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Journal de bord 4

Par  

Difficile de rester soi-même. Ça glisse, ça fuit, ça se débine à l’intérieur. Faire taire ses colères ? Impossible. C’est un moteur, un sale moteur qui tourne jour et nuit, qui ramène toujours aux mots. Faut y retourner. Cogner dedans. Les tordre. Leur faire gueuler : pitié. Les enterrer vivants au fond de la gorge et les recracher ensuite. Se reconnaître dans cette société? Jamais. Pas une minute. Ça surnage seulement, au point d'être taxé parfois à la volée, de "réactionnaire". Ça flotte dans la déception générale. Déçu des uns, déçu des autres, et pourtant la main continue de se tendre, comme par réflexe, pour recevoir un crachat bien visqueux en plein milieu de la paume.

Voilà l’échange.

Alors quoi ? Se réjouir ? Une femme magnifique, seize ans d’amour. Une vie qui pousse dans une autre. Un peu de reconnaissance dans le microcosme du microcosme. Oui, sans doute. Logiquement. Mais les mots. Les mots attendent. Ils sont tapis dans le noir. Ils guettent depuis l’enfance. Depuis les injustices, les nuits interminables, les réveils à coups de massue, les fins d’été qui sentent la cage fraîchement repeinte. On croyait les avoir étouffés. Raté. Ils respirent encore. Ils se tiennent tranquilles. Ils économisent leur rage. Ils veulent reprendre le pouvoir. Les autres veulent des mots qui rassurent, du nombrilisme qui porte les vêtements de l'altruisme mais les mots ne se déguisent plus. On connaît ces soirées trop arrosées où ça déborde. Où les phrases sortent en désordre, ivres mortes, pour aller se cogner contre le pauvre type d’en face, déjà vert sur sa chaise. Ici, c’est presque tous les jours. Impossible de les tenir. De les museler. Ça pousse de dedans. Ça cherche la sortie.

Un putain de monde coupé en deux. Où il faudrait penser comme l’autre, sourire comme l’autre, marcher comme l’autre, sans jamais balancer les adjectifs qui démangent. L’amitié ? Elle a été cherchée. Accueillie. Nourrie. Élevée. Et pour quoi ? Pour voir le temps et la distance tout ronger. Pour la regarder mourir, lentement. Même pas une belle mort, juste une extinction. Sans bruit, sans lumière. Mais il reste l’amour. La dernière chose, la seule. Celle qui empêche les phrases de devenir des cadavres.

 

Illustration : Egon Schiele


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