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Entretien avec Raphaël Lam, peintre tisseur (2)

Entretien avec Raphaël Lam, peintre tisseur (2)

Par  
Propos recueillis par Maximilien Friche

Mauvaise Nouvelle : Dans votre façon de créer, tout est trame, tissu. Et je pense évidemment à une autre chose qui se tisse : l’écriture. Avez-vous le sentiment d’écrire quand vous créez ? Quelle histoire racontez-vous ? Vous sentez-vous plus dans le poème ou la narration ?

 

Raphaël Lam :

Tout est trame, tissu !

Oui mes fameuses “bandes croisées” font penser à un certains tissu français célèbre dans le monde entier et repris par les grands couturiers. J’ai découvert que cette trame est une des plus anciennes et répandues dans le monde. Elle existe dans chaque pays, chaque région, chaque culture avec une particularité sous un nom différent. Ce qui tisse des liens entre les différents peuples du monde. Et toujours sous la forme de bandes croisées colorées et tissées. Je suis fasciné par leur pouvoir optique, celui que je cherche et trouve quand je les peins et dessine.

Autre chose se tisse : l’écriture !

Vous ne vous trompez pas en parlant d’écriture. Je tiens depuis un an deux blogs dans lesquels j’écris des articles. Cette activité d’écriture répond à un besoin vital d’expression. Et mon expression passe autant par le dessin, la peinture que l’écriture. Je ne me considère ni comme écrivain ni comme journaliste même avec plus de 150 articles. Je ne ressens pas consciemment que j’écris avec mes créations artistiques. Cependant je sais qu’elles ont un message à me délivrer après leur création. Cela s’est révélé être vrai lors de mon exposition où plusieurs personnes dont vous, Maximilien, m’ont apporté une lecture sur les dessins présentés. Quand je crée dans mon atelier j’ai plutôt l’impression de chercher, d’explorer dans le but de trouver quelque chose dont je ne connais pas la teneur. Je prends aussi conscience de mon parcours artistique depuis mes débuts à l’adolescence et surtout depuis que je me consacre à mon art en 2013, comme une histoire qui s’écrit malgré moi sans m’en rendre compte, immédiatement en prenant du recul. Je sais que quand je me suis remis sérieusement à la peinture j’étais connecté à mon enfance, à mon “moi enfant”. Dans mes styles graphiques précédents que vous ne verrez pas, je racontais avec bienveillance une enfance vécue, rêvée, observée. Comme une relecture, un témoignage, une ré-écriture. Aujourd’hui je ne sais pas encore quelles histoires je suis en train de raconter. Tout ce que je sais est que je ressens apaisement et que je joue. Je considère mes derniers dessins comme des “jeux de dessins et d’esprit”, en comparaison aux “jeux de mots”.

Ecrire quand je crée !

Mon art est en effet en lien avec l’écriture. Cela est d’autant plus flagrant et concret quand j’utilise des pages de livres contenant des écritures. Je considère les lignes écrites comme des bandes préexistantes à croiser avec mes bandes peintes à l’encre. Parfois je prends en compte certains mots ou phrases imprimés en les mettant en valeur. Je n’ai cependant pas le sentiment d’écrire. J’ai plutôt l’impression de jouer avec mon esprit, de tisser des liens mentaux, de créer des casse-tête (chinois vu mes origines chinoises), d’échafauder des énigmes à décrypter par moi et les personnes attirées par ces dessins.

Quelle histoire raconté-je ?

Comme je l’ai dit précédemment je racontais mon histoire dans mes tableaux avant d’avoir trouvé mon esthétique propre que vous voyez dans cette exposition. Depuis je vois bien que malgré mon esthétique abstraite et géométrique je raconte encore mon histoire. Cela peut venir du fait que mon intervention abstraite prend appui sur des documents figuratifs contenant du texte et des images. J’ai aussi remarqué que certains dessins parlaient à d’autres personnes, leur racontaient d’autres histoires.

Dans le poème ou la narration ?

Je ne me sens ni dans le poème ni dans la narration quand je crée, je me sens plutôt dans le jeu, la méditation. Ainsi que dans la recherche d’équilibre esthétique, d’une certaine beauté, d’un minimalisme, d’une complexité minimaliste, d’une finalité sans fin. Après le geste créatif final j’arrive cependant à voir la poésie qui s’en dégage. Je perçois la narration très longtemps après quand mes travaux se sont inscrits dans mon parcours artistique. Là encore, je prends conscience de cela après le processus créatif et je le vois comme un résultat et non comme une fin en soi.

 

MN : Avec vos fils vous reliez des éléments entre eux, avec vos trames, vous permettez que tout se rejoigne. Les choses sont également reliées à travers le temps, de la vieille carte postale au tableau d’aujourd’hui… Quel rôle joue cette notion du lien dans votre vie ? Comment vous reliez-vous au monde et aux autres ?

RL : Trames et passerelles à travers le temps !

Mes bandes croisées et mes fils cousus forment en effet une trame qui relie les documents imprimés du passé sur lesquels j’interviens et les formes colorées que je peins au présent. Le fait est que je fixe dans le présent par mon intervention des éléments du passé (textes, gravures, photographies). Je tisse des liens entre les différentes époques sans le conscientiser. Je prends aussi conscience que j’en fais de même dans ma vie et les dessins que je crée sont à l’image de ce que je vis intérieurement.

L’importance du lien dans ma vie !

Je suis à un tournant de ma vie depuis plusieurs années et je pense que c’est un processus qui vient de commencer. Avant j’étais très différent de celui que je suis aujourd’hui. Actuellement je suis en phase d’expansion, de découverte de mon monde intérieur et du monde extérieur. Aussi après avoir rejeté plusieurs points me concernant je les accepte, les découvre, les intègre et les règle. C’est peut-être grâce à tout cela que j’arrive à créer le résultat que vous voyez. Je ne serais pas le même en ce moment si je n’avais pas vécu cet ensemble et encore moins si je n’avais pas parcouru mon chemin de vie. Je pense que les trames (bandes croisées comme je les appelle) et les fils cousus sont et font le lien entre tout ce que j’ai réassemblé, je réassemble et je réassemblerai encore demain après avoir rejeté, brisé, détruit, oublié, mis de côté autrefois. Moi qui auparavant coupais tous les liens, avec les autres, mes émotions, moi-même, de la vie en fait, j’ai pris conscience de l’importance des liens et de la vie. Sans liens il n’y a pas de vie épanouie qui vaille la peine d’être vécue. Le lien a aussi pour moi la notion de sens, d’importance, de choix, d’amour. Je ne sais pas encore l’expliquer. Après avoir écrit cela je repense à mes actions passées qui ont été empreintes de partages et de liens. Je me suis investi dans de nombreuses associations et relations. J’ai toujours été et suis encore une personne qui fait le lien entre les gens et les choses. “A la croisée des chemins” me fait penser à mes “bandes croisées”.

Ma façon de me relier au monde et aux autres !

Je ne peux pas dire que je suis un professionnel de la communication, ni que mon cœur est complètement ouvert et que j’arrive à être authentique 100% de mon temps. Je sais que je suis moins timide qu’avant et que ma porte, mes fenêtres, mes yeux, mes oreilles, tous mes sens ainsi que mon esprit sont ouverts. C’est en tout cas ce que je souhaite désormais vivre dans ma vie. Concrètement je me relie aux autres via mon art que j’ai la chance de pouvoir exposer et via mes deux blogs visibles du grand public grâce à Internet et aux réseaux sociaux. J’entre et suis en contact très facilement avec de nombreuses personnes car je parle de mes passions qui donnent sens à ma vie. Je vous rassure, je finis par rencontrer beaucoup de personnes dans la vraie vie. Internet n’est qu’un outil qui permet cela et chaque tableau, dessin et article est comme une ligne ou un filet lancé à la mer.

 

MN : Dans mon imaginaire, certains tableaux m’ont rappelé l’univers vintage des premiers jeux vidéo. La perspective se dessine simplement via le carré qui devient cube, on croit voir parfois des cases à cocher ou un plan schématique dans lequel véhiculer… Y-a-t-il là une influence ? Quelle part y-a-t-il de l’enfance dans votre travail ?

RL : Influence de l’univers vintage des jeux électroniques et vidéos !

Je n’ai pas spécialement connu l’époque des jeux vidéos, ma sœur avait une console mais je ne m’y suis pas intéressé. En revanche j’ai beaucoup aimé la période précédente, celle des jeux électroniques, des premières montres et calculatrices électroniques dans les années 1980. Tous ces appareils faisaient exclusivement les sons “bip bip” et les écrans à cristaux liquides n’affichaient pas de couleurs. Dans les années 1990 j’ai longtemps joué à Simcity, un jeu où j’étais le maire d’une ville que je construisais. Les bâtiments avaient en effet des volumes évoluant sur des bases carrées (pour les terrains) et cubiques (pour les constructions).

Influence des jeux de construction et de l’architecture !

C’est au collège que je me suis passionné pour la géométrie, la visualisation en 3D Influence des jeux de construction et de l’architecture ! C’est au collège que je me suis passionné pour la géométrie, la visualisation en 3D dans mon esprit et sur papier. J’ai appris seul à dessiner des plans d’architecte pendant mon adolescence en commençant par recopier des plans puis en créant les miens. Maisons, appartements, immeuble, quartiers, équipements publics, une ville. Là je me souviens de mon père fier de m’apprendre à dessiner une perspective pendant mon enfance et des morceaux de bois d’une scierie qu’il me ramenait après le travail pour faire des constructions. J’ai suivi des études d’architecture, obtenu mon diplôme et travaillé pendant quinze ans.

La part de mon enfance dans mon travail !

Voici mon état d’esprit quand je suis en train de créer. Je n’ai plus d’âge, le temps n’existe plus et peut passer, je suis dans une bulle, dans mon univers. Comme un enfant qui joue seul avec ses jouets dans son imaginaire. J’aimerais que le temps s’arrête pour pouvoir continuer. Seules la faim et la fatigue m’arrêtent quand je suis vraiment plongé dans mon art. Je fonctionnais déjà ainsi quand j’étais enfant, je jouais seul et tranquillement dans ma chambre pendant des heures. Les appels de mes parents pour aller manger ou dormir me ramenaient à la réalité. Aujourd’hui je reste organisé et sais m’arrêter pour respecter les rythmes de la vie et des autres.


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