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Michéa et les loups

Michéa et les loups

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En octobre 2018, Jean-Claude Michéa publiait un petit opuscule intitulé Le loup dans la bergerie. Il y disserte brillamment sur les liens qui dans la logique libérale unissent le « moment du Marché et celui du Droit ». L’essayiste, dont nous avions commenté Notre ennemi le capital pour Mauvaise Nouvelle, dit dans le sous-titre : « qui commence avec Kouchner finit toujours par Macron ». Plus explicite, il précise que « C’est avant tout à travers l’idéologie des "droits de l’homme" -telle, du moins, que les "nouveaux philosophes" l’ont remise au goût du jour, à la fin des années 1970, sur fond de "néolibéralisme" triomphant- que le "loup de Wall Street" avait réussi à s’introduire dans la "bergerie socialiste". » Ce fils spirituel de Marx ne s’est jamais remis de la terrible trahison subie par le peuple lorsqu’en 1983 Mitterrand entraîna le pays dans un grand tournant libéral. La gauche se vouait alors définitivement à la matérialité, à la « logique transcendante » du dogme marchand. Le marché devenait et ne cesserait plus d’être pour elle une providence artificielle. Le peuple était alors remplacé sans ménagement par le Veau d’or qu’est l’argent-roi. Enfonçant le coin dans le billot des vieilles luttes sociales désormais rangées au placard de l’histoire socialiste, Michéa rappelle que Marx, dans le chapitre de Capital consacré à « la journée de travail », alertait déjà son époque : « Dans sa pulsion aveugle et démesurée, dans sa fringale de surtravail digne d’un loup-garou, le Capital ne doit pas seulement transgresser toutes les limites naturelles morales, mais également les limites naturelles les plus extrêmes. » Préscience de ce qui adviendrait un jour à la gauche française qui choisirait sans scrupule d’initier les ruptures ethniques (abandon des « petits blancs » au profit des minorités immigrées), les ruptures sociétales et anthropologiques (délaissement des structures familiales classiques au profit de l’homosexualité, l’homoparentalité, la PMA, la GPA, l’eugénisme), inscrivant dès lors son progressisme dans la réécriture ex nihilo d’une société renouvelée, régénérée comme aux plus belles heures de la révolution française. Elle irait jusqu’à s’allier avec l’Islam grâce à une contorsion idéologique qui explique sans rougir que la liberté de pensée, la liberté religieuse et l’égalité homme/femme dont cette religion est dépourvue n’excluent pas l’Islam des idéaux de liberté et d’égalité dont la gauche pense être la dépositaire universelle. Le marché libéral deviendrait donc l’acmé des droits naturels de l’homme. Tous, nous assisterions impuissants à l’atomisation de la société en individus étrangers les uns aux autres, errant au gré de leur instinct, parfaitement indifférents au sort de leurs semblables. Le vieux principe d’Aristote selon lequel l’homme est un animal politique, autrement dit fait pour vivre en société, s’éroderait jusqu’à finalement disparaître. L’indifférence, l’indifférenciation et l’inculture, ces fruits vénéneux de l’idéologie libérale libertaire, triompheraient et néantiseraient la société devenue liquide, insipide, invertébrée, sans avenir. L’imaginaire individualiste supplanterait toute vision partagée du futur. On ne croirait plus aux dogmes fondateurs de notre civilisation et de sa religion principale le catholicisme, la culture n’existerait que dans sa version marchandisée car elle risquerait sinon d’entraver les libertés individuelles illimitées. Pierre Manent dit que «Le libéralisme est le scepticisme devenu institution. »

Déconstruction et illimitation des droits : cocktail libéral destructeur

Avant, pour les libéraux historiques pas encore devenus fous (pour reprendre l’excellent mot de Chesterton au sujet des « vertus chrétiennes »), « Il existait des critères suffisamment solides pour distinguer, dans la plupart des cas, un individu "sain d’esprit" d’un fou, un enfant d’un adulte, ou un homme d’un enfant. » La société libérale étant travaillée de l’intérieur par une dynamique révolutionnaire, elle tend désormais à broyer ces repères de toujours, « à déployer, étape par étape, toutes les possibilités inscrites dans son logiciel initial », à déconstruire les valeurs qui paraissaient encore évidentes et sacrées aux yeux des générations précédentes. Il devient même impossible d’opposer la moindre objection à quiconque plaide pour l’introduction incessante de nouveaux droits, de nouvelles revendications sociétales et qui menace, en cas d’éventuelle contestation, de recourir aux tribunaux : « Au nom de quoi, en effet, irait-on par exemple pénaliser la pédophilie, dès lors que les partenaires sexuels sont supposés consentants (je rappelle que la célèbre pétition de janvier 1978 avait ainsi été signée par la quasi-totalité de l’intelligentsia de gauche de l’époque) ? Ou bien refuser aux enfants le droit de voter dès l’âge de neuf ans, ou celui de choisir de nouveaux parents à partir de leur douzième année (de nombreuses pétitions circulent, ou ont circulé, en faveur de ces deux revendications "libertaires") ? Ou encore le droit pour un individu de sexe masculin d’exiger de la collectivité qu’elle reconnaisse officiellement qu’il est réellement une femme, pour une Américaine blanche qu’elle est réellement une Noire (le cas s’est présenté cette année, aux Etats-Unis, avec l’affaire Rachel Dolezal) ou pour une anorexique qu’elle est réellement obèse ? » Pour l’idéologie libérale exacerbée, les paradoxes les plus flagrants sont légitimes s’ils servent la « cause juste » de l’émancipation illimitée des individus : « Fuite en avant totalement étrangère à tout souci de cohérence philosophique et qui n’interdit donc pas, par exemple, qu’on puisse un jour connaître à la fois la légalisation du cannabis et l’interdiction du tabac ; la pénalisation simultanée de l’homophobie et de l’islamophobie (alors même que l’homosexualité est considérée comme un crime dans le Coran) ou encore l’interdiction de la prostitution et la proposition parallèle de créer un corps "d’assistances sexuelles" -sur le modèle de la Suède, cette Corée du Nord du libéralisme culturel- officiellement destinée à satisfaire la libido des personnes handicapées. Et ainsi de suite à l’infini, bien sûr, puisqu’un tel type de fuite en avant ne saurait par définition connaître le moindre terme rationnellement assignable. » Chacun pour soi, lutte de chacun contre tous et de tous contre chacun, illimitation des droits, suppression de tous les garde-fous, qu’ils soient moraux ou sociaux, pourvu que l’individu-roi puisse jouir de lui-même ! Toutes les valeurs qui rendaient possible l’existence d’une vie commune et qui étaient par nature non monétisées n’échappent plus aux rapports purement contractuels du droit et de l’échange économique. Homo oeconomicus est prince en son royaume, en sa prison devrions-nous dire, ou son enfer plutôt, il est privé de son dimanche, de ses solidarités, de ses relations gratuites et généreuses. Tout lui est dû. La vie et toutes ses belles péripéties ne sont plus accueillies comme un don supérieur. Le dû contre le don en une folle dialectique post-moderne.

Où va-t-il cet homme rendu à l’indigente condition d’agent économique ? Il l’ignore sûrement, mais il court, il court encore, essoufflé, haletant, oubliant que sa précipitation à se ruer vers des idoles ne lui offrira pas une minute d’existence en plus. Son libéralisme lui fait définitivement « confondre l’idéal d’émancipation individuelle d’un Proudhon, d’un Orwell ou d’un Camus avec celui du marquis de Sade, de Bill Gates ou de Jacques Séguéla » affirme Michéa. Alors ? There is no other alternative or there is one ? Comme dirait l’autre : là est la question. Et elle est brûlante.


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