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François Cheng, une nuit au cap de la Chèvre

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« De même que le Cosmos n’est pas un sac crevé où les astres se dispersent au gré de leur rotation, les vies sur terre ne sont pas des poignées de sable jetées au vent. » L’académicien François Cheng, poète de la beauté et de la métaphysique, livre par ces mots la définition de l’espérance dans son vivifiant opuscule Une nuit au cap de la Chèvre. Intuitivement, mais aussi grâce à sa science d’érudit, Cheng établit ce lien si précieux pour conférer un sens à l’existence entre ce qu’il appelle la Puissance-Créatrice, autrement dit Dieu, et l’homme éveillé qui actionne tous ses sens pour toucher, sentir, percevoir, admirer l’univers infiniment grand qui le contient.

L’énigmatique disproportion le bouleverse, dit-il, car « si la Vie se déroule au sein du Cosmos, pourquoi une telle différence entre leurs manières d’être, d’un côté la vastitude, la permanence, de l’autre, la voie étroite, la durée éphémère ? J’ai eu l’intuition de dire qu’une règle de fonctionnement, dans la profondeur, les relie. » Contrairement à Pascal que le silence des espaces infinis effrayait, Cheng vit une expérience de vingt-quatre heures qui l’ancre dans la confiance et ne le trouble pas, aux confins de la Bretagne en sa presqu’île de Crozon : « Je suis donc là et j’observe. La magnificence produite par les milliards de galaxies aux feux entrecroisés m’impressionne, me stupéfie. Que de fois pourtant, face à la sublime scène d’un soleil levant ou couchant, nous pouvons nous dire : « Cela est sublime parce que nous, humains, l’avons vu. Sinon tout serait en pure perte, tout serait vain. » Je prends soudain conscience que nous sommes, à notre niveau, l’œil ouvert et le cœur battant de cet univers. Si nous sommes à même de penser l’univers, c’est que véritablement il pense en nous. »

Eloquente formule qui cisèle le mystère de l’imbrication de l’homme avec l’univers. Comment ne pas voir dès lors la dimension sacrée des particules élémentaires que nous constituons, nous autres êtres humains, au cœur d’une œuvre incommensurable où tout se répond ? De par sa forme sphérique, grâce à la courbure de l’espace-temps, l’univers est infini mais pas illimité, connaissant des expansions successives tout en étant toujours cerné, comme le rappelle notre auteur en citant Einstein.

« Ce Cosmos, si gigantesque soit-il, est tenu. Il obéit à des lois d’une rigueur et d’une précision époustouflantes. Loi d’attraction et de gravitation, loi de la circulation du Souffle-vital composé de multiples énergies, qui le maintiennent dans un irrésistible mouvement concentrique. Les galaxies qui continuellement évoluent sont reliées entre elles, formant un ordre de nature organique où tout rejoint tout : cela est conforme à la vision du Tao, qui avance l’idée d’une universelle circulation assurée par le Souffle-vital dont la marche est embrassante, circulaire. Vision intuitive aujourd’hui confirmée par les connaissances scientifiques. »

Se pose bien sûr la question paradoxale du Mal que François Cheng n’élude pas, alors même que les ordonnancements parfaits -ou réglages fins- de l’univers couplés à l’appartenance des hommes à un Tout, ainsi que leur rôle actif dévolu par la Puissance-Créatrice, devraient assurer l’atteinte d’un seul et ultime objectif : le Bien ou l’harmonie parfaite. Il n’en est rien, le mal et la violence traversant aussi sûrement le temps que le Cosmos demeure quant à lui impassible. Le Mal, notre auteur en fit l’expérience très jeune lorsque le Japon attaqua la Chine en 1937 afin de l’envahir et de la conquérir. Réfugié sur le mont Lu, il eut le spectacle d’une terre chinoise mise à feu et à sang, de massacres d’une cruauté inouïe qui se soldèrent par plus de trois cent cinquante mille personnes tuées suivant les méthodes les plus atroces. « Par la suite, l’abîme d’horreur creusé par les camps de concentration et les génocides me démontra que le Mal en question n’est pas le fait d’un peuple particulier mais relève de l’humanité entière. »

Pour ce qui est de la mort, elle n’est autre qu’un passage selon notre poète parvenu à l’œcuménique alchimie du taoïsme de ses origines et du christianisme de sa culture française d’adoption. François Cheng formule la promesse d’éternité ainsi : « Je l’ai dit, chaque être, à l’instant de sa mort, ouvre un double espace, à la fois vertical et horizontal. Son âme, regagnant le giron de l’Être, se laisse aspirer par la Puissance-créatrice. En même temps, il entre en communion définitive avec les êtres qui lui sont liés par l’amour ou l’amitié. »

Nous, vivants, serions « l’Œil ouvert et le cœur battant de l’univers » ; merci donc François Cheng pour cette offrande, ce viatique de sens et d’espérance, mais aussi pour ces quelques vers pris au hasard de la lecture :

« Oui, la terre est une vallée où poussent les âmes,
Et toutes les âmes aimantes sont aimantantes.
Ce qui est lié sur terre ne se délie pas aux Cieux,
Dans l’immarcescible espace constellé du Cœur. »

 


François Cheng et le Poverello d'Assise
Et Cheng se découvrit une âme
François Richard : ÿcra percer à nuit le monde