Découvrez la collection Mauvaise Nouvelle, aux Éditions Nouvelle Marge.

Molet nous met en discussion avec Nietzsche

Par  

Molet lit Nietzsche depuis ses vingt ans et il confie : Nietzsche a littéralement assassiné qui j’étais. Mais aussitôt il ajour : Nietzsche n’a pas eu de mal à me trouver comme victime puisque je consentais à en être une. Victime consentante dans quel but ? Dépasser sa condition ? Commencer déjà par dépasser la fatuité des raisonnements produits à la chaîne par les penseurs qui se succèdent en chaire sans jamais être totalement incarnés. Et puis : sortir de la causalité. Pour l’Allemand anti-Boches, selon l’expression même de Valéry Molet, les effets et les causes sont des illusions dangereuses. Cette causalité inexistante dissimule l’idée d’éternel retour de l’identique. Et Molet de souligner une fulgurance de Nietzsche quand il affirme que « toute prise de conscience revient à une opération de généralisation, de superficialisation, de falsification, donc à une opération foncièrement corruptrice. »

Mais l’essentiel de cet essai sur Nietzsche intitulé Crépuscule du Chaos. Essai sur le cœur astrologue de Nietzsche, réside dans la tentative de nous faire goûter la phrase du philosophe, sa langue. « Nietzsche décadenasse le distinguo entre poésie et philosophie », nous dit Molet. La philosophie est avant tout une poétique pour notre auteur, c’est à dire un art d’écrire, un art qui se donne à lire. En effet, Nietzsche débute et achève son Gai savoir par des vers. Il finit ses aphorismes en ayant recours à la poésie. Molet résume : « On ne peut comprendre Nietzsche si sa langue n’est pas incorporée en vous. » Il faut donc savoir lire Nietzsche comme un poète avant de le lire comme un philosophe, il faut entendre la langue, recevoir cette pensée avec style, comme un pamphlet. Dire que certains continuent de séparer le fond et la forme comme des médecins légistes dissèquent un cadavre, c’est vraiment oublier que tout écrit est symbole d’incarnation. Et Molet fait de même dans ses essais, il se fait d’abord écrivain. Ceux qui posent la question : que veut dire Molet ?, se trompent de question. Cela n’a aucune importance. En revanche, que nous chante-t-il là ?, voilà la bonne question. Molet a de la conversation et s’en échappe en permanence. Il ne cherche pas à nous rallier, à nous convaincre, il ne parle même pas avec autorité, il nous balade. Comprend qui peut ! Voilà le Bobby Lapointe de la pensée qui se moque du concours Lépine de l’intelligence. C’est dire s’il est impossible de passer un mauvais moment en lisant Molet. Il nous conduit à renoncer à vouloir saisir, à accepter sa propre démission et ses trahisons. Il me rappelle sans cesses qu’il n’y a pas plus con que celui qui dit qu’il n’a jamais changé d’avis !

« Désormais, il ne reste que le devoir d’indifférence. L’écriture n’est que la longue intériorisation de cette indifférence et l’adoption continue du silence » Molet a ses obsessions. Il aimerait bien instaurer une année du silence. C’est sûr que cela limiterait le nombre de conneries immédiatement. Et puis il est vrai que depuis que les objets se sont tous mis à biper et causer, on peut sans doute envisager de la fermer. Nietzsche nous indique que, après la fin de l’espérance, il faut (on peut) commencer à vivre. Y a-t-il une vie avant la mort ?, nous martèle Molet depuis le début, voilà donc la seule question à laquelle il faut répondre. « Nous devrions d’urgence reprendre des cours d’indifférence qui seront les cours de maintien de demain. Cette indifférence retrouvée impliquera le renouveau de la mise à distance. »

Patrice Jean s’invite dans la conversation en fin d’ouvrage pour enfoncer le clou : Inutile d’expliquer la pensée de Nietzsche : il faut le lire. Pour Patrice jean, Nietzsche ne se résume pas. « Je n’écrirai pas sur Nietzsche. Je discuterai, un siècle et demi plus tard, avec lui. » Comme Nietzsche adorait les écrivains français, on peut éventuellement imaginer qu’il lit Molet et Patrice Jean depuis son néant…

 

Valéry Molet, Crépuscule du Chaos. Essai sur le cœur astrologue de Nietzsche (Suivi de La morale du masque de Patrice Jean), Unicité, 2026, 110 p. – 14,00 €.


Valéry Molet dénoue son nœud de pendu
Les pieds de nez de Valéry Molet
Molet : l’extrême limite de la nuit