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Les Vœux flottants

Les Vœux flottants

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Entretien de Guilaine Depis avec Marie B. Lévy sur son dernier roman Les Vœux flottants aux éditions La Route de la Soie. Un roman furieusement moderne pourtant axé sur la dimension sacrée du vivant.

 

Guilaine Depis : Marie B Levy, vous êtes nourrie de mythologies, de silence et de spiritualité. Votre univers tout entier évoque un dialogue constant avec l’invisible. Assumez-vous cette dimension ésotérique de votre œuvre ?

Marie B Levy : Je crois, je pense, je ressens que l’invisible est habité. « Rien ne meurt, tout se transforme. » Je pense aussi que l’invisible est cette matrice où toutes les transformations se retrouvent. Dans cet invisible il y a Dieu, le silence, les grands mythes fondateurs, les âmes qui flottent tels des ballons et l’invisible tout court qui avec la mort, est un autre grand mystère. Dans l’invisible se terrent aussi nos peurs, les muses qui inspirent les peintres, les poètes et aussi cette irrationalité avec laquelle on doit en tant qu’être humain apprendre à vivre. Alors, si croire en l’invisible a une dimension ésotérique, oui je l’assume. 

 

GD : Votre dernier roman publié aux éditions de la Route de la Soie, Les Vœux flottants, surprend par sa modernité absolue évoquant les enjeux liés à la révolution numérique, mariée à une sagesse ancestrale. 

MBL : La substantifique moëlle de ce qui constitue notre humanité est-elle immuable ? Sommes-nous et resterons-nous pour toujours ces homos sapiens qui ont besoin de se nourrir, de créer, de jouer, d’aimer, de procréer et dessiner nos paysages sur les parois des grottes ? Aurons-nous toujours besoin de nous défendre ou d’attaquer ?

Tous ces fondamentaux nous définissent et possèdent une part d’immuabilité. Mais l’évolution de la science et la révolution numérique pourraient bousculer ces fondamentaux. La vie qui se termine par la mort pourrait prochainement s’approcher de l’éternité, des robots pourraient nous remplacer, des histoires d’amour pourraient naitre avec une IA, notre nourriture terrestre pourrait se transformer en capsules et la beauté qu’offrent les paysages de la planète, tout comme une rencontre au coin d’une rue et un sourire généreux, pourraient être bientôt supplantés par des images virtuelles qui défileront en continu sur un écran.

Dans mon livre, je me suis interrogée sur ces bouleversements qui peuvent arriver. Tout progrès est bénéfique mais possède aussi sa face cachée. Sommes-nous alors prêts à cette aventure où les limites n’auront plus de limites et où à force d’ambition, d’inconscience et de déni, nous deviendrons nos propres démiurges ?

 

GD : Votre intrigue dans  Les Vœux flottants peut à la fois être qualifiée de bouleversante et loufoque, vous entraînez le végétal dans une fiction. Iriez-vous jusqu’à attribuer une âme aux arbres ?

MBL : Les Japonais considèrent que chaque espèce vivante possède un esprit, qu’ils nomment Kami. Ce qui, dans la pensée occidentale, peut nous faire sourire. Alors, si on suit cette logique, voir par exemple un Kami dans un simple caillou, va nous forcer à reconsidérer le caillou. On apprendra à le respecter et à lui trouver une place dans ce grand maelström de vie qui nous englobe tous. L’arbre aussi est une espèce vivante. Il a son rythme, sa relation au vent, à la terre, aux intempéries et aussi à l’inconnu quand celui-ci vient le percuter. Et dans ces moments précis où le danger approche, l’arbre a-t-il conscience de ce qui lui arrive ? A-t-il aussi une conscience quand, à l’inverse, il se développe dans un environnement aimant ? À travers  Les Vœux flottants, je me suis posé ces questions. L’homme a une âme et, selon nos degrés de croyance, on y croit ou pas. Mais, en revanche, tout le monde est à peu près d’accord pour dire que l’homme a une conscience. 

GD : Depuis quelques temps cette question se pose concernant les animaux et dans certains pays, l’animal commence à avoir des droits. Et la nature alors ? A-t-elle une forme de conscience que nous n’avons toujours pas été capables d’appréhender ? Y-aurait-il différents niveaux de conscience dans le vivant ?

MBL : Je pense que l’homme a enfin la maturité pour se poser ce type de question sans pour cela avoir besoin de convoquer des religions ou des traditions ancestrales. La science pourra sûrement aider et l’homme, en réalisant que la nature a sa propre forme de conscience, ne pourra que sortir grandi. Mais l’homme osera-t-il penser que toute forme de vivant a son propre niveau de conscience ?

 

GD : Nous devons faire preuve d'humilité face aux âges gigantesques des arbres. Les croyez-vous détenteurs de savoirs plus sûrs que les humains ?

MBL : Les arbres sont enracinés dans la terre et sans eux, nous ne pourrions pas respirer. Nous vivons avec eux, à côté d’eux et pour certains de ces arbres qui ont des âges centenaires voir millénaires, nous les voyons comme des ancêtres. Alors, est-ce que ces ancêtres si particuliers possèdent un savoir ? Et surtout, ont-ils, à cause de leur longue présence sur terre, un savoir qui est bien plus grand que le nôtre ? Je ne me pose pas ce genre de question. Pour moi les arbres nous nourrissent, nous confortent, créent notre habitat, le support sur lequel on écrit et forment la boite dans laquelle on nous met en terre. L’arbre est donc là depuis le début, il nous accompagne et incarne le sage dont la mission est de nous rappeler les saisons et l’éternel recommencement du cycle de la vie.  

 

GD : Comment avez-vous pu imaginer une pareille histoire ? D’où le déclic est-il venu ?

MBL : Ayant fini mon roman précédent, Le Bureau des Réparations, j’ai ressenti un baby-blues. Alors, je me suis mise à l’écoute d’un nouveau thème pour démarrer mon prochain roman. Vivant en Provence, à L’Isle sur La Sorgue et aimant me balader le long de la Sorgue, j’ai appris à respirer la beauté de la nature et à m’émerveiller des arbres qui au printemps sont en train de renaître. J’ai alors imaginé un arbre, un érable seul dans un jardin, entouré de tout l’amour de son propriétaire, un scientifique féru de contes japonais. Puis, tout s’est construit autour, la cérémonie des vœux avec son arbre, son accident d’avion et le deuil de sa femme qui s’est consolée auprès de cet arbre. Les personnages sont arrivés ensuite. Ils sont tous fictifs à l’exception de Marguerite, la tante dans mon livre, qui est un mélange de réalité et de fiction. 

 

GD : La bonne littérature comporte-t-elle toujours pour vous une énigme genre polar à résoudre ?

MBL : Pas forcément. La bonne littérature peut être descriptive, contemplative et sans aucune énigme à résoudre. Je pense à La Maison Vide de Laurent Mauvignier que j’ai lu récemment. Il n’y a pas d’énigme, seulement des descriptions jusqu’à la dissection de l’âme de chacun des personnages. J’ai eu un immense plaisir à le lire. 

 

GD : Pensez-vous que les hommes maltraitent le vivant qui tente comme dans votre livre de nous transmettre des messages ?

MBL : On est dans une mécanique industrielle où tout l’univers est pensé comme un nombre. La rentabilité est essentielle. Nourrir les milliards d’individus est une urgence. Construire leurs habitats l'est aussi. Mais à quel prix réalisons-nous ce projet de vie sur cette Terre ? Nous acceptons pour « la bonne cause » de maltraiter et de sacrifier le vivant, nous acceptons aussi que des espèces puissent disparaitre, et nous intégrons cette fatalité dans les pertes et profits de cette comptabilité. En agissant ainsi nous devenons sourds aux messages que le vivant peut nous envoyer. 

 

GD : Vous êtes un écrivain de l’imagination, pour autant on trouve des lieux qui appartiennent à voter vie dans  Les Vœux flottants : L’Isle sur la Sorgue, Corfou, le Japon…Des bribes d’autobiographie sont-elles dissimulées dans ce livre ?

MBL : Le Japon que j’ai visité, est pour moi plus qu’un pays. Il est une autre lecture de la vie. Et même si ce voyage au Japon remonte à longtemps, je n’ai rien oublié. Dans  Les Vœux flottants, j’ai voulu en quelque sorte rendre hommage à la sagesse ancestrale de ce pays qui a construit une pensée toute particulière vis à vis de tout ce qui nous entoure. Je suis aussi allée à Corfou et en me promenant dans les ruelles de la vieille citadelle, j’ai ressenti le poids de l’histoire, celle des Croisés, des Vénitiens, des Ottomans, et aussi celle de Paris qui a donné à Corfou ses arcades, répliques de celles des Tuileries.  Mon inconscient a dû forcément s’en nourrir, parce qu’en écrivant  Les Vœux flottants, Corfou m’est venu instantanément comme le lieu où mon personnage allait trouver la mort.

 

GD : Ecrire vous aide-t-il à percer certains secrets de l’univers ? Seriez-vous une messagère ?

Je ne suis pas une messagère. Ce n’est pas un rôle que je veux endosser et si je le suis, ce n’est pas intentionnel. La mort et le temps sont des thèmes récurrents dans mes livres et dans chacun je les ai traités sous différents angles. Dans le premier, c’était à travers l’Egypte ancienne, dans le deuxième, à travers Babylone, dans le troisième, à travers le Tikkoun, le principe de la réparation du monde dans la kabbale, et dans celui des Vœux Flottants à travers cette approche scientifique qui rêve de créer l’immortalité pour l’espèce humaine. Percer les secrets de l’univers est notre quête permanente du graal. A chaque génération, on décrypte, on décode et on croit s’approcher encore plus de cet univers qui nous fascine. « Il y a une fissure en toute chose et c’est ainsi qu’entre la lumière », disait Leonard Cohen. J’aime à croire qu’à travers mes histoires, un tout petit brun de lumière arrive à passer.

 

GD : Pour vous Marie B Levy, l’écriture est-elle votre mission de vie ? Aspirez-vous à changer les mentalités avec vos livres qui ont de hautes préoccupations ?

MBL : L’écriture a toujours été latente en moi. Ayant eu une autre carrière, je l’ai réfrénée, la laissant dans l’ombre. Puis j’ai eu besoin qu’elle prenne la lumière et qu’elle trouve sa place dans mon quotidien. Depuis les deux s’entremêlent. Je ne dirais pas que l’écriture est ma mission de vie, elle est une nécessité, une urgence comme si le temps allait me manquer. Les histoires que je porte auront-elles le pouvoir de changer les mentalités ? Je dirais que ces histoires pourront permettre à une personne qui par exemple est très rationnelle de rêver et de croire que la nature lui parle, lui envoie ses messages, qu’elle est connectée à lui tout comme le sont ces mondes anciens qui ont depuis disparu. J’aimerais aussi que mes livres soient un accompagnement. Une sorte de balade où tout au bout du chemin, le lecteur puisse s’arrêter et se dire : « Et si c’était autrement que je pensais. »

 

GD : L’intuition est-elle un guide aussi précieux que la science dans votre éveil pour grandir ?

MBL : L’intuition est ce coup de pouce qui nous permet d’aller plus loin et de trouver cette lumière qui se glisse dans « les fissures de toute chose ». La science est aussi importante parce qu’elle nous apprend comment fonctionne la vie. Elle nous guide et nous aide par ses avancées à mieux vivre, mais l’intuition reste cette étincelle qui nous approche du divin ou du génie. Les futurs robots qui vont bientôt nous assister ou voir nous remplacer, seront pétris de science et de savoir. Ils seront une victoire pour la science. Mais auront-ils cette intuition ? Si un jour ils l’ont, ce que je n’espère pas, l’être humain aura alors perdu ce qui le caractérise et ce qui lui permet de se connecter à des strates qui dépassent toutes les logiques et les certitudes qu’on peut avoir.


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