Journal de bord J2
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Journal de bord J2
Il règne à lui seul sur toute cette blancheur, bureau, murs, écran, sous une lumière immobile, presque hostile, qui ne laisse rien fuiter. Figé dans un noir et blanc sépulcral, cet intellectuel sans sourire, presque sans lèvres, hors cadre, oppose sa moustache à toute tentative de dialogue, comme une barrière dérisoire et définitive.
Son œuvre, douloureuse pour les mélancoliques, s’est imposée à moi jusqu’à devenir une forme de Bible obscure, un livre auquel on revient sans jamais vraiment y entrer. C’est Lisbonne, éternelle et close sur elle-même, sous un ciel bas qui n’ouvre sur rien, la ritournelle obstinée d’un comptable enfermé dans sa tour d’ivoire, refuge et geôle mêlés, indistincts. Il ne fuyait jamais vers la campagne ; son silence sauvage l’aurait mis à nu. Il lui préférait celui, domestiqué, de l’introspection, ce silence travaillé, poli, qui permet d’étouffer le fracas du monde sans jamais l’affronter.
Pour ma part, je n’ai pas choisi Bucarest. Pourtant, mon errance s’y est brisée net, comme si quelque chose en moi avait cessé de chercher. J’y ai vécu plus longtemps qu’à Paris, et cette idée m’inquiète : ces rues continuent de me résister, de m’échapper, comme si je n’y avais jamais vraiment posé le pied. Je cultive ce rejet, je l’entretiens presque avec soin, comme un dernier espace de liberté, ce refus d’adhérer, ce désir persistant d’inadaptation. Le visage fermé des commerçants me renvoie au sien : ils n’ont pas sa moustache, mais ils dissimulent leurs dents avec la même rigueur, la même économie de présence. Ce n’est pas la langue qui nous sépare, elle n’est qu’un prétexte, mais cette barrière plus sourde, plus insaisissable, du regard qui se dérobe avant même d’avoir rencontré l’autre.
De retour à mon bureau, toujours le même, je m’abîme dans ce face-à-face prolongé jusqu’à l’effacement, comme pour épouser sa solitude, m’y fondre, en adopter le rythme et la respiration. Je l’admire, sans réserve, mais je le sais : s’il n’était pas déjà mort, il me faudrait l’assassiner pour espérer écrire le moindre mot.



