Frédéric Chopin, l’hommage d’Élizabeth Sombart
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Frédéric Chopin, l’hommage d’Élizabeth Sombart
Élisabeth Sombart, pianiste de renom, parle de sa découverte de Chopin à l’âge de treize ans. Une occasion d’ouvrir aussi les tiroirs secrets de sa vie, de sa fondation Résonnance et de l’Alsace avec un ton posé et confidentiel. Les distances disparaissent. Ses mots parlent à l’âme.
Frédéric Andreu : Chopin « fait chanter » la musique, dites-vous. Pensez-vous que les déchirures de sa vie — l’exil, la maladie, la séparation — aient nourri cette quête d’harmonie et de chant intérieur ?
Élizabeth Sombart : Je crois que les compositeurs ont tous été des prophètes d’une vertu de l’Homme. Bach est le prophète de la paix ; Beethoven, le prophète de la liberté. Quant à Chopin, il est le prophète de la nostalgie.
Est-il seulement un exilé ? Oui, mais la biographie ne suffit pas. Tout se passe comme si les épreuves de la vie avaient un rôle à jouer sur un autre plan. Le double exil qu’a vécu Chopin — son pays, sa relation complexe avec George Sand — lui a sans doute permis de transcender l’exil, de retrouver une harmonie intérieure. En cela, il est le prophète de la nostalgie. En somme, il nous aide à passer, comme Bach, du mode mineur au mode majeur.
FA : À quand remonte votre première rencontre avec Chopin ?
ES : Ma rencontre avec Chopin remonte à mes treize ans. Au conservatoire de Strasbourg, je travaillais le Nocturne op. 27 n°2. Cet événement fut hautement révélateur. En effet, l’humanité vit dans une rupture de symétrie. Or, il y a dans la musique de Chopin ce passage du mode mineur — qui est notre condition humaine — au mode majeur, réconciliateur. Ce nocturne est, pour moi, inoubliable. C’est Bach qui initie dans la musique classique ce mode double. Il disait : « le mode mineur est un mode majeur en souffrance ».
FA : Votre parcours relie musique et engagement humaniste. Comment est née l’idée d’unir le piano à une dimension spirituelle et humaniste ?
ES : Cette question n’est pas simple. La musique a été pour moi un lieu de consolation. J’ai vécu une enfance difficile. Je me cachais sous le piano. Je n’ai pas de « business plan » ; ce qui m’a guidée, ce sont les événements et les rencontres.
Un jour, une dame m’a confié : « Je ne pourrai plus venir à nos concerts. Je rentre dans une maison de retraite. » « Qu’à cela ne tienne, répliquai-je ! Je viendrai jouer là où vous serez. »
Ce jour-là, j’ai compris qu’il fallait porter la musique dans les lieux où elle n’est pas.
Mon premier concert à Jeanne Garnier, à Paris, date de cette époque. La dame m’a dit qu’elle aimerait mourir en écoutant la Berceuse de Chopin. Lorsque je me suis présentée à l’hôpital, cette femme était alitée. L’infirmière m’a rapporté ses derniers mots conscients : « Il faudrait que j’entende Élisabeth Sombart. » Je me suis préparée à jouer dans cette chambre en prenant en compte le tempo du bip du cardioscope. Au dernier accord de la Berceuse, le son s’est arrêté : elle était morte. Je jetai un regard sur elle. Son visage, sombre, était devenu doré. Une larme venait de couler sur sa joue…
FA : Vous résidez en Suisse. Quel lien entretenez-vous avec l’Alsace ?
ES : Ma mère nous a quittés il y a deux ans. J’ai encore une nièce et une sœur à Strasbourg. Bien sûr, Strasbourg m’est chère. Mais je suis un quart écossaise, un quart roumaine, un quart géorgienne et un quart allemande — c’est dire si l’idéal européen me parle, et si ce que l’Europe devient me désole !
Une des plus belles choses au monde, c’est la cathédrale de Strasbourg ! On arrive par de petites ruelles et, tout-à-coup, on lève la tête vers le ciel pour la voir apparaître. En somme, une parabole de notre élévation. Cela dit beaucoup en un temps où nous sommes souvent penchés sur nos smartphones. Vraiment, cette cathédrale nous apprend à lever les yeux vers Dieu.
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Quelques lignes biographiques sur Chopin.
Chopin « sait faire chanter la musique » disent ceux qui, comme Élisabeth Sombart, ont approché son univers intérieur. Car savoir jouer de la musique est une chose ; être musicien en est une autre. C’est une affaire de jointure — entre l’art et un au-delà du sonore.
Une vie marquée par le déchirement : le premier est celui d’avec sa Pologne natale. Bien qu’éduqué en français, ce prodige du piano quitte Varsovie à l’âge de vingt ans pour donner un concert à Vienne, sans savoir qu’il ne reverra jamais son pays, alors bouleversé par les événements politiques.
Il erre de capitale en capitale. À Stuttgart, en 1831, il apprend l’occupation de Varsovie par les troupes russes et rédige, dans une chambre d’hôtel, la célèbre Étude op. 10 n°12, empreinte de colère, d’exil et de résistance intérieure. Il gagne ensuite Paris, via Strasbourg, et s’installe dans une chambre modeste — presque un cloaque humide. La ville est alors ravagée par une épidémie de choléra ; les malades occupent les trottoirs. Comment un homme fragile, atteint de tuberculose, aurait-il pu survivre à tant d’épreuves sans le secours salvateur de la musique ?
À son arrivée, Frédéric Chopin est encore un jeune étranger sans réseau mondain. Celui qui va jouer le rôle de passeur décisif, c’est Kalkbrenner, pianiste en vogue à l’époque. Il l’introduit auprès de James Rothschild. Les salons musicaux privés feront la réputation de Chopin.
Mais un autre déchirement marquera sa vie : celui d’avec l’écrivain George Sand. Relation complexe, passionnée, profondément asymétrique. Elle est extravertie ; lui, réservé, presque secret. Chopin se produit peu en concert. Son tout premier récital, à l’âge de huit ans, fut donné devant le grand-duc Constantin, gouverneur autoritaire de Pologne. À Paris, le concert auquel participe Franz Liszt lui fait une réputation de génie musical. Il n’aime guère l’exposition publique. En revanche, il excelle dans l’enseignement privé.
Il ne faudrait pourtant pas voir en Chopin qu’un être chétif et effacé. En cercle intime, il était un remarquable comédien et un imitateur plein d’esprit.
Si son corps repose à Paris, au cimetière du Père-Lachaise, son cœur, lui, repose à Varsovie. Double attachement, ou déchirure irréconciliable ? Chopin demeure mystérieux. On sait qu’il avait demandé que ses manuscrits soient brûlés. Son ami Fontana les sauva — pour notre plus grand bonheur !



