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Journal de bord J1

Journal de bord J1

Par  

Bucarest, 30/04/2026

 

L’ouverture, d’abord. Ce n’est rien qu’un battement de bois, un seuil franchi, et voilà que le silence abdique. Une voix s’engouffre, déliée, impérieuse, elle prend possession de l’espace comme une fumée lourde. On l’écoute s’installer entre les murs, on laisse le monde se repeupler autour de ce corps invisible qui s'étire, qui exige sa part d’air. C’est une affaire d’optique. On braque les projecteurs, on ajuste l’angle, on traque l’ombre portée. Il faut que ça cogne. Alors on épure, on sabre dans le gras du verbe, on cherche l'économie de la lame, ou au contraire, on se laisse envahir par l’onctuosité d'une phrase qui s’abandonne, splendide et obscène. Et la dérive commence. On ne crée rien, on accompagne un monstre. À vivre dans son sillage, on s’aperçoit que c’est nous qu’il invente. On apprend nos propres gouffres à mesure qu'on le regarde marcher. On devient le chef d'orchestre d'un tumulte muet, on règle la mesure, le souffle, la cadence, sans jamais effleurer un instrument. C’est une transe, une dépossession. Si bien qu'au moment de rejoindre la cuisine, devant la cafetière à recharger, on se surprend à tituber. On est rompu. On sent dans sa chair les stigmates d’un combat qui n’a pas eu lieu, la morsure d’un choc qu’on a seul imaginé. Puis l'horloge, implacable, ramène sa petite musique de greffier. On sursaute. Le devoir nous attend à l'autre bout de l'existence : la porcelaine à récurer, les dossiers sans âme, la pitance qu'il faut bien apprêter. C'est l'asphyxie des horaires. On s'éparpille, on se dédouble, on habite trois vies en même temps et, pendant que le temps se vide, on se demande laquelle de ces réalités finira par nous enterrer tout à fait.

Le temps des héros est passé
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Écrire sans bagage ?
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Saint Pétersbourg
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