculpture et la photographie entretiennent des relations moins complexes que celles de la peinture et de la photographie, je les trouve plus complémentaires de prime abord même si je n’ignore pas le danger du leurre. A cet égard, je me souviens d’une rencontre avec un galeriste il y a quelques temps déjà où faute de pouvoir me déplacer avec des sculptures, je suis venu en partie avec quelques miniatures et surtout des photographies. La charmante épouse du galeriste (qui semblait avoir le dernier mot sur les artistes exposés) en a conclu que mes photos étaient vraiment beaucoup mieux que mes sculptures… Je suis parti avant de m'être vu proposer d’exposer des photos…

Le remède à la frustration des photos est de venir voir les œuvres en vrai, de visu, de les sentir, les toucher, en faire le tour, idéalement dans l’espace de la galerie ou plus intimement dans celui de l’atelier…

Je ne vois pas vraiment de discontinuité entre le geste de la main, de la râpe griffant inlassablement la surface de la matière et celui de la nature sur la matière. Tout procède d’une même source, me semble-t-il. En tout cas, je pressens qu’il s’agit de mystères complémentaires, qui ouvrent une correspondance sous forme de séquences. La matière appelle d’abord, dans cette étape de cueillette, de glanage de bois presqu’involontairement choisis.

Après le temps du voyage jusqu’à l’atelier, s’ouvre une phase nouvelle où subitement, je suis convoqué. La forme, les accidents de la nature sur la matière dicte la première intuition de forme. Le dégrossissage brutal est suivi d’une lente agonie de coups de râpe jusqu’à l’accord final.

Au temps indéterminé du passage dans l’océan depuis une rive tout aussi lointaine qu’inconnue, les mains répondent davantage dans une énergie concentrée qui flirte avec l’épuisement physique ; un souffle court pour dire un long souffle. Le sel, catalyseur invisible de cette expérience agit non seulement sur le caractère physique de la matière (la rendant notamment imputrescible) mais également sans doute dans sa dimension symbolique mais qui évoque sans doute pour moi aussi le saloir de la boucherie de mon grand-père.

La sculpture ainsi traversée ressort de sa mue par une peau, à la patine tout aussi accidentée que désirée

 

Gueule cassée

 

MN : Merci pour cette belle réponse et permettez-moi de poursuivre en évoquant ces formes que vous sculptez. Je cherche un dénominateur commun à ces formes, souvent humaines, et je tombe sur deux mots : verticalité et apesanteur. Cherchez-vous à suspendre le temps en figeant les êtres dans la matière ? Cherchez-vous à les figer au moment de leur élévation ?

JH : Les bois d'océan offrant leur beauté propre, une beauté abstraite, c'est par la voie d'une figuration (humaine ou animale - oiseaux et poissons exclusivement- on pourra y revenir) que se glisse mon travail, tout en gardant un dialogue entre le "fait" et "l'offert", toujours en équilibre sur une ligne de crête incertaine.

Ces sculptures sont à apprivoiser davantage comme des rencontres, des morceaux d'histoire. A l'horizontalité de l'océan charriant les bois étendus répond la verticalité que je leur confie. Le croisement des deux dimensions invite à entrevoir et en imaginer d'autres, plus impalpables… la trace du temps… de l'univers… Chercher l'universel et l'intemporel. Se rendre plus conteur que sculpteur.

L'apesanteur et l'élévation de votre question renvoie à la dimension cosmique de cette expérience, où pauvre mendiant, je croise les marées et la lune, la graine devenue arbre, le roc devenant sable, l'océan tantôt signe de prospérité (Japon) tantôt signe du mal, le sel tantôt purificateur tantôt stérilisant… Devant ces infinis, je m'incline. Ces figures suspendues me font penser à ces signaux de fumées que les indiens utilisaient pour communiquer d'une montagne à l'autre.

 

Vers l'azur

 

MN : Mais, permettez-moi de prolonger ma pensée par l'expression d'un paradoxe. Une fois ce temps suspendu, cette apesanteur contemplée, il nous semble aussi que nous observons un mouvement presque imperceptible, lent et inexorable, et dans ce mouvement une sorte d'effacement de la forme. Et vous imaginant au travail, je vous imagine aussi chorégraphe de vos différentes sculptures… Y-a-t-il une vie pour une sculpture après sa naissance ?

JH : Je ne crois pas chercher un effacement de la forme mais davantage une signature graphique de l’espace de ligne simplifiée et épurée. Un équilibre entre le dit, le suggéré. Suspendre la tête qui pense, la main qui fait et le cœur qui sent à un équilibre instable de s’arrêter lorsque le minimum parvient à l’essentiel, c’est un peu cela, je crois.

Me croire chorégraphe voudrait que je maitrise un processus, mais je pars davantage en aventure avec le bois sans idée claire de l’arrivée. Une première intuition mais c’est davantage l’accident comme dirait Bacon qui me guide, un morceau se casse, un coup mal placé et tout part dans une nouvelle direction, un autre rebond et ainsi de suite. J’assiste et je m’adapte en permanence à tout ce que je découvre, me saisis, m’emporte. Bien incapable d’imaginer un résultat. Rester éveillé pour être pleinement disponible à tout cela.

A l’éclosion, la sculpture-papillon s’échappe définitivement du labeur du bois-chenille. Une nouvelle vie qui puise ses gênes dans la précédente mais qui demeure pleine, autonome, ouverte et entière. Une vie opposée au doloriste ambiant de certains. Ici la sueur et les larmes s’évaporent dans la chrysalide de l’atelier.

 

Pélerins

 

MN : Ma question porte maintenant sur le rapport à la violence. Question qui peut être étrange au regard de la douceur et du sentiment de sérénité qui émane de vos œuvres. Néanmoins, j'ai pensé à la violence car j'ai vu tout à coup l'extraction de la forme sous l'angle d'un arrachement et d'une élimination du reste comme déchets. La sculpture est un art qui crée en supprimant, en "sacrifiant" de la matière. Et finalement ce qui reste, l’œuvre elle-même, est comme porteuse de cicatrices… L'art est-il un combat avec la matière, l’œuvre est-elle comme un trophée de cette guerre ? Ou cette séparation dans la matière entre l’œuvre et les déchets procède-t-elle plus d'une délivrance de la beauté saisie par la matière, emprisonnée dans le monde ? Quel guerrier êtes-vous ?

JH : La taille directe est au cœur de ma démarche. C’est un art du « retrait » où chaque coup peut devenir irrémédiable, c’est vraiment cela qui me plait… A partir d’une ébauche mentale, je pars de la matière donnée, pour tenter d’éliminer le moins possible de perte tout en cherchant à dire pleinement. Equilibre instable sans recette magique. Plus sprinteur que marathonien, la pièce nait d’à coups, chacun allant à la limite de mes capacités physiques. Sans outil électrique, je peux me retrouver dans le « bagnard » dont se qualifiait parfois Dodeigne.

Ce duel primitif entre l’homme et la matière pour faire œuvre de création, chercher à remonter au premier commencement.

La pièce finie garde souvent les traces, les cicatrices de ce combat. C’est d’ailleurs là que je m’y retrouve. Fragile soldat, combattant des failles, je m’immisce dans ces bagarres qui me dépassent toutes à leur commencement et dont la victoire, la délivrance surprend toujours, parfois même par surprise.

« Dès que les bois touchent le sol de sa maison il sort sa vieille râpe (Il n’a presque pas d’outils) et jusqu’au petit matin, il donne forme à un bois fatigué mais qui résiste encore. Plus le bois est dur, plus Jon s’entête. Même s’il n’a jamais eu qu’un vieil opinel, un tournevis, et une méchante lime, il s’entête… Parfois, dans sa ténacité, il passe au travers. Alors vient l’aube, Jon s’arrête et s’endort brutalement. C’est alors que la petite sculpture se redresse fièrement. Elle va prendre d’elle-même sa place au milieu des autres, dans la cohorte salée. » Nicolas Alquin 2014

 

Bouclier silencieux

 

MN : J'aimerais maintenant évoquer l'artiste que vous êtes. Comment devient-on sculpteur, quand ? Est-ce une quête de l'enfance ? Par ailleurs, quelle est votre source, quel est le lieu de pèlerinage où vous retournez puiser ? En d'autres termes : d'où venez-vous et où allez-vous ?

JH : Comment reçoit-on l’appel d’une vocation ? Question au combien importante, et pourtant si difficile. Comment faire ? Que dire ? Que cela devait être ainsi ? Non, ce serait trop facile. Le cœur ouvert dès le jeune âge, l’art a toujours été une grande respiration, bien et vraiment présente. Cependant, certaines aptitudes m’ont conduit vers des études scientifiques, mais celles-ci ne conduisaient ni ne répondaient pleinement à la recherche profonde qui m’animait. C’est donc en pèlerin autodidacte que l’art s’est introduit plus concrètement dans mon parcours par infusion constante, d’abord par le dessin sur bois, et puis très brutalement et spontanément, une première sculpture faite avec un couteau trouvé et un morceau de bois d’océan. Une sorte de révélation, la certitude d’avoir rencontré le medium qui me convenait, en pleine profondeur, qui m’aiderait à dire toutes ces limites que je rencontre. Un pèlerinage autobiographique et autodidacte qui me ramène désormais inlassablement sur les rives du pays basque et Saint Jean de Luz où s’est établi ma base arrière et première.

Mes racines artistiques puisent dans le Béarn où j’ai passé mon enfance et ma jeunesse, elles s’épanouissent sur les rives basques, où jadis pêcheurs et corsaires jetaient des ponts avec d’autres cultures, univers, certaines des plus lointaines. Humblement, je tente de m’inscrire dans cette lignée d’invisibles personnages.

MN : Pour finir, puisqu'il faut savoir poser un point final, alors même que l'écrit me frustre au regard de la richesse de cette conversation… je voudrais justement vous demander si vous pensez parfois avoir épuisé un sujet, si vous pensez un jour pouvoir dire que votre quête est achevée, que vous avez fait tout ce que vous vouliez faire durant cette vie dans le domaine de la création ?

JH : Une histoire de vie dans la vie, est par sa nature, ouverte, toujours à accueillir comme elle vient. Les formes et moyens se renouvellent mais il s’agit toujours de la même œuvre, comme les facettes d’une pierre précieuse définissent son volume et son éclat. Rester ouvert, tout est don.


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