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Théophile De Giraud : Une situation pénible à l’excès

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Théophile de Giraud est un écrivain belge. Anti-nataliste féroce, ce dernier considère la naissance comme un préjudice dont il aurait mieux valu se passer. Dans son ouvrage L’art de guillotiner les procréateurs (Le-Mort-Qui-Trompe, 2006), l’auteur développe un argumentaire percutant, rédigé dans un style précieux, tout en esquissant une émancipation collective par le biais d’un féminisme artistique fondé sur la création. Un manifeste décapant.

D’emblée, il s’agit pour l’auteur de pointer les trois douleurs liées au fait d’exister : celles de naître, de vivre et de trépasser. La première est relatée dès l’Antiquité : chassé d’une plénitude amniotique, le nouveau-né pousse un cri tonitruant qui semble annoncer les tourments auxquels il devra faire face durant sa traversée de notre vallée de larmes. En effet, le traumatisme de la naissance, conceptualisé par le psychanalyste Otto Rank, est largement documenté par une abondante littérature médicale : le front aplati, le visage bouffi constellé de marques bleuâtres, parfois atteint d’hémorragies sous-cutanées ou de jaunisse, le bébé ne sort pas indemne de cette mise à bas que Giraud assimile à une « mise en boue ». Bref, dès l’origine, la vie est souffrance.

Après avoir enduré ces maux, l’enfant est soumis à toutes sortes de désagréments. Soldat docile de la société dès ses premiers jours d’école, le moutard est aussi trop souvent la victime d’une famille sadique face à laquelle il ne peut que se soumettre en raison de sa faiblesse physique patente. Une fois adulte, l’Homo sapiens sapiens n’a pas terminé son calvaire : tenaillé par moult impératifs de survie, il demeure le laquais de ses supérieurs, qui peuvent le traire comme bon leur semble, mais aussi la bonne à tout faire de ses proches, qui l’attendent au tournant afin de lui laisser le soin d’assumer les fastidieuses corvées domestiques. Puis, la sénescence aidant, l’individu subit les outrages de la vieillesse que le général de Gaulle nommait avec raison « le naufrage ». Accablé par l’ennui, une kyrielle de pathologies, des hectolitres de regrets et des tonnes de misères en tout genre, le vieillard repasse le film de sa vie et ne peut que constater, avec l’éveillé, que vivre équivaut toujours à en baver sur toute la ligne. Hérissés de besoins, nous sommes constamment en proie au manque ; épuisés par la lutte incessante visant à étancher notre soif insatiable, nous maugréons ; et la douleur la plus bénigne se révèle toujours plus vive que le plus grand des plaisirs que la vie peut offrir. Théophile de Giraud constate, d’une façon clinique, que celle-ci se montre bien plus prodigue en malheur que généreuse en bonheur.

Enfin, la douleur de trépasser ponctue cette épreuve qui nous a été infligée en l’absence de tout consentement préalable : qu’elle soit douce ou violente, la mort demeure une tragédie riche en désagréments que nous n’énumérerons pas. Dans le sillage des Pensées de Blaise Pascal, l’écrivain belge assimile la condition humaine à une longue chaîne d’hommes impuissants et enchaînés, observant leurs compagnons de galère se faire occire tout en attendant leur tour. Ainsi, du premier gémissement au dernier, la vie humaine apparaît comme un tourment permanent.

Cependant, les géniteurs ne manquent pas de sophismes lorsqu’il s’agit de justifier leur forfait génésique. La première flèche dans leur carquois reste l’amour : l’enfant ne serait-il pas le fruit d’une idylle entre un homme et une femme ? Premier argument captieux, qui oblitère à dessein les divorces massifs observés dans certains pays, ruptures qui ne témoignent guère d’une grande tendresse entre les tourtereaux. Et puis, ce contact entre deux épidermes est-il plus important que les calamités potentielles susceptibles de s’abattre sur le bambin ? Rien n’est moins sûr. À cela s’ajoutent le plaisir d’exister et la perpétuation de l’humanité. Ce babil spécieux ne trompe personne : il suffit de lire les grands classiques, riches en lamentations existentielles, mais aussi de se cultiver en remédiant à notre illettrisme scientifique. Nous sommes des primates apparus tardivement sur une planète condamnée à plus ou moins long terme, dans un univers probablement infini et assurément indifférent à notre existence. Pourquoi prolonger ce conte bruyant narré par un fou et dénué de signification ? Tout cela n’est que le fruit d’un orgueil mal placé.

En effet, ces billevesées nous font oublier que ne pas exister ne lèse personne : certes, jouir est agréable, mais ne pas avoir à jouir ne prive personne de rien, alors que l’existence sera toujours lourde de brutalités inouïes. Quant à laisser quelque chose derrière soi, il est inutile de s’attarder sur une telle coquecigrue : souhaitons-nous réellement laisser une trace dans un univers promis à la mort thermique liée à l’entropie ? Comment acquiescer à de telles balivernes destinées à tromper le chaland ? Cela est impossible si l’on use correctement de sa raison.

À présent, attardons-nous sur les motifs réels qui nous poussent à nous reproduire sans limite.

 

La fausseté des vertus procréatrices

Dans la lignée des moralistes français, nous pouvons affirmer que nos vertus de procréateurs avides sont en réalité des vices déguisés. Schopenhauer l’avait souligné en son temps : les humains ne sont que les soubrettes de l’instinct bestial. Sous l’amour courtois appert une lubricité animale, commandée par le despotisme du Vouloir-Vivre aveugle qui tient à perpétuer l’espèce. Programmés par notre biologie, nous nous payons de bons mots afin de masquer notre servilité.

Également, le sadisme préside à notre envie de croître de façon cuniculiforme : tirant profit de la souffrance d’autrui, certains individus trouvent une forme de jouissance dans l’autoritarisme lié à leur statut de parents. Dans cette même perspective de nous faire du bien, notre narcissisme antédiluvien nous pousse au pullulement de l’espèce humaine. En effet, fabriquer un être qui nous ressemble physiquement et mentalement nous est agréable, et nous nous consolons de notre disparition certaine par le prolongement de notre être. La naissance représente également, pour le parent, un plaisir non dissimulé de se fixer irrémédiablement dans l’enfance, ce dont témoignent les nombreux comportements immatures de certains individus devant leurs enfants.

Puis, nous restons des créatures profondément sociales : il s’agit le plus souvent d’agir comme les autres. Il suffit d’observer la façon dont la femme nullipare est traitée par ses semblables, qui y voient comme une marque de mauvais goût ou de déviance par rapport aux normes en vigueur. Le désir d’enfant est un désir mimétique au sens de René Girard : en dernière instance, nous ne désirons que ce que désire le voisin.

À ces vanités de mauvais aloi s’ajoute une pulsion autoritaire. Être parent, c’est avoir sous son toit un petit être modulable à souhait. D’ailleurs, l’étymologie peut nous renseigner : le παῖδος, issu du grec, renvoie à « l’enfant » et au « serviteur » ; quant au latin familia, il désigne tout à la fois « les esclaves de la maisonnée » et « la famille » au sens moderne. Sur le plan financier, l’enfant peut travailler, grossir les cortèges d’esclaves ; il est aussi celui par qui les subsides étatiques affluent dans les foyers. Pire encore, il constitue parfois la victime privilégiée de terribles sévices intimes : il peut devenir un souffre-douleur pour ses bourreaux, comme en témoignent les statistiques affligeantes concernant les violences commises contre les enfants.

Également, il serait ennuyeux d’occulter le péril écologique largement alimenté par la surpopulation. Dénoncée très tôt par de grands esprits, celle-ci s’apparente plutôt au néologisme forgé par Giraud : la « Surpollupopulation ». Ce dernier met en avant le fait que les émissions de CO₂ dans l’atmosphère, qui précipitent le désastre, proviennent en très large partie de l’activité humaine, comme en témoignent les rapports du GIEC ; ajouter de nouveaux humains sur Terre revient donc à foncer dans le mur.

La prospérité industrielle, à laquelle les peuples du monde entier aspirent très légitimement, stimule les causes du réchauffement climatique, et chaque enfant entraîne une empreinte carbone très lourde, y compris s’il maintient un niveau de vie relativement peu polluant. Pour rappel, chaque individu produit, dans nos sociétés industrialisées, environ 2 kg de déchets ménagers par jour, ce qui nous mène à près de 50 tonnes sur une vie de 70 ans. Chaque enfant qui naît représente ainsi près de 200 tonnes de déchets supplémentaires sur une planète déjà exsangue.

Ainsi, l’apocalypse incube et nous hâtons sa venue par notre mode de vie ; cela n’est pas une lubie messianique de doux allumés, mais bien ce que nous rappellent sans cesse les scientifiques au cours des dernières années dans des rapports alarmants : cyclones, inondations, hyperthermie, migrations cataclysmiques, sécheresses inédites — les prévisions ne sont guère réjouissantes. Est-il éthique d’ajouter du bois dans une maison dévorée par les flammes ?

À cela s’ajoute la question de la pauvreté endémique. Croître et multiplier ne va pas sans décupler l’indigence qui ronge les sociétés humaines. De Giraud nous fait remarquer qu’il est déjà nécessaire de s’occuper des plus démunis avant d’allumer la mèche de la bombe démographique. Or, peut-on esquisser une voie de sortie de ce marasme ?

 

Vers la Métatocie

Tout d’abord, le natalisme reste l’idéologie dominante au sein de l’humanité, et l’écrivain belge le sait. Apologiste de l’adoption et de « l’Agathogénisme », entendez « engendrer selon le bien », notamment en insistant sur la qualité plutôt que sur la quantité, l’essayiste lui préfère très largement « l’Agénisme », néologisme qui désigne, par l’alpha privatif, le refus pur et simple de procréer.

Cependant, cela ne suffit pas pour les femmes qui souhaitent décupler leurs talents créateurs. Théophile de Giraud nomme ce désir la « Métatocie », c’est-à-dire, littéralement, « accoucher au-delà » de l’enfant en chair et en os. À l’enfant réel, à qui l’on impose une vie de souffrance (le sarcopède), la féministe émancipée préfère un enfant spirituel, qui est son œuvre (le psychopède). Vierge, c’est-à-dire sans enfants et non sans rapports charnels, la femme artiste aspire à dévouer sa vie au Logos : il s’agit pour elle d’être féconde psychiquement grâce à ses réalisations personnelles.

L’histoire humaine, mais aussi la mythologie, regorgent d’exemples de femmes illustres allant dans ce sens, notamment Simone Weil, Simone de Beauvoir, Artémis, Minerve, les Valkyries ou encore Hannah Arendt. Dégagée des impératifs liés à la vie familiale, la créatrice nullipare ne nuit à personne ; elle cherche sans cesse à vivre selon la sagesse philosophique, mais aussi à prendre soin des humains déjà présents sur Terre. Ainsi, il s’agit de se faire génie plutôt que génitrice, en vertu de l’adage latin rappelé par Nietzsche : « Aut liberi aut libri » (« Ou des enfants, ou des livres »).

De plus, le poète belge rappelle à quel point la gent féminine a subi le mépris des mâles au cours des siècles, la ravalant à un simple moyen de procréation, au détriment du libre développement de ses facultés. Le phallocrate souhaite une société féconde sur laquelle il peut exercer son emprise, notamment par le biais de ribambelles de rejetons qui ne sont que ses testicules, au sens étymologique du terme, c’est-à-dire les « petits témoins » de sa virilité risible.

Il ne faudrait pas non plus occulter la dure réalité des statistiques : plus une femme est éduquée et émancipée des sociétés traditionnelles, moins elle est encline à procréer et plus elle est féconde sur le plan créatif et intellectuel. L’enfant constitue également une charge financière importante, ce qui peut nuire à l’autonomie de la femme désireuse de se réaliser. Enfin, le développement de la contraception dans de nombreux pays montre sans peine que les femmes tendent, lorsqu’elles en ont la possibilité, vers une moindre fécondité et une plus grande liberté personnelle, préférant, en vertu de l’Agathogénisme, le mieux au plus nombreux.

À présent, il revient aux poétesses nullipares de se mettre en grève de la procréation, aux hommes de sortir couverts pour se faire plaisir, et aux enfants de porter plainte contre leurs parents narcissiques afin d’être dédommagés de les avoir plongés dans les ronces du devenir.

Radical et provocateur, le manifeste de Théophile de Giraud remet en cause le bien-fondé de l’idéologie nataliste. À l’aide d’une écriture sophistiquée et à coups de concepts audacieux, l’auteur propose aux femmes une voie alternative à la maternité : celle d’une vie consacrée à la sagesse et à la création personnelle. Au moment où l’espèce humaine court au-devant d’un désastre planétaire, (re)lire cet ouvrage se révèle particulièrement instructif.

 

Illustration : (Denyse WILLEM, La naissance de César, 1989)


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