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MN prend la marge et revient en septembre


Dantec, les résidents

Dantec, les résidents

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J’ai pris mon temps avant de me lancer dans la rédaction de mon petit commentaire du dernier roman de Maurice G Dantec, Les résidents, publié aux éditions Inculte l’an passé. On peut prendre son temps quand on est persuadé de faire les choses. Et si j’étais persuadé de le faire, c’est que je ne pouvais pas ne pas produire ma petite glose sur le dernier Dantec, c’était obligé, et sans doute nécessaire pour que toute chose soit accomplie. Comme ancien rédacteur de l’excellente revue en ligne RING, comme ancien co-gentil-animateur du Vortex, le fameux cercle des lecteurs de Dantec dans lequel je stressais les membres en leur rappelant dans la fameuse Doxa qu’un écrivain les regardait pendant qu’il écrivait, comme ancien co-lecteur du premier et dernier roman de Dantec publié chez RING, Satellite Sisters, et enfin comme témoin brutal de la rupture entre l’écrivain et la récente maison d’éditions, je ne pouvais pas ne pas lire le Dantec « d’après », je ne pouvais pas le laisser passer et faire mine de ne pas le voir.

Oh, je ne vais pas faire une thèse sur ce livre, ce livre qui, comme tous les autres, contient tous les précédents. Cette thèse ne pourrait être qu’extrêmement plus longue que le livre lui-même, provoquant l’étalement des surplis de la narration et la démultiplication des questionnements. Donc pas de thèse, mais juste quelques éclairages, des spots de lecture.

De quoi parle-t-on dans Les résidents ? La bonne question serait de dire de qui ? En effet, le roman semble réellement s’écrire et s’incarner dans l’être même des personnages créés par l’écrivain. Il y a donc une tueuse en série, Sharon, qui distribue la mort de façon sacramentelle, un jeune garçon serbe, « enfant soldat perdu dans le monde de toys’R Us » (p 79) ayant planifié et réalisé un carnage chez ses petits camarades et une jeune femme sortie d’une enfance d’objet sexuel pour partir en quête du réel et se débarrasser du monde fictif qui ne l’a pas vue grandir. Trois trajectoires destinées à se croiser. Il y a également le père de Sharon, Franck Sinclair et ses deux complices, ses agents-gardiens, ce père qui a compris comment Dieu écrit le monde, et qui œuvre ainsi depuis « ailleurs ». Il y a un lieu également, une base nommée Trinity Station, où tout le monde doit converger pour apprendre, apprendre avant les bombes, apprendre avant de se relier hors de ce lieu commun.

Dantec vomit les tièdes

Seule la vérité tue, car la vérité, c’est la mort. Sharon dans les premières pages du roman distribue la mort par générosité, comme grâce ultime, comme coup de grâce. Quand toutes les grâces ont été épuisées, il ne reste que le coup de grâce, expression même d’une colère face à la médiocrité, l’absence d’exigence, le gâchis de ces hommes tièdes. Tous ces hommes qui se comportent comme des prédateurs ordinaires face à la chair féminine, ces hommes et ces femmes qui consomment leur vice et se laissent instrumentaliser par lui. Sharon, dès qu’elle les voit, a le besoin irréfragable de les avertir qu’elle va devoir leur dire la vérité sur eux-mêmes, sur ce qu’ils sont, sur ce qu’ils devraient être, sur qui elle est et comment elle s’appelle. Seule la vérité tue, car la vérité, c’est la mort. Le meurtrier est donc l’anti-dénégation de la société généralisée, il révèle le monde et ce pourquoi il a été créé. Si la vérité ne tuait pas, l’homme ne serait pas mortel… Et Sharon se fait une collection d’hommes tièdes pour dire son nom, incarner son nom.

Il suffit d’un corps et d’un nom

Tout nom est un code. Dantec dénonce cette tentative du monde de réduire l’être à une fonction. C’est ainsi que la petite fille qui ne devait être que le sextoy de son père fut réduite au nom de Vénus. Mais avoir une fonction pour les autres dans le monde, ce n’est pas tout à fait comme être une personne. Et pour se reconstruire un nom, la petite fille va se choisir un autre corps, plus vaste. Il y a toujours corps de substitution, quand le sien est détruit, altéré, nié, l’esprit peut prendre possession de l’espace, la liberté est infinie, comme la personne humaine. Ce corps de substitution peut être le sous-sol de la station service, le miroir, le corps de l’autre, le monde dans sa totalité. « Son identité se translatait dans un corps-copie, un corps expérimental, un corps au service de la science venue d’ailleurs. » (p 264) Un corps ? Ce n’est au final qu’un territoire dont l’âme est la forme. Dantec nous le démontre. C’est un territoire dont l’âme est la carte, le code. Parlant de Vénus : « C’était elle la carte d’état-major de ses propres états psychiques » (p 272)

De son côté, Sharon a un rapport très particulier avec le corps des autres, puisque c’est la mort de ces autres qui lui permet de retrouver un nom l’espace d’un instant. « Elle avait échangé son corps contre un nom, elle avait échangé sa chair contre une arme » (p 60) et l’enjeu est explicite dès le début du roman : « Les morts l’aident à se faire de sa propre image une vérité absolue. » (p 14) Sharon dont le corps fut brisé, souillé, humilié, détruit par l’expression de la volonté habitant d’autres corps, a besoin aujourd’hui des corps des autres pour parvenir à exister encore. Elle a besoin de faire œuvre de justice pour se voir restituer une dignité. « Les transfigurations reflétaient (…) cette forme métastable où le corps serait enfin habité de nouveau par le Nom ». (p 122)

Enfin, Nowak, le jeune Serbe apprend dans Trinity Station à piloter une espèce de drone, le cyberplane. Cet apprentissage est en fait transmission du jeune Serbe vers l’avion. Il lui transmet sa volonté d’aller par là, ainsi, de revenir, etc. et l’avion devient lui-même un corps qui a la forme de la volonté de Nowak devenue son âme dupliquée, si je peux me permettre de le comprendre comme ça. Mais ce n’est d’ailleurs encore qu’une étape. Celle qui suit, est de symboliser et d’incarner l’unité des trois corps, l’unité des trois personnes : Sharon, Venus et Nowak. « L’avion qui n’est plus un avion est devenu ce qu’elles/il sont, tous les trois, à la fois ensemble et chacun, et il ne cesse de devenir ce qu’elles/il sont : triangulation permanente des noms, des corps, des psychismes. » (p 517)

Pourquoi tant de comment ?

Dantec le rabâche, ce sont les comment qui l’intéressent et non les pourquoi. C’était déjà présent dans ses anciens livres mais comme il insiste peut être davantage encore ici, nous pouvons y poser un œil. Effectivement, par le roman, Dantec montre que tout ce que nous espérons relève de la science-fiction, au sens où ce sera révélé techniquement vrai dans le futur. J’oserai même dire que tout ce en quoi nous croyons relève de la science-fiction, là encore, du futur. Nous retrouvons bien là l’écrivain qui se qualifia de catholique du futur devant des critiques littéraires goguenards et fats.

À chaque fois, le questionneur devient questionné s’il pose la question du pourquoi. Et la question centrale qui grossit tout au long du roman est « comment ». Comment cela va-t-il se faire ? Cette interrogation qui fut la seule que la Sainte Vierge dit à l’ange Gabriel à l’Annonciation. Et non pourquoi. Il y a dans l’enchaînement narratif lui-même une réponse à l’existence. Pourquoi ce chemin, pourquoi cette trame, pourquoi ce piège ? Et la réponse ne peut être que contenue, inhérente à l’acte narratif lui-même. Parce que ce chemin, parce que cette trame, parce que ce piège. Par le comment, Dantec nous explique comment c’est possible, comment tout le surnaturel est possible, puisque les explications sont contenues dans le futur.

Le Verbe, l’Électricité et la plénitude

Les 600 premières pages sont très lisibles, limpides. Ce serait presque désobligeant de le dire, si nous ne savions pas comment certains ont souffert à la lecture de certains passages de Satellite Sisters. On retrouve ainsi le Dantec de ses débuts, un Dantec qui raconte une histoire sans livrer de cours de théologie comme dans Cosmos incorporated… Un Dantec qui aurait traversé la folie et l’aurait peut-être domestiquée, pour nous écrire depuis l’autre rive. On le pensait fini, on le retrouve plus fort encore.

Dantec commence sa narration au marteau pilon. Il se plait à répéter plusieurs fois de suite la même idée, à la décliner aux cas possibles. Trois fois valent toujours mieux qu’une, surtout si on veut faire comprendre que dans cette histoire, la trinité est l’axe central pour aborder une évolution de l’être humain. Saint Paul aussi fut redondant en son temps, il enfonça bien le clou pour ne pas laisser échapper en l’air une parole essentielle.

Le rock, la musique électrique, arrivent page 572 avec le début du road movie final. Pour que la lecture se fasse plus rapide, rapide comme un téléchargement. On ne lit pas Dantec, on se le télécharge directement, très haut débit. Le nombre de pages ne fut jamais un obstacle. Les innovations stylistiques de Satellite Sisters arrivent également à ce point du récit et petit à petit prennent possession du texte et du lecteur. Ce sont des raccourcis électriques qui nous font un peu perdre le fil pour que la narration trouve une efficacité nouvelle. On se demande alors toujours ce qui est réel ou non dans ce qui est raconté, notre imagination décroche, et pourtant on est dedans et on ne peut en sortir. On ressent sans voir. Pouvons-nous accéder à ce que les héros du roman accèdent alors que tout autour d’eux rend aveugle ? On en prend plein la vue, c’est un clip. La couleur, la musique, la vitesse, tout est là, c’est que nous ne sommes plus extérieurs au texte, on nous a incorporés. C’est normal puisque l’on n’est plus dans le monde de la matière, mais dans le monde de la lumière.

Incarnation/transfiguration

Aucun roman de Dantec n'est fait sans arrière pensée religieuse. Chaque roman de Dantec semble davantage développer tel ou tel point particulier de théologie sous la forme d’une narration. Il permet de comprendre davantage par l’histoire racontée, par l’imagination, à quoi peut ressembler ce qui nous comprend, à quoi peut ressembler celui à l’image de qui on a été créé. Il y eut les romans de la réversibilité (Métacortex par exemple), puis celui de l’espérance (Satellite Sisters) et enfin aujourd'hui celui de l’incarnation et donc également celui de la transfiguration. Les deux allant nécessairement ensemble.

Dantec s'obstine à vouloir nous faire appréhender des notions de synthèse d'existences disjonctives, cette synthèse qui rend vrai. C’est en se reliant que l’on atteint un niveau de désir supérieur. « Elles étaient les sœurs d’une entité tierce » (p 334) Les trajectoires des deux femmes et du garçon se croisent et s’éternisent au point de croisement. Les trois se ressemblent et s'assemblent car ayant commis un homicide multiple. « Venus avait été volée de son enfance, Sharon avait été volée de son futur. » (p 323) Et c'est en se donnant comme trajectoire, celle d'exister d'avoir un nom et un corps, que les trois se retrouvent, se relient et permettent de révéler le désir qu'ils ont en commun. « Elles/il sont nombres. Entrelacés dans la chair. Elles/il sont une hélice génétique devenue triple : les deux chaînes codantes, moléculaires, séquentielles, digitales, rendant visible la troisième secrète, cachée, couverte par le programme-plus-noir de la division infinie : le code, l’encryptage, la structure analogique invisible à la lumière » (p 517)

Par ailleurs, comme tout bon écrivain qui se respecte, Dantec a compris que la création est narration et vice versa. Que les personnages qu'un écrivain crée sont véritablement libres bien qu'écrits. Ayant appréhendé le lieu de la toute éternité, il le fait tenir à un de ses personnage, le père de Sharon, celui qui va maîtriser la narration sans jamais empêcher les trois êtres et ses agents gardiens de Trinity Station d'être libres. Celui qui peut faire du Re-Enegineering, c'est à dire des miracles…, des rétro-programmations modifiant le champ des possibles en permanence. Quand on lui pose la question d'où il était pendant toutes ces années où on le croyait mort, il répond simplement : « J’étais ailleurs. Ou pour être scientifiquement exact : j’étais plus tard. Mais j’étais aussi avant. » (p 497)

Dantec a l’intuition des vérités théologiques, il a reçu cette grâce. Et il assume sa mission de nous les faire toucher par la littérature. De ce qu'il a compris de la Vérité, il en fait une somme, comme saint Thomas, sauf que lui c’est sous forme de romans.


Modifié par Dantec, sauvé par Dantec
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