Découvrez la collection Mauvaise Nouvelle, aux Éditions Nouvelle Marge.

Le loup des steppes : mener une vie de suicidé

Par  

« Que penses-tu de ce livre où je suis décrit ? » Telle est la question formulée par Harry Haller à Hermine, son âme sœur en évoquant Le traité du loup des steppes. Telle est également la question que nous nous posons lorsque nous rencontrons un livre dit initiatique. La lecture est souvent décisive et nécessaire pour celui qui ne parvient pas à entrer dans le foutu âge adulte sans âme. Le loup des steppes de Hermann Hesse fait partie de ces livres-aiguillage qui au sortir de l’adolescence nous proposent de nous mettre en voie de disparition pour ce monde qui ne nous mérite pas. L’élection s’opère dès le début du livre puisqu’il est indiqué sous le manuscrit de Harry Haller : seulement pour les fous… Non seulement, on ne referme pas immédiatement l’objet, mais en plus on se précipite, on fond dans le texte. Nous avons l’intuition d’une élection, il est possible que le livre n’ait été écrit que pour nous, la folie est distinction dans un univers grégaire où chacun se félicite d’être une fractale de chair à canon.

 

Comment échapper à la bourgeoisie ?

Le héros de Hermann Hesse est un intellectuel, aux goûts artistiques raffinés et à la conscience politique aigüe dans le rejet de la guerre que tout le monde à nouveau prépare avec détermination. On se reconnaît facilement en lui, puisque c’est un misanthrope comme un autre. « Je me trouvais en dehors de tous les groupes sociaux. » Et c’est la petite bourgeoisie qui est le réceptacle de son dégoût, tous ces gens ordinaires capables d’engendrer le Dieu qui leur ressemble : le Dieu couci-couça qui branle de son chef morne. L’exigence de Haller le fait vomir le monde englué dans cette confortable température moyenne, … cette béatitude, cette santé, ce confort, cet optimisme soigné, ce gras et prospère élevage du moyen, du médiocre et de l’ordinaire. Et pourtant, il a lui-même trouvé refuge, ermitage dans ce monde bourgeois qu’il vomit. Le voilà donc ermite hérissé ! Le voilà donc dual, mi-homme, mi-loup. Le loup représente le souvenir de l’être, son enfance, cette part de l’être qui refuse l’âge social. Voilà donc caché en lui le sans patrie, le dénigreur solitaire du monde petit-bourgeois. C’est au cœur d’une discussion mondaine avec un intellectuel de l’autre bord, alors qu’il ronge son frein et se sent prêt à mordre, que le point de bascule s’opère. La coupe est pleine, il ne peut plus vivre cette vie domestique, hypocrite, sage, il fuit en ville par peur de rentrer chez lui où seul le rasoir sur sa gorge pourrait encore signifier quelque chose.

 

Mener une vie de suicidé

Une lutte à la vie à la mort entre l’homme et le loup commence. La fraction humaine est celle qui joue toujours la comédie, pour les autres et pour soi. Toute action humaine est vue férocement comique et maladroite, outrecuidante par le loup intérieur. Harry Haller a dès lors le génie de la souffrance et son inaptitude manifeste aux relations humaines ne lui font regretter dans ses errements urbains que l’a-présent et l’aujourd’hui. « La libératrice, pour lui, est la mort et non pas la vie. » La mort étant la seule chose capable de donner un sens à la vie, en l’orientant, à défaut d’autres destins. Après tout, le suicide n’est que « le choix entre une petite douleur éphémère et une souffrance infinie. » C’est donc décidé, il va mourir, il a donc tout son temps pour ce faire. « Que ce fut dans un an ou un mois, ou même demain, la porte était ouverte. » Cette perspective de mourir est l’opportunité de devenir un peu plus curieux des limites… Mais « Comme tous les hommes, Harry croit savoir très bien ce qu’est l’homme et n’en a pourtant aucune idée. » Il se croit dual… Il va découvrir qu’il est multiple.

 

Comment échapper à soi-même ?

Bonne nouvelle, « La schizophrénie est, elle, le commencement de tout art. » Pour s’extraire du monde, le misanthrope a besoin de signes. Ses errances lui font croiser l’enseigne d’un théâtre magique (où tout le monde n’entre pas, seulement pour les fous), puis lire le traité du loup des steppes où il a le sentiment d’être décrit, puis enfin, au bord du suicide, il rencontre Hermine, la pythie. Le loup se cherche un destin, une narration dont il serait le héros, il collecte les indices, se vautre dans les énigmes, puis se rassasie des oracles. Il se met en laisse et décide d’obéir à Hermine en tout. « Je veux te rendre amoureux de moi. » dit-elle. En attendant, il apprend à danser, à aimer le jazz, à aimer les femmes, et toute drogue. Il suit Hermine qui se suicide dans la distraction, à petit feu. Vivre relève d’un savoir-faire, d’un art. Tout ça pour que l’esthète Harry Haller ait une fin en Rock’n’roll avant l’heure : sexe, drogue, crime. « Jamais un pêcheur n’eut tant de hâte de retourner en enfer. » L’enfer, c’est le voyage dans le petit théâtre magique de Pablo le saxophoniste, là où Hermine l’attend pour son dernier ordre : lui donner la mort. Hermine son âme sœur, son doppelgänger, sera sacrifiée pour que s’accomplisse la prophétie. L’amputation de cette moitié-là de Harry ne peut que lui être fatale.

 

L’impasse au bout du voyage

Lui qui disait : « J’arrive aussi peu à aimer et à prendre au sérieux les hommes, la vie et moi-même. » chute à cause du sérieux. C’est le pathétique, l’absence d’humour qui tue Harry Haller dans le théâtre d’illusions, qui tue l’esprit et les possibles de ce théâtre. « Tu as violé l’humour de mon petit théâtre. » lui dit Pablo en sentence. Oui, notre intellectuel, cet « homme aux grandes phrases, à tout ce qui est pathétique et creux » s’est vautré dans son délire de drogué dans le pathétique, cette façon de vivre avec trop de sérieux la tragédie.


Les oiseaux rares
Du renoncement à l’espèce humaine comme la plus parfaite condition d’un suicide collectif
Tesson, La panthère des neiges