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Nous avons miséré ensemble

Nous avons miséré ensemble

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« "Nous avons miséré ENSEMBLE et je l'aime", c'est ce que disait un vieux type aux cheveux de la guerre d'avant. Et il faut que nous misérions ensemble dans des ascenseurs quotidiens. »

Il y a des phrases qui vous fondent et vous irriguent toute une vie. C’est le cas de cette phrase parlée dans une chanson d’Yves Simon, entièrement parlée. Une phrase issue aussi d’un roman de l’auteur. Elle me fonde parce qu’elle me rétablit dans mon mystère. Les phrases énigmatiques nous prennent à rebours dans la lecture pour nous proposer une contemplation de ce qui devrait être accessible à la raison. C’est ce que les poètes appellent une proposition.

Cette phrase énigmatique reste en moi comme le désir de vieillir avec quelqu’un que j’aime, avec celle que j’aime. « Je veux vieillir avec toi, à tes côtés », déclaration d’amour bien étonnante pour des jeunes gens ? Cela tombe bien, je ne le suis plus. Je ne l’ai jamais été. Je ne vais tout de même pas proposer à celle que j’aime de nous nous épanouir ensemble, ce serait rendre rentable l’amour, la vie… le meilleur moyen de planifier une rupture.

Etre marié pour le pire et pour le meilleur signifie surtout pour le pire, pour assumer ensemble une misère que certains appellent tragédie. Il faut partager sa misère, son purgatoire, car nous vivrons l’agonie seul. Profitons de partager encore notre misère, tant qu’il nous en reste, de cheminer en s’appuyant l’un sur l’autre, comme un petit vieux et une petite vieille. Un vieux dit à une vieille : nous avons miséré ensemble et je t’aime. Parce que nous respirons encore. Il est encore l’heure de chanter, même si c’est une plainte, notre blues, ma mie. Respirer, chanter dit le chanteur.

Misérer ensemble, c’est tout simplement mettre en commun un peu de vie intérieure, mettre en commun un peu de silence, la seule forme honnête de prière commune. Nous allons patienter ensemble, nous tenir la main jusqu’au départ. Premier et ultime rêve érotique : croiser les doigts de l’autre, serrer fort et tenir longtemps, plus d’une heure, s’engourdir. Se signifier l’un à l’autre.

Pourquoi ce papier ? Parce qu’une phrase d’Yves Simon m’obsède ? Parce que j’ai cru dire je t’aime en disant que je voulais vieillir avec elle ? Peut-être. Parce que je ne veux pas mentir. On se marie pour le pire parce que l‘on vit pour le pire. Nous allons à l’abattoir, et dans ce long convoi, j’ai peur de l’amour, alors je le serre fort. On peut passer ici d’Yves Simon à Dominique A. Ça se fait. Si facilement. Insensiblement Notre purgatoire commence sur terre. Facile à identifier si nous dégageons ce qui fait divertissement. Si nous nous dépouillons de nos personnages pour entrer dans le convoi de ceux qui veulent laver leurs vêtements et parler enfin la langue des dieux. Misérez ensemble jusqu’à l’agonie et vous verrez. Psalmodions notre misère en avançant le pas lourd, et écoutons le chant s’amenuiser, comme celui des Carmélites montant à l’échafaud. Quand, à la suite de Blanche, il ne restera que votre filet de voix rythmé par vos pas vous guidant marche après marche, à votre gloire tragique, quand vous quitterez le convoi, vous pourrez encore respirer et chanter, encore : nous avons miséré ensemble et je l’aime.


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