Découvrez la collection Mauvaise Nouvelle, aux Éditions Nouvelle Marge.


Artaud ou l’antipsychiatrie

Artaud ou l’antipsychiatrie

Par  

J'ai été marqué par toute sorte d'auteurs, mais pour moi celui qui a su le mieux s'incarner dans un corps, celui qui restait brut, primitif, sauvage, malgré sa culture, c'est Antonin Artaud. J'ai longtemps hésité à « écrire » sur Antonin Artaud, parce qu'à mon goût, il dépasse de loin tout ce qu'on peut appréhender de sa vie et de son œuvre. Et c'est aussi parce que du propos même d'Alain et Odette Virmaux, Artaud est vivant. On ne peut le trahir. On ne peut toucher à son œuvre ou à sa vie, sans l'entendre hurler à pleine conscience.

C'est d'ailleurs par ce livre Artaud vivant qu'a commencé mon initiation à Antonin Artaud. Il a d'abord été pour moi un visage, le visage sur la photo de couverture était si beau, si tourmenté, et c'est par ce visage que j'ai été interpellé par l'œuvre d'Antonin Artaud. Oserais-je dire qu'il m'avait attiré ? De la curiosité et le sentiment de retrouver quelque chose de moi en lui m'ont animé.

Je reviens vers le jeune homme avide de questions, un peu révolté et se cherchant une voie par la littérature. Je le revois épris de ce modèle, en train de jouer à l'Artaud, de jouer Artaud, ce qu'il pouvait imaginer de son verbe délirant, de son caractère imprévisible… Car il est de ceux qu'on ne peut appréhender qu'ainsi : un rôle bouleversant, un total renversement de perspectives à ne plus savoir qui est qui. C'est ainsi, après être entré plusieurs fois dans sa peau, après m'être laissé posséder, que j'ai vu en quoi, il était moi. Des traits de sa biographie me sont apparus. J'ai appris qu'il avait reçu un coup de couteau aux abords de la Canebière (sans doute ce visage de voyou y était-il pour quelque chose) alors que j'avais été dans le même lieu, invectivé et frappé par deux drogués. Artaud était véritablement un voyou qui voulait bousculer la vieille littérature, le vieux théâtre, le vieux cinéma et qui frappait à coup de hache sur le billot des préjugés. C'est ainsi qu'il est entré en surréalisme et que des années après je l'ai suivi.

 

Après avoir été un visage, Artaud est devenu pour moi une voix.

Van Gogh ou le suicidé de la société m'a fait connaître sa puissance incantatoire et évocatoire à travers ses enregistrements radiophoniques. Et le suicidé de la société, la victime des psychiatres, c'était bien lui. Mutilé plusieurs fois, électrochoqué, gavé d'opium, il restait une voix, une écriture. Il était le théâtre d'une lutte, le symbole d'une résistance, impressionnant par la vivacité de son esprit qui résistait à tous les chocs. Il était cette membrane, l'ombilic des limbes, l'auteur qui savait le mieux greffer des organes sur les creux vides d'une littérature et d'une médecine mortifiante. Artaud ne remplissait pas des cahiers de signes et de dessins pour faire de l'art : il survivait à toutes les tentatives des psychiatres, et de tous ceux qui, autour de lui, voulaient le psychiatriser ou le définir.

Dans ses lettres à l'éditeur Paul Rivière, déjà, il exprimait le désir brut, l'incarnation de ses maux vivants nés de son autodissection pour trouver le remède non à son mal être, mais à sa souffrance. Tout comme Van Gogh plongé dans son qu'y puis-je ?, il laissait sa peau et ses organes dans la matrice de sa création : c'est qu'il se créait lui-même. Il se recréait à partir de son corps vidé de sa substance. Même si c'est un paradoxe de parler de corps et d'organes, face à celui qui cherchait une quête de l'Esprit, chez les lamas thibétains, chez les indiens tahamuras d'Amérique latine, à travers les œuvres de Balthus et d'Izquierdo, mais aussi à travers le Zohar. Celui pour qui l'art n'avait pas de frontières et qui épuisait ses limites physiques. Le champion d'un ascétisme sans Dieu. Mais qui pourtant, selon moi, avait trouvé Dieu, dans ses excès dans l'intensité de son vouloir être. Un prêtre catholique disait de lui qu'il n'avait pas suffisamment de traditions, pour explorer ainsi les steppes et les savanes de la mystique quelle qu'elle soit.

 

Un autre préjugé dont il était victime.

André Breton disait qu'Artaud avait trahi le surréalisme parce qu'il avait accepté un travail salarié. Alors Artaud avait quitté le surréalisme et son pape, comment aurait-il pu faire autrement ? Eh oui, aussi angélique pouvait il paraître, au-dessus du commun des mortels, il devait survivre : pour le dire plus prosaïquement : il avait besoin d'argent. Pour moi, ce caractère de nécessité collait bien avec son autre impératif, l'impératif d'un artiste inscrit dans la société et dans la réalité. La richesse de sa personnalité, sa complexité se devait d'envisager les deux aspects, tout comme Doistoievski : le réel et l'idéel. C'était un véritable possédé ! Un tiraillé de la guerre entre la chair et l'esprit !

Dans son laboratoire intime, il n'avait pas le loisir de définir une théorie quelconque de son activité : il se devait d'expérimenter et d'être à la fois, le professeur Frankestein et sa créature de Marie Shelley, le docteur Jekyll et Mr Hyde de Robert Stevenson et pourquoi pas aussi le Dracula de Bram Stoker. Nalpas avait créé le mythe Antonin Artaud, comme un héros des quatre fantastiques !

Antonin Artaud n'avait pas le temps de penser à ce qu'il faisait, pas le temps non plus de regarder vers le passé, alors que son présent était en train de le brûler de l'intérieur et qu'il criait la douleur de sa maladie et de son empoisonnement mental ! Artaud était un inspiré qui savait qu'il ne vivrait pas vieux, et qu'il n'avait pas le temps. Il devait lutter et incarner son feu par le verbe et l'acte. Car il est un Prométhée !

Peut-être que dans le creuset de son inspiration, la psychiatrie (certains psychiatres) lui avaient permis de trouver ce langage physiologique, d'éructer, de borborygmer, de déféquer les mots, de les laminer, d'en faire des lamelles, des membranes… De reconfigurer avec de nouveaux paramètres son esprit à un langage corporellement vécu. Ou peut-être était-ce son corps plus fort présent par les souffrances qui dictait le message hallucinatoire à son esprit. Je ne sais… Il y aurait tant à dire mais comment ne pas le trahir ? Peut-être devrais-je intégrer à ma réflexion, ce poème que j'ai écrit il y a quelques années pour lui rendre hommage…

 

 

HOMMAGE A ANTONIN ARTAUD

 

Ils ont dit que tu étais fou Antonin

Et maintenant sur ton cadavre

Ils greffent leurs anomalies psychiatriques

Tous ces docteurs Frankeinstein

Ont décidé de te rendre fou

Pour justifier leurs théories

Sans cela que pourraient-ils nous dire ?

Et d’ailleurs maintenant encore

Tu es mort

Mais ils sévissent

Et tarissent tes membranes du vide de leurs formules

Tous ces docteurs et théoriciens de la psychiatrie

N’ont eu aucune compassion pour toi

Ton esprit foudroyant cependant

A gardé ses éclairs de génie dans un ciel parcouru d’électrochocs

Et maintenant tu es un satellite pour nous

 

Je te comprends Antonin

Nous sommes si arrogants

Si hautains

Si fiers de notre savoir

Il y a des étincelles perdues

Au fond de nos organes

Des membranes pleines d’ardeur

Vestiges d’un feu primitif

Et physiologique

Un point ténu et invisible où s’est cousu

Notre corps avec notre âme

Que nous cherchons partout ailleurs

Perdu en nous au fond de l’univers

Révélateur éternel

Prisme parfait

Appelé du nom de Pierre philosophale

Nous avons nommé les choses

Sans en saisir l’essence

Le principe actif

Nous avons exploré l’espace

Sans voir la beauté du vivant

 


Antonin Artaud, toujours ardoyant
Antonin Artaud, toujours ardoyant
Les maudits en embuscade derrière les moulins du système
Les maudits en embuscade derrière les moulins du système
Jérôme, tout au bord
Jérôme, tout au bord

Commentaires


Pseudo :
Mail :
Commentaire :