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Bannir les raisonnements et traduire sa chair en swing

Bannir les raisonnements et traduire sa chair en swing

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Je ne veux plus de production de raisonnements, je ne veux plus que nos chants intérieurs.

Il faut bien dire que je ne supporte plus aucun raisonnement. Dès le début du commencement d’une phrase, je sens la baudruche s’enfler et l’arnaque nier celui qui cause, celui qui écoute et tout ce qui pourrait les relier. Me vient immédiatement à l’esprit cette réplique de Francis Blanche dans les tontons : « C’est curieux cette manie de faire des phrases. » Alors quoi, me direz-vous, on ne communique plus ? Mais nous ne sommes pas des communicants, nous sommes justes des personnes. Nous n’avons pas de wording dans nos bagages mais un chant, un swing, un slam. Au-dedans.

Les raisonnements abaissent la réalité à notre aune. C’est une réduction, une caricature. On fait de la réalité une pâte à modeler à l’infini. Le toy idéal de nos jouissances intellectuelles. Causer, confronter ses raisonnement, si l’on retire le zinc, est un exercice pathétique. Au moment où le jargon quitte les comptoirs, pour se draper de sérieux, j’ai l’impression qu’il devient une langue étrangère, toujours de bois. Et ce charabia est censé me comprendre ? Je refuse. Je résiste. Je refuse de discuter davantage. Je me tais.

Les philosophes m’emmerdent. J’ai un ami philosophe. C’est lui qui décide de la définition des mots. Il a donc toujours raison. Et ayant raison, il nuance aussitôt pour se donner partiellement tort, distinguer le vrai du faux, se distinguer lui-même. En fait il piège la langue. Il fallait le dire plus tôt si son trip c’était de jouer avec les mots. Moi je préfère avoir tort qu’être faux. La juste mesure n’a pas de chair, seule l’outrance crie. La parole devrait toujours contenir le risque permanent de se tromper, la possibilité du sacrifice.

Les moralistes modernes m’emmerdent. Je n’ai pas d’ami moraliste moderne. Mais bon. C’est cette façon de changer les définitions, de les inverser en permanence, qui m’agace. En permanence, ils rendent obsolètes ce qu’ils firent, ce qu’ils furent. S’opposer revient à être moraliste moderne d’avant-hier. Et les suivre est épuisant. Je comprends bien sûr le plaisir pris à se sentir dans le coup, à s’updater sans arrêt. L’onanisme de la dialectique ne saurait pourtant égaler le plaisir pris à fredonner un blues sous sa douche.

Ceux qui prennent leur vessie pour une lanterne m’emmerdent. Ils puisent leur raisonnements dans leurs entrailles, leurs boyaux et ne cessent de se prendre la température pour qualifier leurs émotions. Pelotes de déjection. « Ça me fait quelque chose quelque part, Ca … » alors qu’il serait plus raisonnable de dire avec l’ancien président, ça m’en touche une sans bouger l’autre. Peu me chaut serait un beau slogan d’un monde qui insulterait l’avenir, un monde éternellement jeune.

Et plus je cause, et plus je me dis que je suis moi-même le piège. N’est-ce pas produire un raisonnement que de vouloir bannir les raisonnements ? Quelle prise de tête ! Il faudrait me débarrasser de mon cerveau, une décollation pour enfin décoller. Ne jamais toucher terre, comme une plume d’ange. Trouver son phrasé pour oublier les phrases. Parler tout le temps comme Claude Nougaro. Mâcher sa musique intérieure, traduire sa chair en swing. Si c’est possible…


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