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Le temps du verbe

Le temps du verbe

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Le temps du verbe, dans le titre de l'ouvrage de Jean d'Ormesson "Je dirai malgré tout que cette vie fut belle" tiré d'un poème d'Aragon, est une espièglerie digne de l'auteur que l'on sait volontiers farceur et subtil. Le conditionnel "je dirais" eut annoncé et conféré à ce livre un trait tout philosophique, alors que l'usage du futur simple "je dirai" informe d'emblée le lecteur de l'existence d'un après, d'un au-delà, d'une puissance ou d'un Dieu, auxquels notre académicien ambitionne de se confier plus tard. Les chapitres, allant crescendo dans l'élévation, ne laissent guère place à l'ambiguïté : "Accusé levez-vous", "Emporté par le temps", "Il y a au dessus de nous comme une puissance inconnue", enfin, "Le chemin la vérité et la vie", paroles du Christ puisées dans l'Evangile de Jean.

Ce livre-testament a pour décor le monde passionnément aimé par notre écrivain et, pour scène principale, un prétoire, où Jean d'Ormesson doit faire face à un juge, son "sur-moi", allégorie de sa conscience, l'interrogeant sur son existence, ses engagements, et pointant sévèrement sa légèreté voire les superficialités et les rodomontades de sa vie de bohême.

Une vie de roman assurément, où le thème de l'amour est omniprésent, comme celui des philosophes et de la question de Dieu.

Jean d'Ormesson ne s'en cache pas, il a écrit et surtout vécu le roman de sa propre vie, son grand credo, avec avidité, enthousiasme épicurien et sans retenue : "si beaucoup de mes romans sont en fait des souvenirs, mes souvenirs, à leur tour, ne sont guère que du roman", "l'histoire de l'univers, de la vie et des hommes n'est pas seulement une aventure, un roman, une épopée, un opéra, mais une sorte d'immense théâtre qui était vide avant et dont nous sommes les acteurs. Nous montons sur les planches en naissant" et "je crois que derrière le roman de l'univers, avec ses structures si précises et ses rebondissements, et derrière le grand théâtre de la vie, avec son intrigue bien ficelée, ses dialogues si brillants, ses anecdotes sans fin, son style loué de toutes parts, son mélange si savant de tragique et de comique, il y a comme une puissance inconnue".

Ami des grands, des hommes de pouvoir, des politiques, des ambassadeurs, des poètes, des écrivains, des philosophes, son destin de fils de diplomate semblait tout tracé pour l'emmener, en saltimbanque bienheureux, vers de belles rencontres artistiques, littéraires et humaines. Une jeunesse passée en Bavière, dans les Carpates ensuite, puis à Rio au pied du Corcovado, avant un retour à Paris pour intégrer Normale Sup au moment où la guerre finissait. Lui, qui ne "voulait rien faire plus tard", se voyait comme dépourvu de volonté et indécis, un adolescent abruti de son propre aveu. Il s'était donc jeté à corps perdu dans les livres et les études seuls à même de lui éviter "d'entrer en profession". Le spectacle du monde : tragique, avec l'assassinat d'un archiduc autrichien à Sarajevo, "coup de feu qui déclencherait un engrenage de folies et de stupidités, et cent millions de morts", dramatique, le 10 mai 1940, "date la plus sombre de notre longue épopée, et le début d'un déclin militaire, politique, économique et culturel. Dix siècles d'histoire glorieuse s'effaçaient d'un seul coup. Un grand pays s'effondrait", était peu engageant. C'est ainsi qu'il rejoignit l'UNESCO pour s'occuper d'affaires culturelles et qu'il y resta quarante années. Il put étancher une inextinguible soif de voyages, et une curiosité de tous les instants, en arpentant les moindres recoins de la planète. La période de sa carrière en tant que Directeur du Figaro apparaît comme une parenthèse qui lui laissa le souvenir mitigé de contrariétés administratives, syndicales, politiques, qui ne l'enchantèrent pas, et le confortèrent plutôt dans l'idée de consacrer le reste de sa vie à l'écriture. Ce qu'il fit intensément à partir de cinquante ans. En 1973, il entrait à l'Académie Française.

Mais de toute évidence, le d'Ormesson le plus passionnant, de notre point de vue, est celui qui nous parle d'amour. Intarissable : "j'ai surtout aimé l'amour. Du plus bas au plus haut. Le plaisir, la tendresse, la passion, la folie. Et leurs inépuisables combinaisons. Quand l'amour, le vrai amour, se combine à l'amour, il n'y a rien de plus fort, de plus grand, de plus beau. Je comprends très bien qu'il tourne la tête et les cœurs". Séducteur en diable et "braveur" d'interdits : "je voulais plaire. Une flamme habitait ma cousine. Elle s'ennuyait un peu. Un jeu de séduction se mettait lentement en place. Nous nous jetions vers l'abîme. Les yeux clos, et grands ouverts. J'avais le goût de la catastrophe. Vous connaissez l'histoire. Je l'ai déjà racontée. J'ai enlevé Charete. Nous sommes partis tous les deux". Lyrique et emporté : "l'aveu déchirant de Bérénice "j'aimais, Seigneur, j'aimais, je voulais être aimée" entraînait derrière soi tous les torrents de l'amour, le désir, l'humilité, l'orgueil, la jalousie". Sublime et incandescent de désir, citant Victor Hugo :

Elle était déchaussée, elle était décoiffée,
Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants.
Moi qui passais par là, je crus voir une fée
Et je lui dis : Veux-tu t'en venir dans les champs?
Elle me regarda de ce regard suprême
Qui reste à la beauté quand nous en triomphons
Et je lui dis : Veux-tu, c'est le mois où l'on aime,
Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds?
Elle essuya ses pieds à l'herbe de la rive,
Elle me regarda pour la seconde fois,
Et la belle folâtre alors devint pensive.
Oh! comme les oiseaux chantaient au fond des bois!
Comme l'eau caressait doucement le rivage!
Je vis venir à moi dans les grands roseaux verts
La belle fille heureuse, effarée et sauvage,
Les cheveux dans les yeux, et riant au travers.

Et :

Elle défit sa ceinture,
Elle défit son corset…

Le Jean d'Ormesson philosophe, enfin, au soir de sa vie, tel un Diogène flanqué d'une frêle lanterne pour chercher la Vérité, ne nous laisse surtout pas indifférents, et suscite un intérêt teinté d'admiration.

Brossant rapidement les enjeux : "Héraclite à Ephèse et Parménide à Elée incarnent l'un le flot continuel du changement périssable "tout passe", l'autre la permanence de l'Être auquel il est inutile et vain et, mieux encore, interdit d'opposer le néant : "L'Être est, le Non-être n'est pas". Toute l'histoire de la philosophie à venir se décline sur cette opposition : du côté de Parménide, l'être et la substance, Spinoza et Heidegger ; du côté d'Héraclite, la dialectique de Hegel et de Karl Marx".

Après le credo de "la vie qui se vit comme un roman", notre auteur va, pas à pas, dévoiler à son "sur-moi" ses ressorts profonds. Parmi eux, comme une évidence, sa liberté, sa condition d'homme libre, qu'il chérit plus que tout : "pour être aussi libre que je le souhaitais, je n'avais ni montre, ni agenda. Plus tard, d'ailleurs, persévérant dans cette voie, je ne possèderai jamais ni portable, ni fax, ni ordinateur, ni tablette. Je ne tiens ni à être joint ni à être connecté". La question de l'espace, et surtout du temps, le taraude intimement : "le temps est tout. Mais il n'est rien. C'est un autre nom de l'univers. L'espace existe, et il peut être dominé. Le temps n'existe pas, et il est invincible". Heidegger, et son "wir sind geboren zu sterben", apparaît en filigrane de sa réflexion métaphysique : "la vie n'est que le vestibule et la préface de la mort. Naître n'est rien d'autre que commencer à mourir. Les choses sérieuses commencent avec la mort. Nous vivons peu de temps et nous serons morts pour toujours". Face au sublime ordonnancement de l'univers, notre auteur ne croit pas au hasard qui expliquerait seul "la multitude presque infinie des miracles qui président à notre vie quotidienne et à la marche de l'histoire". Quand son juge suprême le presse enfin de dire s'il croit en Dieu, une pirouette toute jésuite lui sert de réponse : "ce dont nous ne savons rien et dont il est impossible de rien dire, vous pouvez bien lui donner le nom que vous voulez. Les juifs l'appellent Jéhovah, ou Iahvé. Les chrétiens le font descendre parmi les hommes. Les musulmans l'adorent sous le nom d'Allah. Platon parle du Souverain Bien ou de l'Idée du Bien. Aristote, d'un premier moteur. Spinoza voit en Dieu la totalité de l'être : "Deus sive Natura". Pour Leibniz, Dieu est la monade des monades. Pour Hegel, la forme la plus haute de l'esprit absolu. Pour Kierkegaard, Dieu est le paradoxe, la vérité et le Christ".

Avouant, dans une ultime confidence : "quand je paraîtrai devant ce Dieu…, je me jetterai à ses pieds et je lui dirai : Seigneur, pardonnez-moi. Je vous ai beaucoup trahi. …vous m'avez donné le jour et laissé libre de mes choix…je n'ai jamais cessé, du fond de mon abîme, de chercher le chemin, la vérité, la vie".

En refermant lentement l'ouvrage de 452 pages, un léger soupir empreint de nostalgie nous échappe doucement. Nous revient en mémoire cette phrase : "un vieillard qui meurt, c'est une bibliothèque qui disparaît". Et nous songeons à ce monde si français, cultivé, élégant, mû par une profonde joie de vivre, une légèreté aussi, société presque disparue, emportée par le puissant marché et ses avatars, éphémère univers qu'incarne pour peu de temps encore Jean d'Ormesson.


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