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MN prend la marge et revient en septembre


Les détournements de Lionel Borla

Les détournements de Lionel Borla

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Propos recueillis par Maximilien Friche

Debussy - Jardins sous la Pluie

Mauvaise Nouvelle : Nous avions publié l’an dernier à Noël, pour nos lecteurs, vos détournements de planches d’imprimerie de l’encyclopédie, et nous avions pu remarquer que vous avez prolongé ce travail, en chinant de vieilles partitions, ou de vieux plans de ville, pour les détourner, les incorporer à votre univers créatif. D’où vous est venue cette envie d’ajouter à ce que vous chinez, de chiner ce sur quoi vous voulez composer ?

Lionel Borla : J’aime énormément le papier, les papiers. Depuis plusieurs années je posais mes signes-silhouettes noirs sur les partitions. S’instaure alors un dialogue entre deux mondes de signes : celui de mes signes graphiques épurés avec ceux de l’écriture musicale. « La peinture est une écriture » a si bien dit Daniel Henry Kahnweiler. J’approuve ! Ainsi ces premières œuvres furent nommées « signes sur signes ». Je dessine alors à la plume de métal mes silhouettes noires qui symbolisent chacune un esprit, plus qu’un corps. J’aime le dialogue entre le noir de l’encre de Chine et l’ivoire du papier des anciennes partitions. Je retrouve peut être le duo de couleurs qui est celui du clavier d’un piano, instrument que j’ai pratiqué pendant 6 années dans ma jeunesse. Un matin, en rangeant mes partitions dans mon atelier, je regarde plus attentivement les couvertures de celles-ci et là me saute aux yeux le grand intérêt graphique de celles-ci : Couleurs, typographie, signes graphiques comme par exemple le monogramme d’un compositeur ou le logo d’un éditeur. Tout un ensemble de signes graphiques qui me parut propice à faire dialoguer avec mes signes graphiques récurrents : signe-silhouette, pins parasols, cyprès, baigneuses, mer etc… Paysage de l'âmeEnfin lors d’une brocante à Villeneuve les Avignon et lors d’un marché de bouquinistes à Marseille, j’ai déniché des planches de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert et des portfolios d’architecture des années 1870. Des gravures magnifiques s’offraient alors à moi comme monde de signes pour imaginer un dialogue et d’une certaine manière un « détournement graphique ». La fonction initiale de ces gravures (planches descriptives) est abandonnée et les éléments graphiques présents deviennent propices à un exercice de style pour mon imaginaire. Je ne pars donc pas ici de la feuille blanche de papier aquarelle dans tout ce travail mais d’une feuille avec des signes graphiques qui me sont imposés et qui invitent mon imaginaire à une contrainte de composition.

Sont ainsi nées les suites d’œuvres intitulées « papiers à musique », « encyclopédie graphique », « feuilles graphiques » et « constructions graphiques » rassemblées sous le titre global « recyclage graphique ».

MN : Une chose me frappe toujours dans vos choix, que ce soit les plans de ville, les partitions ou les planches de l’encyclopédie, c’est l’obsession pour les deux dimensions, la mise à plat du monde. Est-ce l’essence même de la peinture ? Quel sens y donnez-vous ?

Paris dans les dernières années du XVème siècle

LB : En effet, l’essence de l’espace pictural sont les deux dimensions. De tous temps, certains artistes ont magnifié cet espace. Nicolas de Stael l’a très bien défini : « La peinture est un mur mais tous les oiseaux du monde y volent librement. A tout profondeur ». Merveilleusement dit n’est ce pas ? Les primitifs siennois, les nabis, Matisse et ses gouaches découpées entre autre l’ont bien montré dans leurs œuvres. La peinture, qu’elle soit abstraite ou figurative, est une création et cette création a donc son espace qui lui est propre. Ce n’est pas une mise à plat du monde, mais plutôt la création d’un prolongement du monde réel transcrit en signes graphiques. Le sens que je donne à cet approche de l’espace pictural est simple : les deux dimensions magnifient le fait que la peinture est une écriture et ainsi que cet ensemble de signes graphiques propices aux voyages de l’esprit se posent naturellement sur les deux dimensions du papier, de la toile ou du bois. Une image n’est jamais la vérité mais rester dans les deux dimensions évite que cette image ne soit un mensonge…

MN : La musique a toujours été un thème phare dans vos peintures, tant dans les villégiatures musicales créées en tout lieu intérieur, ou extérieur, tant dans l’harmonie qui se dégage de vos peintures, dont j’ai pu dire qu’elles étaient le reflet d’un monde relié. Aujourd’hui, vous détournez les partitions des musiciens que vous aimez, je suppose, et vos personnages, qui sont en fait les esprits des êtres, ressemblent à des notes de musique qui s’échappent de la portée. J’avais fait un lien entre écriture et peinture en regardant ces personnage noirs comme des idéogrammes, quel lien faites vous entre peinture et musique, personnages et notes ?

Debussy - La Soirée dans Grenade

LB : Mes silhouettes sont des signes graphiques. Les notes de musiques le sont également. Ces signes peuvent donc dialoguer en harmonie sans aucune difficulté. La peinture est un monde qui me semble extrêmement proche du monde littéraire et musical. Ce sont d’ailleurs ces deux univers qui m’inspirent le plus car ces deux mondes de signes et de sons ne risquent pas de m’influencer sur le plan des formes ou des couleurs. J’aime l’économie de moyen de ces deux arts : 26 lettres et quelques signes pour l’écriture. 7 notes et quelques signes pour la musique et un monde immense, une possibilité infinie de créations existent. C’est pour cela que j’aime aussi l’économie de moyen en peinture : un pinceau, une plume de métal de l’encre de Chine suffisent à mon esprit. « les sis more » a dit l’architecte allemand Mies Van der Rohe. Je n’aime pas les œuvres trop complexes techniquement. Parfois, trop de profusion de matériaux cache une absence de sens d’une œuvre qui reste alors un simple élément pour la délectation rétinienne et non un voyage pour l’esprit. « La pintura è cosa mentale » a si bien dit Léonard de Vinci il y a bien longtemps, et l’on peut croire sans retenue la pensée de ce génie n’est ce pas ?


L’encyclopédie selon Lionel Borla (1/2)
L’encyclopédie selon Lionel Borla (1/2)
L’encyclopédie selon Lionel Borla (2/2)
L’encyclopédie selon Lionel Borla (2/2)
Lionel Borla, peintre d’un monde relié
Lionel Borla, peintre d’un monde relié

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