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Internelle Ardence de Thierry Jolif nous brûle le cœur

Internelle Ardence de Thierry Jolif nous brûle le cœur

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Propos recueillis par Maximilien Friche

Thierry Jolif, essayiste, poète, musicien et chanteur, nous livre aux éditions l’âge d’homme, Internelle Ardence. Ce chrétien orthodoxe a publié différents ouvrages sur la culture et la tradition celtique et collaborent à plusieurs revues littéraires et poétiques. Thierry Jolif a accepté de répondre aux questions de MN, pour nous permettre d’approcher le mystère de ce livre qui brûle les mains, les yeux et le cœur.

MN : Votre livre ne raconte pas une histoire, votre livre n’est pas un essai, mais ce serait court de dire que c’est un livre de poésie. Il se décompose en plusieurs parties, donnant l’impression que nous allons de l’implicite à l’explicite, de l’illustration à la théorie. Ainsi nous passons des poèmes aux aphorismes, et des aphorismes aux réflexions théoriques. Avez-vous voulu tracer un chemin de l’âme à l’esprit pour le lecteur ? Pensez-vous qu’un cœur converti permet à l’esprit de mieux comprendre ?

TJ : Il y a un épaississement oui. Internelle ardence. Interne éternel art de la danse de la flamme… dans le cœur ! La lame fine, presque immatérielle du poème, se fait plus large à mesure que vous avancez. On passe paradoxalement de l'intériorité la plus affinée à l'extériorité la plus franche. L'écriture comme « ex-criture » de l'indit qui se dicte dans le cœur-esprit. Du « sommet à la base », comme la pointe de la flamme est plus fine que sa base. Inséparables. Dans un sens ou dans l'autre. Pas l'un sans l'autre. Mais, demeure l'exigence poétique.

La théorie telle que je la conçois est inverse. Extase, vision contemplative débarrassée des oripeaux rationalistes (et érudits). Selon la terminologie patristique : theoria = vision,  elle a été prise à contre-sens par notre actuel langage : théorie = concept idéologique abstrait = doctrine sclérosante.  Plus que LE livre, vous l'avez lu, ce qui importe c'est le texte, les textes. Ces textes assemblés tracent un conte. Ils ra-content. C'est un conte rapiécé, désossé et rabouté. Un conte qui ré-inverse l'histoire telle qu'elle nous est ra-contée. Poésie et aphorismes, à mon sens, vont à l'encontre de l'histoire linéaire telle qu'on nous l'impose dans  la « science » historique (faite de mythes phagocytés et faits réels) et dans les fictions littéraires qui marchent main dans la main. Il me semble que Platon et le platonisme (si prégnants, quoiqu'on en dise, dans notre actuel) ont raté (gâché) quelque chose de la fulguration des dialogues de Socrate. Ce que Dostoïevski saura remettre en lumière des siècles après par ses intuitions romanesques carnavalesques et dialogiques.

Il existe encore de nos jours selon les linguistes quelques 7000 langues ! 7000 ! Sur les 300 (300!) qui ont une écriture seules 50 environ sont « prégnantes »… Nous délirons totalement sur l'impact de l'écrit et de l'écriture sur le monde… Et pourtant, pourtant nous continuons à nous faire prisonniers volontaires de cet insensé réseau de lignes et de signes. Les mêmes scientifiques confirment les intuitions des mystiques et des poètes : les oiseaux possèdent des langues, lesquelles induisent des codes, des syntaxes. Poésie qui dépasse notre entendement, poésie naturellement surnaturelle, poésie mystique du réel-réel qui au jour le jour frappe à la porte de nos perceptions, qui ne s'impatiente pas de notre condition encagée… Tant qu'il y a des poètes !

Il ne s'agit pas de comprendre. Précisément, mais de dépasser même cette notion qui mène à l'incompréhension. Le cœur converti s'étonne. Les saints Pères l'affirmaient, seul l'étonnement est révélation. Le volontarisme de la compréhension passe pour l'acmé de la mansuétude, de l'empathie… Fi ! C'est le masque grimaçant de l'individu-ON qui veut percer, saisir, faire de la Personne inaccessible et inarrêtable son minable compagnon d'infortune et de misère.

La « communication » est l'inverse de la communion. Tout tient en formules simples en réalité. Les mots sont chutés avec l'homme… Tête la première dans une matière privé de lumière spirituelle comme l'homme post-adamique est privé de « tout dire-de-dieu » (pan rethos theos selon saint Jean Damascène), privé de tête, acéphale. Les « mots » de la raison pure sont des briques de poussières, des lampes munies de piles mortes…

MN : Dans vos écrits, l’ellipse, la contradiction et l’allusion sont parfaitement assumées. Immédiatement après la lecture d’Internelle Ardence, je me dis que vous redoutez le mensonge, que vous êtes absolument conscient que toute intention de dire la vérité est mensonge. Comment échapper au mensonge quand on écrit ? Par le poème ? Par le refus d’étaler une pensée ou une histoire une fois pour toute ? Par le refus d’écrire un livre fini ? En affichant ses propres contradictions ? Ne vaudrait-il pas mieux se taire, faire silence ?

TJ : Non pas dire mais écrire la vérité est une forfaiture. Nous en revenons toujours au « même » : le Verbe (la Vérité) s'est fait chair… Le plus grand styliste du monde ne rendra jamais dans des lignes écrites le mystère de la Personne. Le rationalisme « à la française » s'y emploie toujours envers et contre tout, aussi essoufflé soit-il. « Emma Bovary c'est moi »… ? Non, c'est un des nombreux « mois » de papier, d'illusion qui habitent chacun de nous (divisés, impersonnels)  et auquel par le mensonge, plus ou moins habile de « l'art »  nous donnons une voix.  Ce n'est pas « jugeable », pas « condamnable ». C'est l'art que nous avons en partage, en héritage. Mais ? Doit-on ne s'en tenir qu'à « ça », qui ? Qui nous y force ? Qui nous y condamne ? C'est très juste ce que vous dites « toute intention de dire la vérité est mensonge » car cela sous-entend toute intention de « faire parler la vérité est mensongère » ! Tant que nous ne sommes pas « réparés » le mensonge inclut dans toute intention de « dire vérité » nous protège de l'annihilation. Ce n'est pas la colère divine qui réduirait le monde en cendre, le monde n'est pas coupable, c'est le mensonge que l'homme y a inconsciemment semé… C'est la révélation pure, sans voile, de l'Amour divin, de Sa parole qui est de façon insécable beauté, vérité, amour, qui nous détruirait.

Le « personnalisme » russe en a pris conscience depuis longtemps avec, certes, bien des errements. Mais, la Personne est un écueil pour celui qui écrit. Le bruit de ce (dé)mONde est tel qu'écrire comme je m'efforce de le faire confine au silence… C'est un art non pas de sculpture mais de ciselure du silence. L'inachevé est en effet ma tentation et ma « méthode » et ceci induit, oui, de recourir à la manipulation de la contre-addiction.

La beauté gît dans une fêlure, même minuscule, même imperceptible. La vérité aussi. Ce ne sont pas des monolithes esthétiques, sublimes, subjugants ! La lumière de la transfiguration aveugle ET permet de voir le réel, le monde sous le « ce monde ». Le monde, la Création première et rédimée (remise en mouvement, ce qui n'a rien à voir avec l'évolution ou le progrès) tel qu'elle gît, beauté fêlée, sous les cendres de « ce monde » clos, arrêté.

Les « chef-d'œuvres » accumulés ont finit par empoisonner le monde. Par faire peser un poids coupable. Ils finissent par participer du mensonge dont est tissé le monde, attirant indûment l'attention, la tension. La raréfaction, l'auréfaction, de la poésie, sa fragilité native, permettent d'envisager non une sortie de cet état, mais (au moins) un écart, un pas de côté. Le murmure de la vérité résonne alors à l'unisson avec le chant de l'homme intérieur. Ce murmure, sans cesser d'être murmure, couvre le brouhaha de ce monde. Le poème est toujours un texte « in-fini ». Il n'y a pas de mot FIN à un poème. Il a quelque chose d'une suspension. D'une épochè (ἐποχή). Et, dans le même temps, un mouvement. Une lecture qui modifie sans cesse le « lu », l'in-dit qui passe au dit puis retourne au silence. D'ailleurs ce n'est pas tant le poème ou la poésie qui importe, c'est bien plutôt « l'état de poésie ». Tension qui rejoint l'état adamique d'avant la chute (causée par le premier « dialogue » mensonger). Etat d'une création qui va « de commencements en commencements par des commencements qui n'ont pas de fin »…

Beauté et vérité ne sont jamais achevées, arrêtées. La Création ne devrait jamais l'être non plus. L'acte créateur, si cher aux philosophes religieux russes du XIXème et du XXème, rejoint cette intuition et se fonde sur celle des Pères, c'est la Chute qui est un arrêt mortifère. Mais, pour le dire à la façon de William Blake et de ses saints proverbes de l'Enfer, à force de persévérer dans sa folie ce monde va rencontrer la Sagesse !

MN : Thierry Jolif, votre écrit est d’une terrible insolence. Vous avez l’insolence de la verticalité, insolence qui défie perpétuellement la chute. Vous vous prononcez en vous écartelant. Dans nos prières, notre art de les dissimuler, n’est-ce pas inéluctable d’être écartelé ? Peut-on être vertical sans être écartelé ? N’y a-t-il pas dans notre désir de Dieu, dans l’expression même de ce désir, une irréfragable plainte à son adresse, un incontournable reproche, une immense nostalgie anticipée de notre chair ?

TJ : Ut solet fieri, comme d'habitude… Si l'on s'en tient à ceci étymologiquement « in-solence » est ce  qui contrevient au ON dans le sens de Berdiaev. Le fondement de la Personne est Dieu… ON ignore tout de la Personne. Pour ON la Personne est une ténèbre où ne luit aucune lumière. ON voudrait percer le mystère, saisir, comprendre, « prendre avec ». Là est la nostalgie perpétuelle, dès que la Personne s'identifie à ON qui  n'est personne… qu'un masque !

Mais, sitôt écrit ceci perd toute sa pertinence et conduit à d'inévitables et habituels débats et discours. Or, Dieu est bel et bien ce qui contrevient aux habitudes. Aux « passions » selon la terminologie patristique. Et il est bien des passions, des habitudes qui sont « morales », religieuses, spirituelles… C'est de celles-ci qu'il faut peut-être le plus se méfier. Nos langues sont belles, magnifiques de la nostalgie non d'une langue unique, originelle mais du silence… Comme le disait Henri Nouwen : « Le silence est la demeure du verbe. Le silence donne de la force et du fruit au verbe. Nous pouvons même dire que les mots sont faits pour découvrir le mystère du silence d’où ils viennent »

Nostalgie, en fait, du regard amoureux ! De la contemplation. Le poème est alors comme un chant d'exaltation, une exhalaison de foi (de confiance, le « haut fait de la foi » selon le père Paul Florensky). Non pour dire ce qu'il en est de Dieu mais pour exprimer la sensation de la rencontre. Car, et ce n'est pas « défier » la chute mais l'accepter pour ce qu'elle est, quoique nous disions de Dieu c'est comme nier Dieu.

Il n'est pas désirable d'être vertical sans être « écartelé ». C'est là le déploiement de la Personne. De l'eso-anthropos, de l'homme vivant dans le cœur. De celui qui n'a pas besoin de dire Dieu mais Le sait, Le connaît, dans le silence, au sens nuptial. « Comme la charrue suit les paroles ainsi Dieu récompenses les prières » écrivait William Blake.

MN : Il me semble que la vraie question induite par votre livre est ontologique et morale. Si le verbe s’est fait chair qui suis-je et que dois-je faire ? J’en retiens, peut-être à tord et sans doute de façon caricaturale, qu’il ne faut surtout pas être un écrivain ou un auteur mais accepter de voir sa chair traversée, mise en combustion perpétuelle par l’esprit pour transmettre le Verbe. Ecrire est-il une façon de vivre son purgatoire ? Est-ce permettre le combat du bien et du mal dans sa chair de façon perpétuelle ? J’aime beaucoup votre expression de devoir être « traduit en justice », est-ce ainsi que l’écrit peut être sacrificiel ? Et comme j’aime les symboles, (et ne m’en voulez pas si je m’obstine à simplifier ce qui me dépasse) si ma chair est le combustible, pourrait-on dire que le verbe est le carburant et l’Esprit le comburant ?

TJ : Le Verbe s'est fait chair analphabète… connaissant pourtant le tout de la Loi. Laquelle loi, paradoxalement, fut superbement rappelée par l'occulto-sataniste Aleister Crowley : Love is the Law ! Ne pas être un scribe. Assis, figé continuellement. Mais, lorsqu'on se trouve être fils d'une civilisation qui a remplacé le sens vivant du Verbe par l'idolâtrie de l'écrit, user l'écrit, l'épuiser par son exercice. Et, pourtant, ne rien rejeter. Tout rédimer. Le sens de la contradiction que vous évoquiez plus haut, tient en ceci. Assumer. Unir. Un autre « sataniste », un musicien américain que j'admire pour son œuvre novatrice et son attitude, Boyd Rice, citait souvent il y a quelques années cette phrase : « il y a un démon en l'homme qui ne doit pas être exorcisé mais exercé »… Les mots sont comme les anges des miroirs noétiques (du grec nous, intellect!!). Comme les « puissances » célestes, ou anges ou démons. Parfois les uns vous bloquent l'accès, parfois les autres vous l'ouvrent…

Écrire, à la lumière du Logos, pour se « verbifier » (l'expression est de saint Irénée de Lyon)… Il aurait pu écrire se « poétiser » ! Selon le terme grec. Il s'agit bien de « se faire »… car, comme le disaient les Pères, et quel pieu théologien pragmatique ne trouve pas cela aujourd'hui un peu gnostique sur les bords, « le verbe de Dieu s'est fait homme afin que les hommes se fassent dieux » ! Alors, écrire pour ne pas éteindre l'Esprit. Ce n'est pas moral mais strictement vital.

Étant orthodoxe le concept de purgatoire ne me convient/parle guère. Mais si le purgatoire c'est « symboliquement » ici, oui peut-être est-il question de cela. La chair, toutefois, n'est pas condamnée. Si elle meurt c'est à cause des maladies de l'âme (les passions évoquées plus haut), si elle se consume ce peut-être aussi pour assumer et révéler sa proximité avec l'Esprit. Lorsque le court-circuit est réparé entre le cœur et le cerveau il n'y a plus de combat perpétuel qui vaille, c'est là le terme, il me semble de « l'état de poésie ». Mais un terme qui n'a pas de fin seulement des « commencements de commencements ».


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