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Jean-Jacques Dayries, l'enthousiasme littéraire

Jean-Jacques Dayries, l'enthousiasme littéraire

Par  

Interview littéraire pour Le Cercle Nouvelle Marge qui publie la revue Mauvaise nouvelle

 

Guilaine Depis : Jean-Jacques Dayries, bonjour, votre trajectoire de vie est assez peu commune. Après avoir fréquenté le milieu des affaires, côtoyé les grands de ce monde, vous êtes en train de donner naissance à une œuvre littéraire. Ce n’est pas sur ce terrain que vous étiez attendu : nous vous aurions plus facilement imaginé publiant des essais sur la réussite dans le milieu de la finance, des guides de l’investissement etc. Avez-vous le goût des chemins les plus escarpés ?

Jean-Jacques Dayries : Au cours d’une vie, il y a sans cesse des bifurcations. Je me souviens que Paul Auster a écrit un gros livre sur ce thème. Que serait-il advenu si j’avais fait ce choix plutôt qu’un autre ? Qu’on le veuille ou non, c’est une question qui vous est posée dès le plus jeune âge. Bien fou celui qui ne doute jamais devant le choix de la route à prendre. Quand vous dirigez une entreprise, c’est un souci quotidien. Celui qui vous retient de commettre une erreur, très souvent. Se poser un instant. Réfléchir encore un peu. S’entourer d’avis éclairés. Décider enfin.

En ce qui me concerne, j’ai fait mien le mot de Michaux : ne pas crever sans avoir fait le tour de sa prison. Quitte à vivre plusieurs vies. Ne pas se contenter d’une seule. Les vivre à fond. Autant qu’il est possible.

J’ai eu une carrière dans l’industrie, puis dans la finance. Avec le privilège de diriger des équipes sur plusieurs continents. En parallèle, j’ai beaucoup navigué à la voile en famille. J’ai été membre du conseil d’administration de plusieurs sociétés cotées et non cotées. Toujours des multinationales. L’expérience de l’équipage d’un voilier est très proche de celle d’un groupe de managers. Les différences culturelles vous enrichissent et vous aident dans l’exercice de vos responsabilités. Tout ce qui vous enrichit repousse les murs évoqués par le poète.

Alors, pourquoi pas la littérature ?

Enfant, j’avais le goût des rédactions au collège. Lecteur compulsif, j’aimais les découvertes. Je me souviens avoir lu Bonjour tristesse lorsque j’avais treize ans, un soir, au pensionnat. Je m’étais dit : Sagan l’a écrit à dix-sept ans. J’ai quatre ans pour faire mieux. Ce sera facile. J’ai pris une autre voie. Jusqu’à ce que ce projet me rattrape. Je ne pouvais plus écrire un livre d’adolescent attardé ! Je n’avais pas envie de donner des leçons de stratégie ou de management. Il y en a beaucoup. Des rayons entiers dans les kiosques des aéroports.

J’ai choisi un autre angle qui est singulièrement absent de la littérature générale. Faire entrer le lecteur dans l’intimité d’un métier, d’une entreprise. Partager avec lui les soucis des décisions à prendre, des difficultés. Avec toujours une intrigue romanesque. Des personnages plausibles et attachants. Qu’on retrouve d’un roman à l’autre car mes lecteurs m’ont dit plusieurs fois : que se passe-t-il après ?

Du point de vue de l’auteur, c’est un peu plus ambitieux que de faire du nombrilisme glauque et du racoleur intimiste. Ces facilités qui lassent les lecteurs et plaisent aux éditeurs qui plombent ainsi leurs comptes. Il me semble qu’en tant qu’auteur, il y a une responsabilité à élever le débat. À montrer d’autres voies.

Certes, on ne s’attendait pas à me voir sur ce chemin escarpé. C’est seulement parce que peu de personnes s’autorisent le saut dans l’inconnu, loin des bases. La plupart s’enferment dans les murs de ce qu’ils croient connaître. L’air du large leur fait peur.

Je pense que si mes lecteurs apprennent à chaque fois quelque chose ou bien trouvent en me lisant une occasion de réfléchir en plus de se distraire, mon travail est utile. Gratifiant.  

 

GD : Depuis quelques années, vous consacrez une part toujours plus importante de votre vie à l’écriture. Avez-vous parfois l’impression qu’elle vous aspire ? Devient-elle une addiction ? Avez-vous le sentiment de garder le contrôle ? C’est tout de même une occupation célèbre pour ne pas rapporter d’argent. Quel est donc l’intérêt d’écrire ?

JJD : Après une interruption qui se compte en dizaines d’années, j’ai recommencé à écrire en produisant des nouvelles. C’était pendant les longues heures d’avion long-courrier. Le seul moment où j’avais du temps. Des parenthèses forcées, entre deux phases de vie active. Je commençais une histoire au début du vol et je m’appliquais à la terminer avant l’atterrissage. J’en ai écrit beaucoup. Jusqu’à ce qu’un éditeur me dise : c’est bien, mais les nouvelles ne se vendent pas. Il faut écrire des romans.

J’ai suivi le conseil, bien des années après. Cela a donné Jungle en multinationale. Il a été publié en 2023. Puis, un roman par an. C’est un vrai travail. Un roman de deux cents pages vous prend six cents heures. C’est bien sûr un ordre de grandeur. À condition d’être un travailleur assidu. Qui ne gâche pas son temps à rêvasser. Qui n’a pas besoin de longues recherches historiques ou techniques.

Le parallèle avec un sportif de bon niveau est tout à fait judicieux. L’entraînement régulier. La discipline. Le souci de garder l’objectif en vue, sans se lasser. Progressivement, on s’améliore. Une addiction se crée. Elle vous aide. C’est étrange, mais vos personnages se mettent à vivre, presque en dehors de vous. Vous devenez leur obligé. Ils vivent. Nous n’avons pas attendu les chatbots créés par l’IA pour découvrir cet aspect de la création. Je suis certain que Balzac, qui écrivait sur le milieu des affaires de son temps, expérimentait cette illusion : ses héros étaient des êtres vivants.

Ensuite, vient la question des lecteurs. Une fois le roman produit, sa diffusion ne vous appartient plus. Quand on écrit, on pense sans cesse au lecteur. On voudrait qu’il participe à l’aventure. Qu’il y trouve du plaisir. Une forme d’élévation de la pensée. C’est un peu prétentieux ! Le nombre des lecteurs ne permet pas, généralement, de vivre de sa plume. C’est bien connu. En ce qui me concerne, je sais depuis le début que le créneau que j’ai choisi est étroit. Alors j’essaye de l’occuper avec un travail de qualité. Il y a d’autres métiers où la même problématique se pose : la haute-couture ou la fast fashion, la gastronomie ou la street food. Un éditeur bien connu m’a dit : il faut faire du Musso parce que c’est ce qui se vend. J’ai répondu que si je dirigeais une maison d’édition, je serais de cet avis. En tant qu’auteur, mon opinion est différente.

Finalement, c’est parce que je n’ai pas besoin d’en vivre que j’ai la passion d’écrire ces romans qui ont une petite ambition littéraire.

 

GD : Concevez-vous l’écriture de fictions comme un art ? Si l’inspiration vous vient souvent de votre expérience de vie, cela vous réclame-t-il un effort pour mettre en beauté les mots, agencer les phrases, ou jaillissent-elles comme l’eau vive ?

JJD : C’est plutôt, je pense, un travail d’artisan. De longues heures à polir la pièce de bois. À créer des formes. L’ébéniste ou le luthier sont des professions comparables. Ils visualisent l’objet. Ils en réalisent l’esquisse ou les plans. Ils appliquent les techniques qu’on leur a apprises ou qu’ils ont eu le talent d’inventer. Lorsque je rencontre des personnes intéressées par l’écriture, je leur dis toujours : au début, l’auteur a une intention. C’est le fil qu’il va suivre.  Ensuite, tout grand livre a une structure interne. C’est le parti qu’on choisit, comme l’architecte le fait, avant même de dessiner son avant-projet. Ensuite, il faut décider du niveau de langue approprié. C’est celui qui défendra le mieux l’intention de l’auteur. Enfin, le plus important : exercer sa liberté avec naturel. Sans contorsions. Sans préciosité. La personnalité de l’auteur doit être offerte avec honnêteté. Hemingway disait à un jeune auteur : be honest !

En ce qui me concerne, j’ai un certain enthousiasme à créer et développer mes intrigues. J’ai plaisir à partager la connaissance des faits, des lieux. J’espère que le lecteur y est sensible. Je n’ai aucune prétention, hors cet échange.   

 

GD : Vous avez une grande puissance créatrice, puisque vous donnez naissance à des personnages parfois très différents de vous. Telle la Créature de Frankenstein, ces personnages finissent-ils par prendre le pouvoir et vous dicter leurs choix, leurs réactions ? L’œuvre peut-elle échapper au créateur ? Certains de vos personnages ont-ils pu avoir des réactions qui vous ont surpris dans vos romans ?

JJD : C’est la légende de la statue qui est si vivante qu’elle échappe au sculpteur pour vivre sa vie. Parfois, un personnage de fiction devient un mythe. Le mythe est repris par d’autres qui le citent et prolongent son histoire. C’est magnifique d’être capable de créer un tel objet : Goriot, Rastignac, Cyrano… J’ai entendu un jour Jean d’Ormesson dire qu’il avait écrit beaucoup de livres mais n’avait jamais créé un tel personnage. Il en était honteux.

Ce qui est intéressant, c’est de reprendre et de faire vivre le personnage d’un roman dans un autre livre, dans une autre histoire. Il aura vieilli. Son caractère aura pris de l’épaisseur. Le lecteur y gagnera en intérêt. L’auteur sera surpris par une évolution qu’il n’avait pas prévue au départ. Dans mon roman Jungle en multinationale, on fait la connaissance d’une jeune fille qui est étudiante dans une école hôtelière. On la retrouve en jeune femme épanouie dans le roman Un être libre. Puis, plus tard, en dirigeante d’entreprise confrontée au danger de perdre la fortune de sa famille dans le roman à paraître cette année, Elektra, ce météore…  On la reverra dans un autre roman, à paraître bientôt, Colocs et millenials, où sa vie sera bouleversée. En attendant, il y aura eu les affres d’une querelle de succession, la construction d’une multinationale qu’on mettra en bourse, une tentative d’OPA, un délit d’initié… La vie telle qu’elle est.

             

GD : On note dans vos livres une forme de pudeur puisque vous ne vous y exprimez jamais en votre nom à « je ». Pour autant, ils sont nés dans votre tête, ont été écrits avec votre sensibilité singulière. Avez-vous l’impression que l’on vous connaît mieux après avoir lu vos romans ? Des clefs pour comprendre les coups de cœur, coups de gueule, idées de Jean-Jacques Dayries y sont-elles cachées ?

JJD : À quelle personne faut-il écrire ?  Est-on meilleur parce qu’on s’épanche sur ses propres émois ? Pour faire plus crédible ? Pour susciter la compassion ? J’en doute.

Dans mon roman Colocs et Millenials, on passe du il au je, puis à nouveau au il. Le héros explique qu’à la troisième personne il est plus objectif. Quand il s’exprime à la première personne, il est tenté de tricher. Je suis de son avis : la troisième personne est plus honnête.

L’autofiction est un leurre. C’est très pratique quand on a peu à dire. Ou bien pour se plaindre de son sort. Pour attirer le chaland. Et même les jurés du Prix Nobel !

Pour ma part, je n’aime pas ceux qui se plaignent. J’aime les caractères courageux, travailleurs, optimistes. Ceux qui choisissent l’avenir plutôt que le passé. J’ai écrit un petit roman en forme de conte, à la manière du dix-huitième siècle, Un être libre. Le héros est un vieil entrepreneur à qui tout a réussi et qui choisit, l’âge venu, de recommencer l’aventure d’une entreprise. À la troisième personne, c’est un exemple qu’on montre. À la première personne, cela aurait eu l’air d’une pseudo biographie prétentieuse !

Bien sûr, je ne résiste pas à envoyer des coups de patte ou bien à partager des idées qui me tiennent à cœur, en matière d’économie politique par exemple. À faire voyager le lecteur dans des endroits magnifiques que je connais bien. Capri. La Méditerranée. La Grèce. À partager un moment de gastronomie. À montrer le plaisir d’une traversée à la voile, quand le temps est beau et le soleil éblouissant.

J’ai choisi mon intention d’auteur : l’échange et la transmission.

 

GD : Écrivez-vous pour comprendre les autres ou pour approfondir la connaissance de votre être intime ? Votre objectif est-il d’influencer vos congénères, de leur faire prendre conscience de la valeur de la vie ?

JJD : Ni l’un ni l’autre. Je n’ai pas besoin de remplir des pages d’introspection intime pour me sentir plus vivant ou mieux me connaître. Les étagères des bibliothèques sont remplies de livres sur ces thèmes. Je n’ai pas pour objectif de rendre le monde meilleur ou bien de jouer au prédicateur. Il y a foule sur ce créneau.

J’ai le projet de simplement échanger. De transmettre ce que je sais. Une lectrice m’a dit qu’avec moi, elle était une petite souris qui entrait dans des lieux auxquels elle n’aurait jamais accès. Qu’elle comprenait enfin les soucis de personnes qu’elle ne pourrait jamais connaître.

Ouvrir les yeux sur le monde. Mieux le comprendre. Ne plus craindre l’air du large. Voir le monde avec optimisme. Si je peux y contribuer, c’est un émerveillement.

 

GD : La vie peut-elle avoir du sens sans laisser une trace écrite ?

JJD : Bien sûr. Avant l’invention de l’écriture, la vie avait du sens. Aux débuts de l’écriture, l’outil était surtout utilisé pour son utilité immédiate, les comptes, les instructions, les lois. Je crois que l’idée de l’utiliser pour l’édification des générations futures est venue bien après. Depuis l’invention des communications électroniques et l’immense capacité de mémorisation qui l’accompagne, une grande révolution est en marche. Chacun d’entre nous laisse un héritage écrit. C’est vertigineux et au fond généralement fait de fatras sans intérêt. Dans lequel les ordinateurs de l’IA cherchent et compilent comme des fous en espérant trouver quelques pépites qui auraient du sens une fois arrangées proprement.

Nous savons qu’il y a des écrits dont la force traverse les générations. Comme les œuvres des grands créateurs dans les arts majeurs. Ce n’est pas la compilation qui crée une œuvre majeure. C’est l’étincelle qui produit un feu neuf. Jamais vu et utile pendant des générations. C’est la contribution d’un esprit différent, libre de s’écarter de l’ordre établi. Aussi bien dans les sciences dures que dans les disciplines plus subjectives. Il y a très peu de grands créateurs. En littérature, seulement une poignée par siècle. Ce sont eux qu’il faut admirer. Le reste n’est pas indispensable. Ne soyons pas prétentieux !

 

GD : L’image qui se dégage de vous est celle d’un homme heureux, avec une vie conjugale, familiale, professionnelle et sociale épanouie. Pour autant avez-vous ce que Charlotte Casiraghi nomme une « fêlure » ? L’écriture suffit-elle à la colmater ? Est-ce d’ailleurs possible ?

JJD : La famille, c’est un projet. Une entreprise plutôt qu’un objet. Un projet vit dans le temps. Il vit également dans un environnement qui peut être favorable ou non. Comme l’aventure d’une croisière en haute mer, il y a parfois du mauvais temps à étaler. Chacun sait que c’est dans le gros temps qu’on reconnaît les marins d’exception. Les équipages soudés. Je vois bien autour de moi que ce n’est souvent pas le cas. Je vois les fragilités. Les échecs.

J’ai décidé, il y a très longtemps de faire vivre ce projet et de m’y tenir. Femme et enfants sont de la partie. Avec ce qu’il faut de bonté d’âme pour que la réussite soit possible !

La « fêlure », c’est peut-être que l’entreprise est un peu folle, dans la dureté de l’époque. Les comportements de nos concitoyens sont plus ceux de consommateurs égoïstes que ceux d’entrepreneurs décidés.

 

GD : En humanité comme en littérature, croyez-vous un « progrès » possible ? Où pensez-vous que nos classiques comme Molière et Chrétien de Troyes doivent rester les repères fondamentaux de la civilisation ?

JJD : Votre remarque a beaucoup de sens. Les créateurs établissent les repères indispensables. Ceux qui font avancer la civilisation. Admirer l’australopithèque aventureux qui a su entrainer sa horde vers une meilleure nourriture en sortant du continent africain. Prendre modèle sur ceux dont les concepts ont fait avancer la civilisation.

Souvent, les textes fondateurs sont très courts : le Discours de la méthode, l’Esprit des lois. Parfois, ce sont des accumulations volumineuses et géniales en tout point : la Divine comédie, le Ramayana, les Métamorphoses, l’Odyssée…  

Molière et Shakespeare étaient des entrepreneurs de spectacle, des directeurs de troupe et des comédiens. Ils essayaient de gagner leur vie en étant à la mode de leur temps. Je ne pense pas que la postérité était leur objectif. Le miracle a eu lieu : on les joue toujours après plusieurs siècles et ils sont des modèles.

Il n’y a pas de règle imposée.

Votre question rejoint une idée que j’avais en écrivant Un être libre car je souhaitais revisiter Diderot puisque le thème de Jacques le fataliste et son maître me semblait d’actualité. De la même façon, lorsque j’ai imaginé l’intrigue d’Elektra, j’ai pensé aux Atrides et à la fatalité du destin dans une histoire moderne et grecque.

Il y a un certain vertige à mettre ses pas dans ceux des grands maîtres qui nous ont précédés. Ne pas se priver de ce plaisir.

             

GD : Il existe des formes de littératures dans chaque région du monde : avez-vous des curiosités et des préférences pour celles d’autres zones du globe ?

JJD : Je lis beaucoup de littérature anglo-saxonne moderne. Je suis frappé par la liberté de la langue. Par l’inventivité des formules. La langue française me semble plus formatée. Probablement l’influence d’une éducation où l’on apprend à respecter avant tout la norme de ce qui est bien et correct. Je n’hésite pas à emprunter des anglicismes lorsque je le pense utile. On peut défendre sa langue sans refuser les autres. Les enfants bilingues passent sans effort d’une langue à l’autre sans les mélanger. Parfois, on est plus précis dans une des langues que dans l’autre. Parfois, c’est l’inverse. Il faut en profiter. C’est une façon ici aussi de sortir de sa bulle et de respirer l’air du large !

 

GD : L’artiste est-il là pour vous chambouler ? Je vous sais mélomane, la musique vous semble-t-elle avoir une force de frappe supérieure aux livres pour ébranler un être humain ?

JJD : La musique a un impact physiologique démontré : on peut être ému « aux tripes ». C’est tout sauf trivial. Cela remonte à la nuit des temps. La littérature s’adresse à l’intellect. Même si l’on ne se réfère qu’à la tradition orale. Alors, quand les deux arts se combinent avec efficacité, une magie magnifique s’opère. Dans mon roman Quatuor, il y a un portrait contrasté de deux héros. Il est un violoncelliste virtuose. Elle est une économiste réputée. Chacun excelle dans son art. Le lecteur entre dans la construction d’une carrière de soliste, faite de voyages, de concerts, d’enseignement. Il entre aussi dans la vie d’une grande institution où l’économiste produit ses études, ses notes de conjoncture, un nouveau livre. Ils ont tous deux un impact sur leurs contemporains. Certes à leur niveau, qu’on peut trouver modeste par rapport aux grands compositeurs ou bien aux grands économistes qui les ont précédés. Mais ils vivent leur métier avec sincérité. Jusqu’à ce que le destin les frappe. Il n’y a pas de hiérarchie entre leurs disciplines. Je pense que cette réflexion peut se généraliser. Le frisson peut être physiologique ou intellectuel. C’est son existence même qui est précieuse et rare.

 

GD : Lequel de vos livres rêveriez-vous de voir adapté au cinéma ? Et au théâtre ? Et pour quelles raisons ?    

JJD : Comme mes romans sont des portraits d’aujourd’hui, dans un monde réel, avec des intrigues qui sont inspirées de situations vécues, l’adaptation au cinéma ou au théâtre ne serait pas trop difficile. Il y aurait même un côté « reportage en direct » qui pourrait être original et intéressant.

Imaginons Jungle en multinationale comme une série puisque la construction est en patchwork. On s’intéresse tour à tour à chaque personnage et progressivement l’intrigue se développe, entre Paris, la Riviera, la Suisse, l’Italie.

Imaginons Un être libre comme un road movie jusqu’à la chute, dans le Pékin des années soixante-dix.

Imaginons Quatuor en film choral à quatre héros, dans le tourbillon des voyages et de la musique.

Un projet est possible, en gardant l’esprit de la petite souris qui pénètre des lieux très proches et cependant jamais familiers. Sans qu’il soit besoin de crimes ou de maltraitance. En gardant l’ambition d’apporter une réflexion sur notre époque. Un point de vue qui refuserait le côté « grand guignol » de certaines productions.

 

les livres de l'auteur : 

   

 


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