Notre salut : un parvenu dans la collaboration
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La mode est aux films sur la résistance et la collaboration. Après De Gaule et avant Moulin, voici Notre salut. Emmanuel Marre a transformé la correspondance de ses arrière-grands-parents pendant l’occupation en film. Le film a reçu le prix du scénario au festival de Cannes 2026. Nous sommes en 1940, après la défaite. Henri Marre est fier d’avoir écrit un livre, Notre salut, où il expose ses idées nouvelles sur le management en les mariant à son patriotisme. Il croit en son génie et ambitionne de proposer ses services aux nouveaux ministres installés à Vichy.
Leçon d’histoire.
La première chose que nous goûtons avec le film d’Emmanuel Marre est une petite leçon d’histoire. Loin des caricatures des gentils et des méchants, Notre salut est un film tout en subtilités. On voit la collaboration depuis les fonctionnaires. Comme le rappelait Jean Sévillia dans Historiquement Correct, oui, il y a bien eu deux collaborations : avant et après l’invasion de la zone libre ; avant et après qu’Hitler impose Laval aux manettes pour une collaboration totale et sans ambiguïtés. Même si aucune des deux ne fut grandiose, la première trouve plein d’excuses stratégiques. On voit l’usage fait de l’administration française pour ralentir l’occupant, on voit tous ceux qui collaborent en croisant les doigts, on voit la stratégie de préserver la zone libre pour la continuité de la France même après la défaite. Le ministre chrétien démocrate – qui refuse la francisque – illustre parfaitement ce pari subtil d’une collaboration sans compromission, le fameux bouclier évoqué par certains. Mais on voit aussi ceux qui ne comprennent pas ce second degré et veulent se mettre au service de l’Allemagne et de l’idéologie nazie, ceux-là auront leur revanche et feront carrière après 42. Et dès le début, on vit le dilemme du moindre mal à mettre en balance avec sa carrière : je livre un peu, beaucoup ou avec zèle du carburant pour les camions qui font des rafles de juifs ? La médiocrité humaine se goûte et l’on s’y boit sa honte. Tout est bon pour se justifier : mon grade, ma famille, la France… pour se donner l’illusion de ne pas avoir le choix. L’invasion de la zone libre est un superbe moment de sidération dans le film. Emmanuel Marre ne montre aucun char, on goûte juste la réaction des enfants, leur crainte, leur effondrement et le sentiment de tous les fonctionnaires d’avoir été cocufiés. « Si Pétain ne se fait pas prisonnier, tout cela n’a aucun sens. » Et pourtant il y en a encore qui restent pour la fameuse continuité de l’État, dans la croyance à l’ordre plutôt qu’à la justice.
Crépuscule du parvenu
Le portrait de l’arrière-grand-père est assez archétypal et décrit l’homme universel dans sa médiocrité. L’homme carriériste est forcément amnésique de son enfance. Il le faut, le panache et les rêves sont incompatibles avec la carrière. Et c’est ainsi que notre homme confond devoir d’état et devoir d’État ! Il sert ce qu’il appelle la France en négligeant sa famille. Il se berce dans l’illusion de sacrifices nécessaires pour les siens pour gravir les échelons. Il se mire en patriote paradoxal car au service de l’occupant pour un grade de plus. Le héros sans envergure, sans destin inscrit dans la paume de sa main, falot et fier, pris pour un couillon, … fait carrière. Peu importe le terrain de jeu, que ce soit temps de guerre ou temps de paix… Il a quelques idées pour réformer la France, il greffe ses nouvelles idées de gestion des organisations humaines, le management, à son patriotisme. Il a tout compris, il le croit. L’homme infatué de lui-même, de sa petite modernité, de ses concepts, fait du placement de produit : il distribue son livre, Notre salut, à tous pour prouver qu’on doit lui faire une place au pouvoir, une bonne place. Ce collaborateur ressemble à tous les cadres de France dans toutes les grandes entreprises ou administrations de toutes les époques : petite vision stratégique traduite par de nouveaux outils managériaux ; médiocrité et compromission ; appât du grade et… divorce. Ce dernier arrive comme la juste récompense à celui qui est enfin parvenu !
Le charme discret de la bourgeoisie dans la collaboration.
Emmanuel Marre est un observateur des sociétés humaines de grand talent. Il sait saisir le moment où l’individu veut exister dans le groupe. Il sait dissimuler la psychologie sous les oripeaux de la vie en société. C’est ainsi que nous goûtons au charme discret de la bourgeoisie dans la collaboration. D’ailleurs, on croit s’y reconnaître. Tout l’esprit français est là : l’élégance, le savoir-vivre, la respectabilité, l’arrogance. Nous sommes les mêmes aujourd’hui. Cela vaut bien une musique pop (OMD, Alphaville, Pop Corn) pour faire semblant de s’encanailler ! Par trois fois le réalisateur nous fait danser en transformant la réalité en clip. Ce sont les moments oniriques où l’on s’enivre et c’est pour mieux annoncer la gueule de bois qui point. La trêve est une illusion car la civilisation préservée est désormais bâtie sur la barbarie.
La caméra penche, cultive les halos de lumière, cadre mal, bouge, suit… Nous sommes voyeurs, voyeurs de notre reflet. Les dialogues, dépouillés d’accents, sont à notre image. Les discussions sont les nôtres. Pas de musique de films, sauf les quelques virgules pop évoquées plus haut, juste les sons de la vie, le brouhaha des raisonnements politiques du moment : collaboration ou coopération ; Pétain au service de la France ou le contraire ; la survie de la France malgré l’Allemagne ou grâce à elle ? Y’a du Chabrol, du Rohmer, du Truffaut. On est bavards pour encadrer le silence. Le réalisateur nous rend observateurs, témoins. Bien sûr, c’est trop long, mais peut-être est-ce nécessaire pour s’appesantir et ressentir l’amertume de choix de vie. Emmanuel Marre signe une fresque juste, subtile… C’est ainsi qu’il rend la médiocrité encore révoltante.