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Tesson rend hommage à la Grande Armée

Tesson rend hommage à la Grande Armée

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Sylvain Tesson est le symbole même de l’homme incarné. Incarné puisqu’il se met en permanence en aventure, au risque d’y laisser quelques plumes d’ailleurs, incarné puisque s’il se met en aventure c’est pour s’écrire, et il s’écrit pour se mettre en aventure. Il nous livre cette fois un récit de voyage qui nous plonge dans l’histoire de la déroute de la Grande Armée de Napoléon. Ce livre s’appelle simplement Berezina, du nom de la rivière gelée qui charria tant de cadavre, du nom devenu expression dans le langage commun pour exprimer un désastre. Avec deux amis français, avec deux sherpas russes experts en mécanique, il fait Paris-Moscou à bord d’un Oural, une sorte de side-car, de « motocyclette à panier adjacent » soviétique et nous met en contact avec l’histoire de ces soldats ayant connu tous les fléaux en une seule déroute : guerre, froid, faim, maladie, massacres, cannibalisme, feu, sang. L’enfer mérite plus que le détour, mais une traversée.

Hommage et ironie

Tesson ne se prend pas pour un historien, il ne fait pas partie de la cohorte des journalistes parvenus capables de prendre leur glose pour une science. Non, il ne fait pas l’historien, il raconte une histoire, il raconte un parcours, le sien. Tesson raconte Tesson en quête d’aventures et d’histoires. C’est par délicatesse et honnêteté qu’il met la narration en abîme. Il raconte donc une aventure qu’il a vécue avec des copains, au cours de laquelle leurs discussions, leurs pensées et leurs lectures étaient remplies d’un fait historique : la déroute de la Grande Armée de Moscou à Paris en passant bien évidemment par la Berezina. L’équipée part sans GPS mais avec des livres comme guides de route : les mémoires de Caulaincourt et, pour la littérature, Guerre et Paix de Tolstoï. Le prologue se déroule dans un salon littéraire à Moscou et l’épilogue aux Invalides. Entre les deux, ils s’inscrivent dans le territoire, tracent leur chemin et écrivent le territoire. « Si les paysages s’écrivent » (Berezina – Sylvain Tesson – éditions Guérin – ISBN 978 2 35221 089 4 - P60), évoque Tesson. Oui, ils s’écrivent, nous le croyons.

« Pour rentrer à Paris quand l’on est à Moscou, il suffit de suivre le sens de l’ironie russe et de s’engouffrer dans "l’avenue Koutouzov", du nom du général qui bouta les Français hors de Russie » (ibid p43). Tesson a raison d’aller cueillir l’ironie. Elle est le moteur de l’Histoire, de toute aventure humaine et donc le seul et unique prétexte à prendre la plume. Il faut que les choses se retournent, que les destins s’inversent, que l’arroseur soit arrosé et ainsi de suite. L’incarnation est ridicule certes, mais la mort n’est que suffisance, Tesson se coiffe du bicorne et fixe l’étendard de la Grande Armée sur l’engin le plus inconfortable et aléatoire possible : un Oural, le sidecar soviétique, pour l’inconfort et l’aléa garantis.

Le territoire traversé comme un raccourci dans le temps

Alors qu’un voyage est souvent une conquête, une découverte, là, Tesson met en scène un retour. Il part du point d’arrivée. Il va raconter le rebours, facilement puisque le narrateur comme l’amateur d’Histoire connait le fil des choses. Tesson se passionne pour la retraite, la fuite. Et cette fuite ressemble à une chasse à cour. Tesson semble vouloir élucider la question : qu’est-ce qu’être une proie ? Un troupeau en proie ? Il voit les cosaques poursuivre la Grande Armée « Comme le chien poursuit le Cerf dans la forêt » (Ibid p59).

Dans ce voyage à rebours, Tesson met le territoire au service de l’Histoire. Il est en quête de coïncidences, en quête de correspondances. Il met ses pas dans ceux qui ont souffert, se met en leur présence. Le territoire apparait comme un raccourci dans le temps. Et tous les médias narratifs que sont les livres qui accompagnent la retraite organisée sont en fait des raccourcis également pour ressentir ce qu’ont pu vivre les soldats de la Grande Armée, pour ressentir le froid et l’horreur. Tesson nous donne finalement une possibilité rare de ressentir réellement de la compassion. C’est en refaisant le même chemin, dans des conditions pas si éloignées, que l’on finit par se draper des oripeaux des soldats anonymes de cette histoire.

Avec Berezina, nous vérifions une fois de plus que les voyages mettent en perspective sa propre patrie, d’autant plus quand il s’agit de la rejoindre. De la même façon, le voyage dans le temps qu’offre l’Histoire, met également en perspective l’actualité. L’horreur d’hier replace le djihadiste d’aujourd’hui dans un continuum depuis le Russe salaud dépouillant les soldats agonisant après le passage des cosaques, jouissant de crimes supplémentaires en marge des combats. Nous apercevons donc cette figure de l’éternelle crapule qui profite des guerres pour jouir du crime, de cette humanité du mal qui triomphe un temps. « La guerre tue les hommes, martyrise les bêtes, éloigne les dieux, laboure la terre et engraisse les sols » (ibid p62). C’est ainsi que l’on distingue les hauts lieux là où on peut percevoir le « rayonnement fossile d’un événement qui sourd du sol. »

Une parenthèse s’ouvre sans réellement se refermer quand l‘équipée arrive en Lituanie. Cette arrivée est le symbole du retour dans le temps présent et en Occident, c'est-à-dire le symbole de la fin de l’aventure et de la sortie de l’Histoire. Tesson identifie ce pays, cette porte d’entrée de la zone euros à la porte d’entrée dans la zone Disney. Le choc est violent avec les hauts lieux précédents. Ce contraste pathétique entre les terres froides chargées de fossiles de guerre et ce monde qui non seulement est hors du temps mais nie même le passé, sorti des hauts lieux, sorti de l’Histoire. La zone euros, la zone Disney nous donneraient-elle la nostalgie de l’enfer ?

L’aventure et l’amitié

Berezina est également un livre sur l’amitié. Cette dernière ne peut réellement se nourrir que d’aventures. Car c’est à travers l’aventure que l’on est en situation de s’en remettre à l’autre, d’être interdépendant, de faire éclore la confiance. On s’est cru un temps dans la chanson de Jacques Brel, les bourgeois. Goisque se prenait pour Bourgogne, Gras pour Caulaincourt et moi (Tesson), moi qui suis resté le plus fier, je me prenais pour Napoléon… Bicorne oblige. Nous avons donc cinq gars, trois Français et deux Russes, deux embarcations. D’un côté écrivain et photographe (on regrette de ne pas avoir été invité au diaporama de l’expédition), de l’autre, sherpas et mécaniciens avec les bagages. Tesson l’écrivain cite ses copains pour remplir son bouquin. Il puise son écriture au cœur de la discussion, dans la relation à l’autre. Partis avec des livres comme guides de voyage, ils se font la lecture à haute voix et se transmettent par l’oral l’Histoire. Tesson reçoit les aphorismes des amis et nous les met en partage. La générosité dont nous bénéficions est le fruit direct de l’amitié

Comme des amis, entre homme, ils jouent. Ils essayent de faire les choses à la russe pour faire les aventuriers les uns devant les autres. Un Russe pour les Français qu’ils sont ! C’est à dire « Un rustre approximatif qui compense son impréparation à la vie par une indifférence aux aléas ». Ils roulent à l’intuition, de façon quasiment aveugle, dans la neige et le froid. Ils s’en remettent aux rôles qu’ils se sont choisis. Ce voyage n’est peut-être qu’un jeu, une construction de l’esprit… Ils y pensent. Il s’agit en tout état de cause d’un véritable hommage puisqu’ils accomplissent un rite collectif. Il faut refaire les gestes pour s’en souvenir. Il ne s’agit pas seulement de penser, il faut être incarné jusqu’au bout. Et au cas où le doute viendrait pointer son nez, entre copains, les choses sont simples : « La vodka est autrement plus efficace que l’espérance. Et tellement moins vulgaire » (Ibid p28)

Leur voyage retour se subdivise en étapes, en jours, pour tenir, pour ne pas attendre la mort sur place. Les soldats de la Grande Armée faisaient de même. Sans lâcher Paris de la ligne de mire, ils visaient la fin d’un chapitre pour tenir. A bord de l’Oural, cette motocyclette à panier adjacent de l’époque soviétique, l’équipée a partagé cette fragmentation du temps, du chemin. Ils ont ressenti que chaque étape gagnée était la preuve d’une survie. Le souffle des camions qui les doublaient a souvent été ressenti comme  « la lame de la faucheuse » au dessus de leurs têtes. « J’en étais persuadé : le mouvement encourage la méditation » (ibid p177). En bout de course, un rendez-vous avait été donné à d’autres copains aux Invalides, pour le rite final. Le voyage fini laisse à l’écrivain une satisfaction et une nostalgie mêlées. Derrière une aventure accomplie, on matérialise très bien que l’on vient de faire « un pas vers la mort » (ibid p191)


S'abandonner à lire… Sylvain Tesson
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La grande déculturation
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La bibliothèque 2015 de MN
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