Sophie Daull et Juli Zeh
Livres Mauvaise Nouvelle https://www.mauvaisenouvelle.fr 600 300 https://www.mauvaisenouvelle.fr/img/logo.pngSophie Daull et Juli Zeh
histoires de voisinage dans le monde rural
Colères du vivant, de Sophie Daull, explore la complexité du voisinage dans le monde rural. Un roman publié deux ans auparavant en Allemagne, explorait le même thème. Deux intrigues romanesques étonnement symétriques. Über Menschen, de Juli Zeh, raconte en effet l'histoire d'une jeune femme qui quitte Berlin pour s'installer dans un village retiré du Meclenbourg-Pommern.
Nous sommes en pleine crise Covid. Le voisin de Dora apparaît derrière le mur avec son crâne rasé. II jette le chien de Dora qui s’était aventuré dans son jardin par-dessus le mur ! Cela commence bien. Un vrai macho qui, tombé malade, finit par montrer de lui des aspects courtois et complices avec Dora.
La faiblesse aurait-elle vertu à transformer les êtres et les relations ? En tout cas, les deux personnes que tout oppose, finissent par être "reliés par le mur qui les séparait". Les deux romans explorent comment une maladie vient bouleverser les rapports de voisinage. Le rustre se met même à composer des poèmes ! Ces trajectoires humaines presque font le sel de ces deux romans.
Servi par un dispositif narratif très original, le scénario de Sophie Daull impose son alchimie : une jeune femme vient de s’installer en zone rurale. Solange Delvaux, la nouvelle voisine, s’évertue à vouloir renouer les liens rompus entre le voisin, Gilbert Louvet et sa fille de ce dernier qui a quitté le domicile depuis dix ans. C’est ce qui s’appelle « mettre le doigt entre le tronc et l'écorce ».
Une série de lettres devient le prétexte à décrire l'entre-soi de la vie rurale. Cette manière de regarder par le trou de la serrure du village nous fait presque instinctivement ressentir une certaine nostalgie pour ces temps où la correspondance n'était pas encore réduite à de vulgaires SMS intempestifs et autres courriels hâtifs !
Si le vocabulaire des courriers est par ailleurs rustique, voire cru, des saillies poétiques émaillent aussi le récit. Ce mélange des genres vise à surprendre ́le lecteur en ouvrant soudain des espaces plus imagés. P. 144, « Les dieux farandolèrent des contre-temps amusants » ; P. 151, « La nuit secouait sur le village ses draps d’un mauve pluvieux » ; P. 207, « le papier alu englobant les figurines en carton chatoie des reflets iridescents. » Quelques exemples, parmi d'autres, de phrases à la fois "rigoureuses et volubiles" (pour reprendre l'expression attribuée au caractère de Jennyfer).
Le récit avance, mais il sait aussi s’arrêter, bifurquer, laisser une image ou une phrase en suspens. Cette technique de la suspension se retrouve dans l’apparition du second personnage important du roman, Simon Delacombe. Une pièce rapportée qui emménage dans la maison que Solange Delvaux a semble-t-il désertée.
Le lecteur se trouve alors placé dans une situation étrange : alors qu'il cherche a savoir où est donc passé Solange, c'est Jennyffer qui refait surface de la plus inattendue des façons. En effet, Simon est un agent chargé de remplir des dossiers administratifs. C'est ainsi que Jennyfer, en reconversion professionnelle, réapparaît dans les arcanes d'un dossier à remplir… Bref, le roman semble changer de personnage et de perspective sans véritablement rompre avec ce qui précédait. Subtil lien entre les deux locataires successifs : leurs noms portent les même initiales : S et D. Ces initiales sont aussi celles de Sophie Daull, l'auteure. Peut-être une manière à la fois discrète d'assumer le vécu conflictuel décrit dans ce roman, comme elle l'a fait dans ses précédents essais. Elle laisse en tout cas le lecteur dans une suspension, c'est-à-dire, au fond, un suspens détonnant. La scène où Jenyffer, revenue chez son père, fait visiter la maison à Simon, est sans doute la plus touchante de toutes. On y découvre tout le passé du père, et le père lui-même qui n'est plus que l'ombre de lui-même… c'est donc avec un père ayant subi un AVC, incapable de parler, que Jenyffer tente de se réconcilier. Faut-il y voir une sorte de revanche ? En tout cas, une phrase laisse entrevoir que le pardon est acté : « avant j'avais peur de lui, maintenant j'ai peur pour lui »…
Et puis, « On ne laisse pas un vieux sans assistance ! Ça ce fait pas ! C'est comme si j'avais pas le choix, vous comprenez « "…
Sophie Daull, née en 1965, est une écrivaine et comédienne française. Elle s’est fait connaître par une œuvre romanesque très personnelle, où l’intime, la mémoire, le deuil et les liens familiaux occupent une place centrale. Colères du vivant, éditions Philippe Rey, 2025, 264 p., 20 €.
Juli Zeh, née en 1974 à Bonn, est une romancière, essayiste et juriste allemande. Figure reconnue de la littérature allemande contemporaine, elle est notamment connue pour ses romans qui interrogent la liberté individuelle, le droit, la surveillance et les transformations de la société. Juli Zeh, Über Menschen, Luchterhand Literaturverlag, 2021, 416 p., 22 €.