Découvrez la collection Mauvaise Nouvelle, aux Éditions Nouvelle Marge.


Farid Tali, Fils de famille (2/2)

Farid Tali, Fils de famille (2/2)

Par  

Fils de famille, Farid Tali

MF : « La confusion est une façon d’être. », voici le jugement violent porté par le professeur de philosophie du lycée des beaux quartiers sur votre jeune héros. Celui qui ne sait pas qui il est se voit étiqueté. Comme si il était à l’origine de la confusion dans laquelle il vit. Qu’est-ce qui fait que ce héros humilié ne se révolte pas, ne rentre pas dans un combat qui aurait à la fois la vertu de répondre mais également de sortir de la confusion qui lui est reprochée ?

FT : S’il est à ce point blessé par la remarque du professeur de philosophie, c’est qu’elle est vraie. En ce qui me concerne, écrire me permet de poser un cadre sur du vécu, autour de ce vécu. Mes livres m’aident à vivre avec plus de clarté. Je suis en train d’écrire un livre sur mon métier (professeur de lycée), ce qui m’aide beaucoup à y voir plus clair et à y mettre de l’ordre. L’écriture, pour moi, structure le réel et mon rapport à la réalité. La littérature, sa pratique, est une révolte et un combat contre l’humiliation faite à ma pratique de la langue. Que ce soit ce professeur de philosophie ou d’autres, quand on a émis l’idée que j’avais un rapport confus au langage, ma révolte ou ma réponse est d’y apporter une preuve qu’est le livre. Mais je ne suis pas sûr que ma façon de pratiquer la langue soit toujours aussi claire que je le réclame. Vous avez la gentillesse de parler de mon style comme étant proche d’un style proustien. J’ajouterai à plus forte raison l’influence de Claude Simon. Un ami dit de ma phrase qu’elle est baroque, une jolie et polie façon de dire qu’elle est confuse. Ce n’est pas faux. Au fond, c’est une espèce de forme habitable cette exécution confuse du style : c’est parce que mon rapport à la réalité est confus que des lecteurs voient dans mon style de la confusion. Ou un style baroque pour m’être plus aimable. Tout dans le style, il me semble, reflète la vision du monde de l’écrivain. Je conçois très souvent le réel comme un amas de sensations et de sentiments qui me submergent, il m’est très difficile d’y voir clair, et cette difficulté est au fondement même de mon désir d’écrire. Si j’écris ce n’est pas par prétention, c’est que je n’ai pas le choix. Je n’ai donc aucun mérite. Vos questions sont très intéressantes, très (trop ?) profondes et me semblent dépasser la limite d’un entretien. Je suis obligé d’aller très (trop ?) vite et par conséquent je mange quelques étapes, veuillez m’en excuser…

 

MF : « Un tas de "ça ne se faisait pas" était venu s’agglutiner à lui. » Une société est remplie de codes implicites qui excluent mécaniquement. Être civilisé, entrer dans une civilisation, c’est observer les conventions, les comprendre, et non pas les imiter, mais les accepter. « La convention c’est l’autre. », disait Renaud Camus. Vous avez dédicacé votre livre à Renaud Camus, pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

FT : J’ai beaucoup d’admiration pour l’œuvre de Renaud Camus, son journal surtout, et Du Sens également. J’ai voulu lui rendre hommage. Quant au roman lui-même, il partage pas mal de thèmes de préoccupations avec l’œuvre de Camus. J’aime aussi beaucoup Vaisseaux Brûlés, une œuvre qu’on ne peut lire que sur le web. J’aime les écrivains dont la forme épouse le sens, j’aime les créateurs de formes. Pas d’une forme arbitraire, mais de celle qui convient parfaitement au propos à tenir, Rousseau, Saint-Simon, Zola, Châteaubriand, Proust, Sarraute, Simon… et bien d’autres. Mon matériau de départ est le vécu autobiographique auquel j’espère trouver une forme compatible, une forme habitable ou heureuse. J’admire en Renaud Camus cette habileté à trouver chaque fois la forme qui convient. Il y met la forme qui convient et le réel devient tout de suite plus vivable. Pour reprendre l’expression que vous citez, il est vrai que le rapport à l’autre est le socle de la civilisation, comme il est au fondement de la morale. Je ne suis pas toujours d’accord avec Camus, surtout dans ses derniers embranchements touchants au Grand Remplacement. Je trouve qu’il va trop loin dans les possibles solutions à ce problème. Pour moi, les mots décolonisation et remigration suscitent de la violence à laquelle Renaud Camus nous a peu habitués. Il faut trouver des solutions liées à l’assimilation. Je sais bien qu’il est difficile d’assimiler des peuples entiers mais il faudrait trouver une façon de rendre français qui soit différente de l’intégration. Enfin, je reconnais que c’est un problème des plus complexes, auquel notre civilisation n’a jamais été confrontée, mais les réponses de Camus à ce problème me paraissent simplistes.

 

MF : Votre roman nous donne une lecture politique de nos temps de grandes migrations. Il souligne le paradoxe du déraciné qui n’arrive pas à se libérer de sa famille, donc de ses racines étrangères, pour s’assimiler. On y voit le projet capitaliste mondialiste d’une humanité d’apatride. Votre roman pourrait-il être vu comme une fable de l’immigré ou du fils d’immigré plus exactement ?

FT : J’adhère tout à fait à cette interprétation. Je serais même plus enthousiaste : mon héros est le chantre de l’assimilation. Malheureusement, notre société, depuis la fin des années 80, a abandonné l’assimilation pour lui préférer l’intégration. Ce n’est plus le même projet de société et je le regrette. De toute façon, comme le fait remarquer Renaud Camus, on ne peut pas assimiler tout un peuple d’enfants d’immigrés, on ne peut pas assimiler par millions. L’intégration suppose que les enfants d’immigrés gardent leur culture d’origine. Or l’assimilation suppose d’abandonner sa culture. Ce n’est pas facile, c’est même douloureux. Le héros de mon livre est héroïque en ce sens qu’il accepte de laisser sa culture d’origine derrière lui. Par conséquent, il est en conflit avec sa famille. Ça aussi, c’est douloureux. Toute rupture est douloureuse. J’aime ce mot de « fable » que vous employez, parce que ce n’est rien d’autre qu’une fable de fils de famille. J’ai beaucoup plus de mal à considérer ce qui nous arrive comme un « projet » voulu par quelques-uns concernant l’humanité. Je ne suis pas assez compétent pour répondre à cette question même si je conçois qu’une humanité apatride arrangerait beaucoup le mercantilisme à l’œuvre dans notre société. Je ne sais pas si c’est l’intention de quelques-uns. Mais en tout cas, il est clair dans mon esprit que politiquement, il s’agit de combattre pour que la diversité des nations soit sauvegardée. Comment ? Je l’ignore… Pour citer l’exemple d’un pays qui réussit très bien à ne pas s’exclure du pacte national, le Maroc garde la mémoire de ses traditions sans jamais renoncer à se projeter dans la modernité. J’en ai une vue très modeste à travers quelques discussions avec ma mère à propos des transmissions télévisuelles qui mettent en œuvre ce souci de garder intacte la mémoire des anciens. La France, il me semble, ferait bien d’en tirer des leçons. Il faudrait que nous autres français soyons plus reconnaissants envers notre histoire nationale… (En même temps, je sais que ce mot national est devenu tabou.)

 

MF : « Il aurait fallu qu’un père fut là. » C’est donc ça l’origine de la crise du déracinement ? L’absence du père ? C’est grâce au père qu’il aurait pu être un fils de famille ? Est-ce par le père qu’on trouve une patrie ?

FT : Je réponds positivement à ces questions. Je crois que la présence, même symbolique, du père est primordiale. Dans le livre, le père n’est présent que par son absence ou sa mort, épisode clef du roman, il me semble. Mais cet épisode clef n’est pas raconté. C’est une sorte de trou noir dans la narration. Le récit tout entier est aspiré par ce trou noir. Le fils de famille aurait été plus présent au monde avec un père à ses côtés. Mon héros a manqué de cadre. Le père est une structure, la Loi. Celui qui n’arrive pas à intérioriser le père sera à jamais noyé dans la confusion. Mon héros a manqué de père. Ce père qui aurait ordonné ses pensées, ses sensations et ses sentiments. Je marche sur des œufs. Je ne sais pas ce que c’est que d’avoir un père auquel on se confie et qui représente un modèle. Le fils de famille ne peut pas se construire ni acquérir un nom parce que c’est le père qui donne un nom. L’absence du père conduit à un certain anonymat. Je ne sais si ça compte mais quand j’ai commencé à écrire, j’ai voulu prendre le nom de ma mère, j’ai voulu effacer mon patronyme. Ce n’est pas pour rien si vous rapprochez l’idée de père de l’appartenance à une patrie. C’est le même etymon. N’avoir pas de père, qu’il ne soit pas présent, c’est un peu manquer de patrie.

MF : Pour finir, j’aimerais évoquer une question qui me tient à cœur. Celle de l’existentialisme. Vous écrivez : « En somme, il se sentait vide et ne savait s’il devenait quelqu’un ou même quelque chose ou s’il n’était pas tout simplement cet informe amas de pensées et de sensations… » Il y a un peu du Roquentin de La nausée là-dedans ! Par ailleurs, votre héros n’a pas de nom… Est-ce la promesse du monde moderne que de nous ôter l’existence ? Le déracinement est-il révélateur ou leurre ? Révèle-t-il que l’être n’a pas de vérité en dehors de la civilisation ou au contraire, impose-t-il le leurre diabolique du néant à la conscience ?

FT : J’aime beaucoup La Nausée, plus que l’Etranger. Je trouve le roman de Sartre plus vrai, psychologiquement. On étudie beaucoup le second au lycée, pas le premier, c’est dommage. Vous me faites beaucoup d’honneur en comparant le héros à Roquentin. Je voulais décrire un type en racontant mon héros. Mais je ne suis pas assez familiarisé avec la philosophie de Sartre. Je dirai que le déracinement est nécessaire pour les enfants d’immigrés, il permettra un meilleur enracinement, paradoxalement. Je n’ai pas de solution toute faite pour plus de cohésion sociale. Le vivre ensemble me semble impossible si chacun tient à garder ses particularismes. J’aimerais assez, même si je ne sais pas trop comment les appeler, que l’on qualifie mes textes de récits existentiels, sans rapport avec l’existentialisme de Sartre, ou alors un rapport ténu. Je pense que la société dans un roman peut être considérée comme une tierce personne. L’auteur et le narrateur sont aux prises avec une existence à laquelle il faut trouver du sens. « Si la forme est belle, disait Robbe-Grillet, ça aura du sens. » En amont du récit, il y a le sens qu’on donne à une expérience. Ce dernier passe par le filtre d’une écriture, une forme, qui permet à l’expérience de jaillir, qui devient partagée. En tout cas, c’est un espoir que je guette à chaque phrase. Si l’expérience m’est à moi seul imputée, alors il n’y a pas de livre qui existe. L’autobiographie, qui est mon domaine de prédilection, se trouve à l’origine de mon projet. L’autobiographie d’une société ou d’une famille, cette micro-société où les drames sont souvent féconds. Ces réflexions sont très ambitieuses et je ne sais si elles trouvent place dans un entretien. Un livre, peut-être mieux. Mais l’heure n’y est pas. Je pense à un deuxième récit existentiel sur lequel je travaille en ce moment et qui a pour thème l’Ecole, autre micro-société en ce qui me concerne.


Farid Tali, Fils de famille (1/2)
Farid Tali, Fils de famille (1/2)
Faire de la poésie en famille
Faire de la poésie en famille
Fils du Champa de Bruno Deniel-Laurent
Fils du Champa de Bruno Deniel-Laurent

Commentaires


Pseudo :
Mail :
Commentaire :