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Giuseppe Rensi : L’altération optimiste du réel

Par  

(Image : Le mythe de Sisyphe de Serge Mazet)

 

Giuseppe Rensi (1871-1941) était un philosophe italien. Grand lecteur des sophistes et de Spinoza, il défend, dans une œuvre conjuguant scepticisme et pessimisme, une conception tragique de l’existence dont nombre de penseurs cherchent à se défaire. Dans La Philosophie de l’absurde (Allia, 1996), l’essayiste dépeint une condition humaine condamnée à l’erreur et à la douleur, au sein d’un univers lui-même cyclique et dépourvu d’espoir. Un ouvrage décapant.

D’emblée, l’auteur refroidit les ardeurs de ceux qui seraient enclins à enjoliver l’existence humaine. Il proclame sans ambages défendre un scepticisme philosophique doublé d’un pessimisme ravageur : la réalité est irrationnelle, incompréhensible et, par conséquent, foncièrement douloureuse. Le regard assombri par une brume maladive, Rensi semble bien embarrassé à l’idée de troubler le cours ordinaire de la vie du commun des mortels, semblable à un chahut d’enfants enjoués, aveugles à la cruauté intolérable du monde. Sortis de nos songes puérils et dégrisés, nous dressons un constat implacable, digne de Schopenhauer : l’être est le lieu du mal et de la malignité, un enfer ourdi de hasard, de folie et d’ennui. Lucide, le philosophe italien sait qu’une telle amertume ne saurait faire recette : les bonimenteurs des lendemains qui chantent tiennent le haut du pavé, tandis que la multitude se gausse des penseurs chagrins. Les pessimistes sont donc condamnés au silence par leurs semblables, pour qui le verre est toujours à moitié plein. Tandis que les démagogues du bonheur vivent de la philosophie, les âmes éprises de vérité vivent pour la philosophie, dont le but n’a jamais été d’édifier les masses.

Tout d’abord, Rensi constate que l’histoire humaine n’est qu’une succession de contradictions. Chaque jour diffère des précédents, et ce qui est affirmé le lundi est contesté le mardi. Loin d’être subsumée sous une raison susceptible d’ordonner le réel, la réalité constitue un champ de bataille où s’affrontent des opinions fluctuantes, au sein duquel il est difficile de distinguer nettement les jugements droits des sornettes. Si les idéalistes de tout poil, religieux ou non, envisagent l’arène sanglante de l’histoire sous l’angle consolant de la finalité, l’auteur italien adopte plutôt une posture sceptique, athée et irrationnelle. Pourquoi donc les hommes aiment-ils tant s’étourdir d’âneries rassérénantes ?

Le plus souvent, souligne Rensi, l’optimisme recueille l’assentiment de la majorité. Un instinct terriblement puissant, rétif à la logique, pousse les individus à se faire les valets de ce que Schopenhauer nomme le vouloir-vivre, c’est-à-dire une force aveugle et sans but qui meut toutes choses au sein de la nature. Incapable d’affronter la tragédie du monde dans sa nudité, le tout-venant tisse un cocon protecteur, un suaire qui le détourne provisoirement des blessures qui le meurtrissent. Dans un célèbre passage de l’historien grec Thucydide, les Athéniens s’étonnent de la disposition d’esprit des Méliens, lesquels tiennent « les choses à venir pour plus vraies que les visibles » (Histoire de la guerre du Péloponnèse). Le philosophe étend cette caractéristique tenace à l’ensemble de l’humanité : en somme, l’intellect ne fait que rationaliser a posteriori les diktats du vouloir-vivre qui sourd en chaque être humain. Ce bouillonnement vital engendre ainsi inévitablement l’espoir, que l’on peut assimiler au désir : selon une interprétation de son étymologie, celui-ci exprime un manque (desiderare), impossible à combler définitivement. Bien avant Rensi, le poète Leopardi avait mis en lumière cette béance propre à l’homme, qui révèle un décalage considérable entre ce qui existe et ce qui devrait exister. Balloté entre le passé qui n’est plus et l’avenir qui n’est pas encore, le vulgum pecus se condamne à ne jamais vivre pleinement. Difficile de ne pas songer ici à la réflexion de Blaise Pascal : « Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais » (Pensées). Bien souvent, l’espoir fait florès chez ceux que frappe un destin épouvantable : plus le malheur est grand, plus il pointe le bout de son nez. Cet espoir n’est qu’une dent creuse à laquelle beaucoup d’entre nous se raccrochent, une croyance dont il est difficile de rendre raison. En deçà de celle-ci se trouve l’illusion, qui prend racine dans le désir et contre laquelle les arguments les mieux fondés ne peuvent rien. Dès le siècle des Lumières, le philosophe Hume avait mis en évidence ce phénomène : chez l’être humain, l’attente se transforme en un désir pressant de voir advenir un événement espéré.

À ce propos, Rensi nous donne un exemple parlant : celui du trépas. Cette fâcheuse tendance que nous avons à escamoter les faits déplaisants se manifeste avec une acuité particulière face à l’inéluctable, contre lequel les plus enthousiastes ne peuvent rien. En dépit de toute preuve, certains persistent à affirmer l’immortalité de l’âme. Montaigne nous avait prévenus : l’âme cherche, par le seul pouvoir de l’imagination, à forger toutes sortes de chimères pour nier le terme de notre carrière terrestre. Plus radical, Rensi rejoint Leopardi en considérant que la philosophie n’est qu’une entreprise vaine et désespérée, consistant à noircir des milliers de pages dans le seul but d’effacer « le fait de la mort ». En cherchant à déformer la réalité dans un sens optimiste, les penseurs rivalisent d’imagination pour en effacer les contradictions et le tragique dont l’existence est pétrie.

Serions-nous tous fous au point de ne pas nous en rendre compte ?

 

Le nombre de fous est infini

Au cours de la longue aventure philosophique occidentale, on retrouve un différend fondamental qui prend sa source dans le conflit entre Socrate et les sophistes. D’après ces derniers, le centre de la vérité n’est nulle part, puisqu’il n’existe pas. Fins observateurs du réel, ces rhéteurs de talent mettent en avant la relativité des mœurs à travers le globe, font l’apologie de la puissance séduisante du verbe et érigent l’homme en « mesure de toute chose » (Protagoras). Puisqu’aucune raison universelle ne peut rendre compte du réel, seul le maniement rusé du λόγος produit un discours qui, en vertu de son étymologie, tisse (texere) une vérité particulière qu’il faut défendre par la persuasion, au mépris de la conviction. A contrario, Platon nous invite à nous méfier du sensible, qui ne constitue que la première marche vers les Idées universelles du beau, du vrai et du bien. Plus tard, les platoniciens de Cambridge, notamment Cudworth, font feu de tout bois pour lutter contre les conceptions défendues par Hobbes, dans le sillage des rhéteurs antiques : il s’agit de défendre mordicus les essences contre une conception de la justice comme convention, simple contrat entre les membres du corps social.

En outre, cet amour des formes impalpables, vidées de tout contenu sensible, a séduit nombre de philosophes dont les concepts brumeux font encore florès aujourd’hui. Pensons à la volonté générale et à l’intérêt commun vantés par Rousseau, ou encore aux notions vaporeuses forgées par Kant et ses nombreux disciples. Dans la lignée des sophistes, Rensi réduit ces dernières à de simples jeux de langage, à des écorces vides dépourvues de tout contenu empirique. En dernière instance, ces bruits de bouche constituent ce qu’il nomme un « expédient », c’est-à-dire un moyen de fortune permettant de sortir d’un embarras : celui que suscite une existence irrationnelle, douloureuse et, de surcroît, difficile à digérer. Prenons la notion de « devoir » : exaltée par les esprits épris de justice, qui en louent la noblesse, elle est également brandie par nombre de voyous qui dissimulent derrière ce signifiant une multitude de forfaits peu avouables. À cela s’ajoute une présomption dont peu d’entre nous se sont affranchis : celle d’une proportion entre ce qui est et notre esprit. Or, rien ne préexiste aux choses : elles ne font qu’être. Rien n’est en soi chaotique ou ordonné, beau ou difforme ; seuls nos esprits s’imaginent posséder une raison capable de comprendre en toute transparence ce qui se présente à eux. Hume nous rappelle pourtant qu’une telle prétention relève de l’égarement : « Quel privilège particulier a cette petite agitation du cerveau que nous appelons pensée pour que nous devions en faire ainsi le modèle de tout l’univers ? » (Dialogues sur la religion naturelle).

Dans la lignée d’Érasme, Rensi nous rappelle que la folie règne en maîtresse sur les foules : aucun point fixe auquel nous pourrions nous raccrocher n’existe. En effet, chacun poursuit sa propre idée fixe et s’enlise dans ses obsessions, du boucher à l’empereur. Enfermés dans nos univers mentaux respectifs, nous nous complaisons dans une guerre permanente qui témoigne de l’absence de tout port inamovible auquel nous pourrions nous arrimer. Des raisons multiples et contradictoires s’affrontent ; l’ensemble ne constitue qu’un brouillamini tragique au-dessus duquel une raison universelle, inexistante, ne saurait s’élever.

Où trouver la racine d’une telle chienlit ? Dans un faux pas évolutif.

 

Hasard et douleur

Par un concours de circonstances, l’évolution a permis une « altération cellulaire dans les centres nerveux d’un pithécoïde ». À la suite de ce saut biologique, l’être humain a quitté sa stase animale, bercée par la paisible inconscience de la nature ; dès lors, la réalité lui est devenue odieuse et incompréhensible. Capable de réflexion et de plus en plus conscient de sa mortalité, il s’est enfoncé dans le doute, l’anxiété, le regret et l’amertume. Il a fallu inventer moult chimères pour rendre supportable cette parenthèse dérisoire dans un univers condamné à la mort thermique.

Pourtant, malgré une conscience toujours plus aiguë de sa condition, Homo sapiens sapiens demeure fort peu lucide face à la réalité. Interrogez le premier venu au sujet de la mort, de l’insignifiance et de la douleur : il vous répondra le plus souvent qu’« il ne faut pas y penser ». Rivé à son carpe diem, qu’il va jusqu’à se faire graver sur la peau, il se réfugie dans la gaudriole et se plaît à courir le guilledou pour mieux dissimuler la fin amère qui le guette. Guère plus lucide, le théoricien optimiste se met en quête d’une société sans classes ou de la Jérusalem terrestre, dont l’avènement est sans cesse ajourné. Toujours voués à être dépassés au gré d’une dialectique sommaire, les invariants tragiques de la condition humaine — la solitude, la mort, la guerre et l’immoralité — sont balayés d’un revers de main par ceux qui tiennent à garder leurs œillères, quand bien même le réel leur infligerait un sévère démenti. Rensi va jusqu’à s’en prendre à Nietzsche, souvent présenté comme le philosophe au marteau, censé réduire les idoles en poussière : son idée du Surhomme et sa transvaluation des valeurs ne seraient encore que des succédanés de consolation, ajoutant au pur donné une finalité fantoche.

Hormis certains courants du bouddhisme, pour lesquels toutes les gouttes d’eau du monde ne sauraient égaler les larmes versées dans cette vallée absurde, et quelques esprits avisés, tels Schopenhauer et Leopardi, la majorité s’emploie à perpétuer le cours de l’histoire. Pourquoi ? Parce que l’histoire constitue une protestation contre un présent jugé mauvais. Si l’humanité parvenait à l’apogée de son développement et goûtait pleinement les délices d’un royaume où coulent le lait et le miel, l’histoire n’aurait tout simplement plus lieu d’être. Puisque l’existence est livrée au hasard et à la douleur, l’entreprise humaine cherche bon an mal an à lui conférer un sens qui lui fait défaut. C’est là toute sa déchirure tragique : rien de nouveau sous le soleil, puisque les mêmes choses se reproduisent sans cesse, mais sous des formes différentes (eadem, sed aliter). Il nous reste à endosser cette immense responsabilité : accepter l’absurdité douloureuse du hasard sans recourir à des coquecigrues aussi sottes qu’infondées.

Percutant et intelligent, La philosophie de l’absurde expose une conception sceptique et pessimiste de l’existence humaine, aussi irrationnelle que douloureuse. Enfermés dans un présent perpétuellement insatisfaisant, nous rivalisons d’imagination pour nous projeter vers un avenir radieux qui n’existe pas. À l’heure où les vendeurs d’illusions prolifèrent, (re)lire cet ouvrage constitue une cure salutaire de lucidité.


Boualem Sansal 22/11/2024
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