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Jean Pézennec, un pourfendeur d'impostures

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Dans la tradition de la satire, qui va de l'ironie légère à la charge féroce, Jean Pézennec propose Un agitateur dans la ville, un recueil de dix-sept nouvelles. Il est remarquable que cet ouvrage soit publié aux excellentes éditions La mouette de Minerve, dont j'avais précédemment chroniqué Les Hyaines, de Bruno Lafourcade, un livre dénonçant les travers de l'époque actuelle. Pézennec s'inscrit dans un registre similaire.

La première nouvelle, Un agitateur dans la ville, la plus longue et qui donne son titre à l'ensemble, montre comment l'action politique peut ruiner ce qui va bien sans elle. Le mieux étant l'ennemi du bien, c'est connu. Ainsi, la France est célèbre « pour l'excellence de son pain et le savoir-faire incomparable de ses boulangers », un artisanat qui se porte très bien sans l'aide de l'État. Or, ne voilà-t-il pas qu'un président de la République a l'idée saugrenue de créer un ministère du Pain, des Maisons de la Boulangerie et des Directions Régionales des Affaires Boulangères. Un vocabulaire nouveau apparaît : le pain devient proposition panistique, le boulanger devient paniste, l'art panique remplace le savoir-faire boulanger. Puis un imposteur beau parleur prend le pouvoir d'une Maison de la boulangerie, impose ses idées et ses actions délirantes ; l'artisanat et le commerce s'écroulent.

Des penseurs de haute volée refusent l'idée de pain produit fini destiné à plaire aux consommateurs et veulent contribuer à l'émergence de propositions panistiques nouvelles existant pour elles-mêmes et non pour le plaisir des éventuels acheteurs. Faisant table rase du passé, ils récusent la notion même de goût.

« Que voulaient dire, d'ailleurs, ces termes de « pain mangeable » ou de « pain immangeable » ? Qu'est-ce qui prouvait que la proposition panistique de tel paniste contemporain, jugée immangeable et recrachée avec dégoût par les mangeurs de pain d'aujourd'hui, ne ferait pas les délices des mangeurs de pain du siècle ou du millénaire prochain ? On pouvait même aller plus loin. Est-ce qu'un pain devait nécessairement être fait pour être mangé, aujourd'hui, demain, ou dans un siècle ?  Est-ce qu'un pain ne devait pas exister d'abord par lui-même ? On en arrivait à la question fondamentale : qu'était-ce qu'un pain, finalement ? »

Dans d'autres nouvelles, Pézennec dénonce les ravages de la célébrité (un populaire animateur meurt de l'excès de lumière des projecteurs) ou du désir de réussite (des comédiens méconnus, prêts à aller au sacrifice de leur vie, inventent le cannibalisme artistique et se mangent entre eux pour assurer la gloire aux survivants.)

Une compagnie théâtrale s'associe à un laboratoire de recherche pour lancer un projet génial mais qui se révèle une coquille vide : il n'est porté que par le discours, « il s'agissait d'un flou volontairement entretenu, et derrière les mots, il n'y avait rien ». Un écran de fumée.

Pézennec dénonce les imposteurs, les usurpateurs, nombreux dans les domaines de l'art contemporain, du théâtre expérimental, des commissaires d'expositions. Faux révolutionnaires, brasseurs de vent, chargés de com, ces experts dans l'art de monter des escroqueries artistiques ou éducatives ont au moins une qualité, un atout : ils sont beaux parleurs et savent séduire des élus incultes dispensateurs de subventions, ils vivent aux dépens de ceux qui les écoutent.

Le don de l'auteur est de pousser les choses au bout, de les exagérer jusqu'à l'absurde. Elles n'en deviennent pas incroyables ni irréelles, mais au contraire criantes de vérité. La caricature, en accentuant le trait, le dévoile et le met en valeur. La satire appuie là où ça fait mal. Devant son regard lucide, « le roi est nu ». Pézennec signe un livre à la fois humoristique et salutaire.

Sous le pseudonyme de Jean Legeay, il a aussi publié des recueils de sketches aux éditions Art et Comédie, et Librairie Théâtrale. Il y aborde les mêmes thèmes, avec une maîtrise et une verve semblables.

 

Un agitateur dans la ville, de Jean Pézennec, aux éditions La mouette de Minerve


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