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Le porteur sain – terroriste asymptomatique ?

Le porteur sain – terroriste asymptomatique ?

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Et ainsi, sans vivre d'aucune autre façon, en apparence, que ceux qui, n'ayant aucun emploi qu'à passer une vie agréable, s'étudient à séparer les plaisirs des vices, et qui, pour jouir de leur loisir sans s'ennuyer, usent de tous les divertissements qui sont honnêtes, je ne laissais pas de poursuivre en mon dessein, et de profiter en la connaissance de la vérité, peut-être plus que si je n'eusse fait que lire des livres ou fréquenter des gens de lettres.

Descartes

             Si l'inconnu, à l'air un peu étrange, que nous croisons, la nuit tombant, au coin d'une rue écartée des quartiers fréquentés, nous inquiète plus que le voisin familier avec qui nous échangeons tous les soirs un amical bonjour en allant vider nos poubelles, qu'arriverait-il si, un soir où, ne pensant à rien, nous accomplissons ce rite essentiel, au lieu de voir à sa fenêtre le visage attendu du voisin, nous apercevions à la dérobée, disparaissant à l'angle de la maison, la silhouette brusquement reconnaissable du même étrange inconnu ? Nous serions peut-être épouvantés à l'idée d'un possible rapport entre l'absence de l'un et la fuyante présence de l'autre.

             La vie normale a ceci de rassurant qu'elle nous offre, en ses apparences, la garantie d'une sécurité qui est indissociable du sentiment que tout se passe bien comme il le faut. Ce peut être lassant, à la longue. Mais nous ne pouvons mesurer combien notre équilibre général tient à cette monotone conformité des choses à elles-mêmes. Au contraire, le plaisir superficiel que nous éprouvons à voir surgir dans le quotidien une circonstance inattendue ne peut manquer de se changer en une grave perturbation de notre être profond, s'il commence à se multiplier pour se généraliser au point de rendre presque douloureuse l'absence de tout événement insolite.

             Le monde dans lequel nous vivrons, après le confinement (si après a jamais lieu, si tout ne se mue pas en un éternel déconfinement), aura sans nul doute quelque chose d'analogue à un lieu bien connu (trop?) qu'on redécouvrirait au retour d'un long voyage en des contrées lointaines et dans lequel, soudain, il semblerait qu'on a imperceptiblement modifié la disposition de presque tous les meubles, objets, éléments de décoration, jusqu'au moindre détail, mais de façon si minime et insignifiante qu'il soit impossible de savoir, au fond, ce qui a changé. Peut-être même (et ce sera le plus angoissant) ne nous apercevrons-nous de rien.

             Le voisin avec qui nous vidons nos poubelles aura le même air conciliant à nous voir distribuer nos déchets, sans erreur, comme il faut, dans les bacs appropriés. Nos pharmaciens auront le même ton bienveillant qui nous assurera que le médicament qu'on nous a ordonné (du presque même ton de bienveillance, avec cette nuance un peu légère de condescendance protectrice) est bien celui qu'il nous fallait. Le policier, le contrôleur, l'assistante sociale qui prendront soin de ne pas porter la main sur nous en interrogeant à distance respectueuse l'écran de nos smartphones auront les mêmes égards pour nos droits et nos libertés fondamentaux.

             C'est nous qui aurons changé. Nous ne saurons plus (ah, nevermore!) ce que nous voulons, ce que nous désirons, ce que nous attendons – ni même ce que nous pensons. Nous nous regarderons les uns les autres d'un œil non pas tant suspicieux qu'incertain, ne discernant plus sur le visage d'autrui la marque de la sympathie ou de l'antipathie, en sorte que nous serons impatients de reprendre nos masques et de nous en voiler la face, jamais sûrs de ne pas risquer de faire passer dans nos paroles, dans nos gestes les plus anodins, le contenu impur d'une insoutenable vérité.

             Et nous regretterons le temps où l'on pouvait sourire, et souffrir, et mourir. Et nous nous souviendrons d'être le sel de la terre et la lumière du monde.

Egletons, le 13 avril 2020, lundi de Pâques.


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