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Décivilisation de Renaud Camus

Décivilisation de Renaud Camus

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Quel geste opportun de sortir des étagères, au cœur de l’été, l’ouvrage de Renaud Camus Décivilisation, paru en 2011 ! Heureuse initiative qui se double, en outre, d’une riche et belle rencontre lomagnole avec notre auteur, en ces jours brûlants d’août qui laissent croire que « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles ». Le préfixe est abondamment utilisé par le théoricien du Grand Remplacement : décivilisation, déséducation, déculturation, déréalisation, pour caractériser, par ces néologismes riches de sens, un mouvement de déconstruction –encore un quelque chose- qui, tel un rouleau compresseur, finit de broyer les derniers vestiges de notre civilisation. Plus que trois à quatre ans pour espérer inverser une tendance profonde, celle du remplacement global de notre civilisation par une autre, par un monde étrange car substantiellement différent de notre identité profonde : le monde arabo-musulman. Trois à quatre ans ? Un compte à rebours, évalué, chiffré par Camus lui-même, avant le basculement définitif. Autant dire une minuscule durée, une goutte d’eau, une larme à l’infinitésimale densité.

Quels sont donc les enseignements de notre auteur dans l’urgence et l’exigence de sursaut où nous nous trouvons ? « Pour la prospérité et le dynamisme dans une société donnée, il y a nécessité de l’existence en son sein d’une classe cultivée », ce qui est plutôt mal vu par l’idéologie égalitariste ambiante. Cet égalitarisme, pilier de « l’hyperdémocratie », qui est par nature « répressif et avilissant ».  La déculturation en cours, comme poussée à son paroxysme, va toucher jusqu’aux milieux du pouvoir qui sont rarement cultivés, et pratiquent par ailleurs le népotisme. Dans le monde techniciste où nous sommes plongés, dont Renaud Camus situe l’origine à l’ère industrielle au XIXème siècle, l’homme doit être interchangeable. Il lui faut perdre sa singularité et devenir fongible dans un grand ensemble, l’immense marché global, dont il est l’une des composantes anonymes. Dans ce paradigme techniciste de la masse informe, les Français ne sont plus des individus mais des produits qui doivent « investir pour la croissance ». C’est la fonction première et unique qui leur est assignée. Le « marché Dieu » ne peut d’aucune manière s’accommoder de la culture qui lui est un obstacle. Ecoutons notre auteur nous dire mélodieusement et finement ce qu’est la culture perçue par les déconstructeurs comme objet à détruire : « elle est liée aux maisons, aux bibliothèques, aux collections privées si modestes soient-elles, aux jardins, à une inscription de l’individu dans le paysage ou dans le quartier, à une expérience héritée du temps, rendue palpable par les objets, des souvenirs, des images, des livres fréquentés dès l’enfance, d’incertains récits, une mythologie intime, le roman familial. On a créé un monde d’éternels nouveaux-venus, de fils de personne, auxquels l’espace sensible ne parle pas et qui le traversent sans le voir ». La culture, comme dit François-Xavier Bellamy dans les Déshérités, est, pour les déconstructeurs, l’ennemi à écarter absolument, car elle est à leurs yeux profondément discriminatoire. Pour le philosophe, cet abandon idéologique du savoir a conduit au « choc des incultures » dont l’une des plus tangibles manifestations est l’agir violent –voire désormais, dans un degré supérieur, barbare- de ceux que nous appelons, de longue date, les enfants du nihilisme. Autre point de cette déréliction civilisationnelle –encore un dé quelque chose-, c’est la déliquescence –pardon- de notre langue, le français. Cioran affirmait qu’une patrie, c’est essentiellement une langue, et il faut bien accepter l’évidence qu’elles partent toutes deux à vau-l’eau, la langue comme la patrie. Autre signe du temps, l’abandon progressif du foyer par toutes ces mères de famille qui dispensaient naguère l’éducation maternelle et servaient ainsi le bien commun. L’infantilisation généralisée, le culte du jeunisme de la population adulte, la ludification de l’espace public forment ce creuset où se meut l’homme post-moderne repu de festivités, de divertissements, de spectacles, d’images, de jeux, le fameux homo festivus cher à Philippe Murray. « Eduquer un enfant, c’est l’inadapter » affirme encore Renaud Camus. En extirpant cet enfant du déterminisme social standardisé, il faut assumer de le mettre en porte-à-faux et d’en faire un « objet de moquerie et d’antipathie collective ». C’est le fameux « signe de contradiction » des chrétiens, le radical et exaltant « être dans le monde et pas du monde ». Dilemme ardu pour les parents qui se soucieraient de dispenser à leurs enfants une « vraie éducation », assumant ainsi de prendre le contrepied de la Grande Déculturation actuelle.

Il y a évidemment, dans cet ouvrage, une esthétique camusienne, toute contenue ici : « la forme protège l’être, elle le fait tenir droit, au propre et au figuré. Elle est le garant de l’heureuse verticalité de vivre. L’avachissement n’est même pas une mélancolie : c’est un marasme, une dépression, une renonciation soi-mêmiste à soi-même ». Autre viatique, cette définition de la vie morale : « la vie morale (et la vie civique a fortiori), c’est être deux : l’être de pulsion, de désir, d’instinct, d’instant, d’instantané, d’immédiateté, et, en face de lui, de côté, un peu à l’écart, l’être de garde, de réserve, de réflexion, de médiation, qui surveille et modère comme il peut le premier ». Si « rien ne peut être enseigné en régime hyperdémocratique où c’est la position même de l’enseignant (terme sous lequel il faut inclure les parents) qui est sapée », il faut se donner à présent pour ambition de rendre à nouveau l’enseignement désirable et, serait-on tenté de dire, l’autorité désirable elle aussi. Il faut encore évoquer la tyrannie de « l’éternel présent » qu’on nous somme de vivre, nous enjoignant de nous couper de nos racines, nous enseignant une histoire anachronique pour brouiller tous repères, cet « éternel présent » imposé au citoyen devenu « supporter » et consommateur invertébré. La Grande Déculturation induit une « prolétarisation générale, très observable à l’œil nu », selon Renaud Camus, « par l’enseignement de l’oubli, avec la sortie de la syntaxe, la désaffiliation générale, l’omniprésence de la télévision, de ses séries et de ses jeux vidéo, par une déréalisation ». Se souvenant de Finkielkraut, cet « intellectuel empêché » -parmi d’autres- par le politiquement correct intimant de ne jamais dépasser la ligne rouge, pour qui « l’antiracisme dogmatique est ce nouveau communisme du XXIème siècle », notre auteur nous met aussi en garde contre les « intellectuels organiques du communisme », ces négateurs du réel.

Par quel chas étroit pourrait alors bien passer le salut de notre civilisation ? Au point où nous sommes de l’aggiornamento du Grand Remplacement, il y a d’une part une « remigration » à opérer, c’est-à-dire un retour des migrants vers leurs pays d’origine. Dans un mouvement concomitant, il faudrait retrouver « le désir de notre culture », par « une sécession interne » qui se traduirait par la création d’îlots dédiés l’un à la culture, l’autre au patrimoine, tel à l’écologie, celui-ci à l’école, dans lesquels on agrégerait, par un choix thématique librement consenti, tous les désireux de notre civilisation. C’est la « théorie des sanctuaires » qui ne manque pas d’attraits car elle s’apparente à une voie étroite et escarpée où l’on voit bien que le désir serait le moteur libre et agissant d’une participation/contribution de chacun à la « recivilisation », un acte de résistance à l’idéologie remplaciste, une revanche de la singularité sur la régression égalitariste et collectiviste.

Si cette « recivilisation » doit avoir lieu, elle passera pour Camus, par ce « moins pour le plus », le « après-vous » haute expression de la civilisation pour Lévinas, ce « moins pour le plus » qui s’apparente à « cette façon de reconnaître l’autre et d’abord de le voir et de laisser paraître qu’on le voit, qu’on lui fait sa place dans la communauté d’espèce ». Autrement dit, la revalidation de l’altérité, ou le choix reformulé de l’acceptation de la singularité du prochain. Il s’agit ni plus ni moins de la relégitimation de l’homme et des liens civilisationnels qui le connectent à ses contemporains.


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