Il était une fois Artension
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Il était une fois Artension
Je veux d’abord te remercier, cher Maximilien Friche, de bien vouloir que je te raconte l’histoire d’Artension, dont l’ours certifie bien, encore aujourd’hui, que j’en suis le « fondateur ». Merci pour cette possibilité que tu me donnes, cher ami, d’en faire un document écrit qui pourra être publié sur ton site « Mauvaise Nouvelle » et être ainsi amplement diffusé. Je pense que ce récit peut avoir valeur de témoignage pour une époque, dans la mesure où Artension avait une forte présence dans le Paysage Artistique Français, qu’il y a occupé et occupe encore une place sans doute indispensable. Quand je feuillette un numéro pris au hasard, parmi les 96 publiés sous ma direction de 1982 à 2009, quantité de souvenirs se bousculent dans ma tête. Raconter Artension, c’est en effet se remémorer des milliers de rencontres et de collaborations amicales avec des artistes, des galeristes, des écrivains d’art, des acteurs d’une dynamique artistique foisonnante de cet « âge d’or » des années 80-90… L’histoire d’Artension est faite de milliers d’anecdotes. C’est le récit d’une aventure collective, et je nommerai ici, en signe de gratitude, tous les amis rencontrés dont l’intervention individuelle a été déterminante et sans laquelle Artension n’existerait pas.

La naissance d’Artension
L’aventure a commencé à Poitiers en 1982, très modestement, le premier numéro du 1er févier 82 était une sorte de bulletin polycopié et tiré à 100 exemplaires, avec une couverture plutôt « dynamique ». C’était le « dossier préparatoire » pour les « États régionaux des Arts Plastiques » prévus pour le 20 février au Musée Sainte-Croix de Poitiers. J’y signais déjà quelques petits textes qui « annonçaient la couleur » avec des titres comme ceux-ci : De l’engagement du créateur ; Artistes irresponsables ; Ambiguité de la décentralisation ; De la Commission Troche ; Tribulations d’un plasticien poitevin en quête d’un 1%. Le numéro 2 était déjà beaucoup plus élaboré, avec une allure de magazine déjà. Mais il y a toute une histoire avant, sur laquelle il faut revenir.
Avant l’apparition d’Artension, j’étais un artiste peintre tout simplement. Artension fut le fruit d’une naissance spontanée, une sorte d’objet d’origine céleste ou extra-terrestre. Avec cet objet non vraiment identifié au démarrage, il s’est opéré une magie qui s’est confirmée dans une suite de hasards et de miracles. Artension est née du hasard et de la nécessité. Rien n’était prémédité de ma part, ni de personne.
Au départ, j’avais donc une petite carrière de peintre, avec une galerie à Paris qui s’appelait Galerie La Roue, Rue Grégoire-de-Tours, dirigée par Guy Resse, galerie très prospective, bien connue et respectée dans le milieu artistique. J’y ai fait plusieurs expositions de 1967 à 1976. J’ai été acheté dans les années 70 par beaucoup de bons collectionneurs, dont Marc Moyens, Samuel Beckett, Max Galau, etc. J’ai été préfacé par Jacques Lassaigne, président et fondateur de l’AICA, et par Raymond Cognat, directeur de la Biennale de Paris. Puis j’ai été acheté par quelques musées, dont le musée de Bordeaux et le musée d’art moderne à Paris. J’ai arrêté d’exposer à Paris vers 1976 à la mort de Guy Resse. Ensuite, je n’exposais plus guère. Je peignais, j’attendais, je jardinais, je cherchais. C’était une période poitevine très creuse.
L’Abbaye de La Réau, là où tout commence
Alors, est tombé dans le Poitou, comme une météorite, un artiste belge, Serge Largot, dont l’arrivée inopinée a été essentielle pour Artension. Cet artiste avait acheté l’abbaye de la Réau, une énorme et somptueuse abbaye dans le sud de la Vienne, classée aux monuments historiques, un peu délabrée à l’époque. Les obligations liées aux monuments historiques l’obligeaient à ouvrir son abbaye 40 jours par an. Il s’est donc dit, puisque je dois l’ouvrir au public, je vais y faire des expositions. Le monument historique devint galerie éphémère ! Quant au thème, il était tout trouvé : pourquoi pas exposer les artistes de la région ? Serge Largot a essayé de ramasser un peu toutes les adresses des peintres des alentours… Il a même demandé à la DRAC de Poitiers, qui a dit ne pas connaître d’artistes autres que ceux du FRAC naissant et que cela ne la concernait donc pas.
C’est ainsi que j’ai reçu une première lettre, totalement exaltée, de Serge Largot. Je ne me sentais pas très concerné, puisque je n’étais pas un peintre de la région, mais juste un peintre qui habitait là, c’est tout. Et puis je reçus une deuxième missive qui avait ce même ton enflammé. Je me suis dit que j’allais quand même aller voir par curiosité. J’ai assisté donc à la première réunion de peintres dans son abbaye. Nous étions une cinquantaine, mais je notai tout de suite qu’il y avait des artistes vraiment intéressants que je connaissais déjà un peu.

Cette réunion « historique » s’est déroulée dans la salle capitulaire du château : une chapelle monumentale, qui dégageait immédiatement quelque chose de magique, hors du temps. C’était inspirant. On avait le sentiment d’être au sein d’une confrérie occulte ourdissant une dissidence, avec Serge Largot en gourou, maître de cérémonie. À partir de là, avec quelques copains, dont Pierre Nesler, Monique Stupar, Pierre Magré, Barbara Vincent, on s’est dit qu’on n’allait pas en rester là. Nous avons donc créé une association officielle rassemblant une vingtaine d’artistes.
Qu’allions nous faire de cette association ? Comment allions nous l’appeler ?
Je me souviens qu’on avait mis au tableau une dizaine de noms possibles, plus ou moins fantasques. Il y en a un qui est resté, c’est Artension. Nous étions nés, c’était génial. Amis, poètes, écrivains, artistes poitevins, tous réunis. Celui qui a trouvé le nom s’appelait, Daniel Reynaud. C’était un barbu génial, un très beau poète, très bon écrivain aimant le bon vin. Il était lié aux gens de la Tour de Feu à Jarnac, un mouvement littéraire tenu par le tonnelier de Jarnac qui s’appelait Michel Boujut. Il fabriquait des barriques, mais faisait également une revue de poésie et de littérature réputée qui s’appelait la Tour de Feu. Je me souviens notamment d’un numéro spécial sur Antonin Artaud, qui fait encore référence.

L’association prenait corps autour du président, Serge Largot, et du parrainage de son ami nordique Jean Bazaine. Maintenant qu’on avait les membres, un nom d’association, restait à savoir ce que l’on allait faire. Il fut décidé de faire un bulletin d’information sur tout ce qui se passait dans les expos dans le coin, dans la Vienne et un peu dans la Haute-Vienne. Notre ambition était encore locale. On voulait créer une dynamique et nous avions déjà l’intuition de ce qui allait déferler sur le monde de l’art, c’est-à-dire son officialisation autour des postures conceptuelles. On a donc conçu ce premier bulletin, pour annoncer la couleur et on a recueilli des abonnements de soutien.
Je me suis vraiment investi dans la fabrication de ce numéro-là pour la couverture, la mise en page et la rédaction de beaucoup de textes. Notre volonté n’était pas de faire du régionalisme, mais de s’occuper des artistes qui étaient là, c’est tout. Une aventure entre copains, d’artistes et d’écrivains, commençait avec la présence notable des Poitevins Jean-Claude Valin et de Jean Demelier, publiés déjà chez Gallimard.
Un happening de protestation contre le musée des Beaux-Arts et l’École Municipale des mêmes Beaux-Arts
Il se trouve que le Musée des Beaux-Arts de Poitiers, superbe bâtiment tout neuf et d’une belle architecture, s’inaugurait avec une exposition curatée par Bernard Lamarche-Vadel, critique d’art en vogue sur la place de Paris, fils d’un vétérinaire et promoteur de la machine à cash appelée « Figuration Libre » avec la bande Combas, Di Rosa, Boisrond, James Vautier, Blanchard, chargée de concurrencer les Américains Basquiat et Keith Haring et autres pop-corn-artists… On s’est donc dit que le musée de Poitiers pourrait quand même s’occuper aussi des peintres locaux aussi bien que des futures stars du finacial-art populaire contemporain international !
Notre vocation à l’ancrage local de l’art était née et on a décidé de faire un événement ayant valeur de manifeste pour la reconnaissance du « some where » picton face au « now where » mondialisé.

Dans notre groupe, il y avait un artiste qui travaillait dans une imprimerie et nous a proposé l’idée de dérouler un énorme rouleau de papier sur 300 mètres entre le musée et la préfecture. Sur ces 300 mètres de papier, on a écrit, dessiné, créé… On a attiré l’attention de la presse locale et régionale. Nous avons été reçus à la préfecture par René Monory lui-même, l’homme puissant du Poitou, concepteur du Futuroscope et qui fut ministre de l’Économie. À la faveur de ce happening, Artension a donc bénéficié d’un grand coup de com.
C’était donc parti pour un deuxième numéro d’Artension et comme on voulait transformer l’essai, on s’est dit qu’on allait convoquer les États généraux des arts plastiques. Nous avions un culot dingue ! Pour ce faire, on avait bien évidemment demandé la salle de l’auditorium du musée, qui ne pouvait pas nous la refuser même si la direction en était très contrariée ! Nous étions une cinquantaine et l’ambiance était un peu houleuse entre les artistes présents (dont Serge Largot qui a été éblouissant) et les « institutionnels » qui étaient là, avec les responsables du Musée et quelques profs déjà très conceptualophiles de l’école municipale d’art contemporain international.
Le Farci Poitevin, beau-papa d’Artension
Il y a eu également à la même période ma rencontre avec Daniel Lhomont, un prof de maths activiste écolo très folklo-radical. Il avait créé un petit journal à Poitiers, qui s’appelait le Farci Poitevin (du nom de la savoureuse recette au lard et au chou). C’était une sorte de Canard enchaîné libertaire à qui j’ai fourni de nombreux dessins.
C’est là qu’il faut faire un petit flash-back. Ces mille petits dessins au Rotring sur carte-Bristol, étaient une création clandestine à côté de ma peinture, et bien différente de celle-ci. J’avais commencé à faire ces petits dessins dans les années 70 pour m’occuper le temps quand j’ai été dans une maison de repos plus d’un mois, après une grosse opération de la colonne vertébrale qui m’avait flingué. J’avais vu auparavant un film qui m’avait beaucoup marqué. C’était un film du Polonais Walerian Borowczyk, intitulé Le théâtre de Monsieur et Madame Kabal. C’était un dessin animé vraiment culte, avec des petits personnages qui m’avaient énormément marqué (vous pouvez le retrouver sur Google). J’ai continué à faire en douce ces dessins d’une sorte d’humour panique absurde, mi-Topor, mi-polonais, mi-ousbek, encore quelques années après ma sortie de la maison de repos en forêt vosgienne. Si bien que je me suis retrouvé avec une grosse boîte de 1000 dessins ! Quand j’ai commencé à les montrer, j’ai constaté que cela faisait rire (surtout les enfants). Ce fut le cas de mon ami Lhomont, dit Zouzou, qui pilotait le Farci Poitevin et une auberge « alternative » éco-responsable où les clients faisaient la vaisselle… Il vit là matière pour illustrer les articles de son canard farci d’histoires pictaves. Cela percutait bien : il suffisait d’ajouter une bulle au dessin avec un message en décalage, en pied de nez et l’affaire était faite. Beaucoup plus tard, j’ai fait trois livres avec ces dessins prolongés de collages. Les dessins originaux des années 70 sont restés inexploités, non publiés et toujours dans leur boite. Ces dessins ont pourtant été à l’origine première d’Artension, qui, peut-être, les publiera un jour.
De copains en copains : le magazine prend forme
Si je raconte cette histoire de dessins et d’illustrations pour le Canard enchaîné local, c’est que cela a permis là aussi d’autres liens d’amitié pour permettre à Artension de passer à l’échelle supérieure, en termes de fabrication et de diffusion. Et c’est là que, Jean-Luc Terradillos, journaliste à Angoulême, nous fut d’une aide précieuse. À l’époque la PAO n’existait pas, on calibrait chaque page à la main. On a commencé à rédiger vraiment, on est passé à la couleur, Artension devenait un magazine. C’était encore diffusé uniquement à Poitiers et autour, essentiellement en kiosques. Les abonnements ont commencé à nous arriver.
Le siège d’Artension fut installé route de la Cassette, au bord de la Boivre, dans une cabane-atelier prêtée par Jean-Pierre Nessler, qui, lui, habitait dans une grotte juste au-dessus.
Comme nous avions déjà un contact à Limoges, c’est donc par ce territoire que notre agrandissement a commencé. Nous avons recherché des artistes de Limoges pour les agréger à notre démarche de magazines sur l’art fait par des artistes. Nous couvrions donc désormais le Limousin et le Poitou-Charentes. On a continué comme ça pendant un an ou deux. À cette époque, j’étais trésorier de l’association, mais en fait, je faisais tout : la fabrication, la recherche des textes, etc. J’ai été embarqué dans cette aventure, mais ce n’était pas véritablement prémédité. En parallèle, je continuais à peindre, même si je n’avais pas de galerie. Je n’ai fait que 2 ou 3 expos, très « périphériques ». J’étais en période très creuse et mon temps a été comblé par ce travail bénévole pour Artension.
C’est chez moi, à la campagne, à 10km de Poiriers, qu’avaient lieu les réunions de rédaction d’Artension avec les copains de Limoges. Il y en avait parmi eux, un certain Jacques Bonnaval, un intellectuel vraiment très sympa qui a été par la suite directeur de l’école des beaux-arts de Saint-Étienne et créateur de la biennale du design de Saint-Étienne. Il eu même un autre certain Guy Tortosa qui fut ensuite directeur de FRAC et inspecteur de la Création au Ministère… Comme quoi Artension était un lieu ouvert au monde ! Il y avait un vrai brassage. Dans ce bouillon de culture littéraire et artistique, il y avait Jean-Claude Valin, auteur chez Gallimard et inventeur de la célèbre formule : « Par une pinute à merdre », et qui nous a confié de beaux textes.
Daniel Reynaud était là bien sûr. Je me souviens d’une anecdote, à son sujet : je le croise un jour à Poitiers, alors qu’il était au 36ème dessous et il me dit : « Je vais aller me suicider », ce à quoi je réponds : « Avant de te suicider, puisque c’est toi qui as inventé le nom Artension, j’aimerais bien que tu le calligraphies. Alors viens chez moi. » Il est venu. Je lui ai donné une plume sergent-major, de l’encre, du papier et une bonne bouteille de rouge. Il a couvert une pleine page avec une cinquantaine de mots Artension : un vrai désastre scriptural… Sauf dans un coin en bas, une graphie timide, mais qui avait une certaine allure si on rabotait le S qui pendouillait trop bas. Je l’ai confié à l’agrandissement et zou, nous avions notre logo très expressionniste, qui nous a suivi jusqu’au numéro 32 de mai 92.
C’est à cette époque, au début des années 80, qu’on a commencé à entendre vaguement parler de déconstruction et de Derrida. Nous n’avions pas encore vu de performances conceptuelles. Tout ça était complètement embryonnaire. Nous pressentions, certes, l’arrivée de cette peste blanche intellectuelle, mais nous n’étions pas encore en réaction à l’invasion de cette purée cérébralisante. Nous voulions juste fédérer les artistes indépendants.
Arrivée en fanfare de l’État culturel avec le flamboyant Jack Lang
Vers le 6e numéro, l’événement phare dans la culture en France, c’est l’arrivée de Jack Lang. Avec son acolyte Claude Mollard, ils étaient à la recherche de choses innovantes, notamment dans les régions reculées et culturellement déshéritées. Dans cette optique décentraliseuse en diable, ils avaient par ailleurs développé les FRAC. Claude Mollard était le délégué aux arts plastiques. C’est lui qui a mis en place Beaubourg, le Magasin de Grenoble, les MAC, le FNAC, et c’est lui, fringant commissaire au plan qui débarque en Poitou, pour voir ce qui s’y passait de remarquable.
Pas grand-chose, à part Artension, seule association structurée qui existait mais qui ne satisfaisait pas totalement le pouvoir qui se mettait en place, car nous étions déjà ciblés et catalogués, ringards et anti-progressistes
Très vite, en effet, les profs de l’école municipale d’art contemporain international, qui flirtaient déjà avec l’avant-garde conceptualisante, apprenant l’arrivée du robinet à subventions ministériel, créent en urgence une association ad hoc qui s’appelait Le bal de Diane en référence au livre de Pierre Klossowski, le frère de Balthus. Et Mollard, très généreux à l’époque, octroie à Artension et au Bal de Diane disons l’équivalent de 5000€. Pas de jaloux ! On ne sait pas ce que sont devenus les 5000 balles alloués aux profs des Beaux-Arts déjà bien payés, mais ce qui est certain, c’est que Monsieur Mollard a bel et bien été aussi un des responsables de l’existence d’Artension. Quelle cruelle ironie pour lui !
Mais qu’importe ! L’intérêt étant que ce modeste pactole nous a obligé à poursuivre notre belle tâche ! Et c’était parti une parution au rythme de 3 à 4 numéros par an, jusqu’au numéro 15. Ce dernier numéro poitevin a été distribué par les NMPP sur toute la France, avec un taux de ventes très satisfaisant. Ce qui a permis de ré-équilibrer notre trésorerie, mais aussi d’envisager d’arrêter les frais, car Artension devenait un peu lourd pour mes frêles épaules… L’association compréhensive, me mandata alors pour la recherche d’un éditeur aux reins plus solides.
Au revoir le Poitou, bonjour la Normandie !
C’est à ce moment-là qu’arrivent providentiellement de nouvelles personnes dans l’aventure. Tout d’abord Jean Demelier (décédé en 2023), formidable écrivain anti-poitevin, mais pourtant né à Poitiers, édité chez Gallimard et soutenu par Samuel Beckett. C’est lui qui m’a fait rencontrer Bernard Atmani, poète à casquette « filochard », proche du sous-pape du surréalisme, Édouard Jaguer, et qui m’a mis en relation avec Daniel Duchoze. Daniel Duchoze avait été directeur commercial dans une grosse boîte d’antennes de télévision et de paratonnerres et voulait faire quelque chose de son argent. Il avait déjà ouvert une galerie d’art, place des Carmes à Rouen, alors pourquoi pas une revue ? Alors il me dit de venir à Rouen… J’ai donc chargé ma vieille R 10 (son dernier voyage, car elle était en sale état) et j’ai pris la route vers la Normandie.
Début de l’aventure rouennaise
À Rouen, ce fut d’emblée assez folklorique. Dans la société éditrice autour de Daniel Duchoze, il y avait notamment un président, aviateur de chasse, héros de la guerre des 6 jours. Il avait organisé un Pékin-Paris en petits avions à hélice, comme un revival de la Croisière Jaune. Cette bande de copains aventuriers avaient ensuite créé leur maison d’édition, pour publier un livre sur leur épopée avionneuse, un vrai fiasco éditorial. Encore une fois l’histoire d’Artension est parsemée de rencontres hautes en couleurs. Cet aviateur était à mes yeux un véritable personnage de BD, un héros mythique. Dans l’équipe, il y avait aussi un grand garçon, Denis Noteris, un génie de l’informatique. Il avait équipé toute la préfecture de Rouen en système informatique et il nous proposa de nous monter un logiciel pour la compta d’Artension. Il fit ce travail en une nuit.
Les premiers numéros rouennais restaient assez artisanaux d’un point de vue de la mise en page, mais nous avions désormais une diffusion nationale et ça commençait à se vendre ! Le critique d’art de Libération nous dézinguait allègrement. Bon signe ! Nos couvertures accrochaient le regard du bon peuple. On ne trouvait pas ça ailleurs. J’avais déjà plein de contacts à Paris dans le domaine de la littérature et de l’art. Je connaissais déjà Pierre Gaudibert, qui était directeur du musée d’art moderne, de la Ville de Paris, et ex- conservateur du musée de Grenoble. Il y avait François Mathey, le directeur du musée des Arts Déco. Il y avait Laurent Danchin qui était déjà « le pape » de l’art brut … Tous influents dans le monde de la culture et qui sont, de fait, devenus des « parrains » d’Artension.

La montée en puissance
Mais la société éditrice autour de Daniel Duchoze eut très vite des problèmes de trésorerie et c’est ainsi que le titre Artension fut cédé à Yves-Marie Moreau, très gros imprimeur de Rouen, en guise de règlement d’une facture d’impression d’un catalogue pour la galerie. Yves-Marie Moreau m’a donc accueilli dans son siège, rue des Bons Enfants, m’a ouvert la porte d’un vaste espace et m’a dit : « Voila, vous avez ici un bureau, un téléphone… débrouillez-vous ! Je vous donne trois mois pour réussir. »
J’eus la chance ensuite de rencontrer Roger Faloci, qui avait été directeur artistique de nombreux magazines nationaux (dont Stéphanie, revue pour adolescents, qu’il avait relookée pour décupler son lectorat). Avec sa nouvelle maquette, Artension a explosé et sa diffusion est devenue nationale. Nos couvertures accrochaient le regard dans les kiosques de toute la France. Rue de Seine, à Paris, il y avait un kiosque qui plaçait près de sa caisse une pile d’une cinquantaine d’exemplaires à chaque parution. La librairie de la Halle Saint-Pierre en faisait autant. J’avais désormais des correspondants dans toutes les régions — une cinquantaine de contributeurs qui prospectaient l’art vivant sur tout le territoire. Nous n’étions plus régionaux, nous étions le magazine de l’art sensible et ancré localement en France, « le magazine des artistes », disaient certains avec un brin de condescendance mondaine, mais cela nous faisait plaisir d’être reconnus comme proches des artistes et loin de l’élite mondialisée.

L’arrivée de Françoise Monin
Et c’est là qu’arrive, à la faveur d’un article qu’elle m’envoie, la toute jeune Françoise Monin. Nous étions vers la fin des années 80. L’article portait sur une expo en hommage à Guy Resse qui avait été, justement, mon galeriste ! Un signe du Ciel. Françoise Monin s’est mise à m’envoyer régulièrement des textes sur ce qui se passait à Paris.
Fin de l’aventure haute-normande
L’aventure rouennaise se termine en 92, suite à la crise financière qui a suivi le contexte de la guerre du Golfe. On arrête. Voilà, c’est tout. Je suis licencié. Plus de téléphone, plus de bureau. Et le magazine s’arrête d’un coup, du jour au lendemain. Ma bande de bénévoles se retrouve sans destination pour leurs papiers. Quant aux abonnés ? Qui les prévient ? Je me charge du sale boulot.
Le magazine Art Shop
Je glande, je vais à Paris. Roger Faloci, l’inventeur de magazines, est toujours là. Il me propose de lancer un magazine qui s’appellerait Art Shop , où l’on mettrait plein d’images d’œuvres d’art. L’objectif étant de montrer quantité d’œuvres assorties du contact avec l’artiste. C’était une façon toute simple, directe et sans baratin rébarbatif, de montrer les œuvres, elles parlaient d’elles-mêmes. C’était bien avant Internet et cette visualisation des œuvres nous semblait très innovante. Il y avait donc des centaines d’images, on en prenait plein la vue et on y ajoutait un ou deux textes de fond bien corsés. Je me souviens notamment d’un texte de Laurent Danchin, un texte historique et prémonitoire sur l’art brut, antidote de l’art « contemporain ». Nous avons donc pu ainsi lancér deux numéros d’Art Shop, diffusé en kiosque dans toute la France.
Retour au Poitou natal
Et puis, ce fut le retour des ennuis financiers. Art Shop n’est pas allé au-delà du numéro 2. Nous étions en 1993-1994 et Internet arrivait petit à petit. Pour moi, ce fut retour à la case départ, dans ma maison de campagne familiale à Mouterre-sur-Blourde, dans la Vienne. L’heure de la retraite avait-elle déjà sonné ? En attendant, le chômage, j’essaie alors de développer un projet avec Jean-François Josse, éditeur à Poitiers, ami des peintres Jean Rustin et Aristide Caillaud. Le nouveau projet consistait à réaliser des DVD sur des peintres. On ne se refait pas, toujours au service des artistes vivants. J’en réalise un premier avec 100 artistes. Cela n’a pas très bien marché.
Avec l’ami Roger Faloci et quelques-uns de ses copains, nous avions aussi tenté créer une start-up pour lancer le premier magazine d’art en ligne… Mais c’était peut-être un peu tôt… Nouveau flamboyant fiasco !
Lyon, la renaissance
Et puis en 1996, j’ai passé une annonce dans le Nouvel Observateur : « Artiste, vie rurale organisée, cherche compagne aimant l’art et la vie au grand air ». Françoise a répondu. Elle vivait à Lyon. On s’est trouvés. On s’est épousés. Je suis allé à Lyon. Elle est entrée dans le monde de l’art à cause de moi et est devenue galeriste et même artiste-peintre (exposée notamment à la Halle St-Pierre et chez Céres Franco), puis commissaire pour des expos mémorables qui ont marqué par la suite le paysage artistique Lyonnais. J’ai repris la peinture, dont je m’étais mis en congé depuis 15 ans.
Et c’est en 2001 qu’avec Françoise, on s’est dit : et si on si on relançait Artension ? Cela répondait à la demande pressante de plein de copains peintres, galeristes, etc. qui me conseillaient de relancer ce qu’il considérait comme une « revue culte » … Alors je leur ai dit : « OK, moi je veux bien relancer, mais il faut-il faut m’aider parce que je n’ai aucun argent ». J’ai donc fait une plaquette de présentation assortie d’un bulletin d’abonnement, que j’ai envoyée, par la poste, à la liste des abonnés que j’avais gardée et à une centaine de galeristes amis. Cette plaquette pleine d’images annonçait notre ambition et comportait un bulletin d’abonnement-souscription. Nous avons reçu très vite 700 abonnements avant parution, ainsi que des accords oraux de soutien de galeries s’engageant à prendre de la pub. Cela a m’a permis de payer un premier numéro. La revue revivait, désormais depuis Lyon.
C’était un deuxième âge d’or. J’ai réussi à me salarier, à embaucher Aurélie Charnay comme directrice commerciale — elle est toujours là aujourd’hui, et elle est un pivot essentiel d’Artension. La structure financière était saine, l’équipe soudée, le projet commun. On y croyait de nouveau.
Artension continue aujourd’hui, et j’en suis heureux
En 2009, au numéro 48 (qui était de fait le 96ème numéro depuis le départ à Poitiers), le travail pour Artension m’est devenu un peu lourd à assumer, et scabreux aussi financèrement. C’est Françoise Monin, qui a trouvé son repreneur, Jean-Luc Poncin, qui gérait déjà plusieurs publications dans des domaines variés. Françoise est donc devenue directrice de la rédaction et l’est encore aujourd’hui. Et j’ai pris enfin ma retraite.
J’ai continué d’aller aux réunions de rédaction quelques temps. Puis je m’en suis éloigné, car je ne me retrouvais pas totalement dans la ligne éditoriale et avec la nouvelle équipe de collaborateurs. Avec moi, Artension était la revue de l’art sensible, elle s’est ouverte après moi à des créations conceptuelles qui n’ont jamais été ma tasse de thé. On y trouvait désormais des entretiens avec Jean-Pierre Raynaud par exemple. Comme si l’homme aux giga-pots de fleurs avait besoin d’Artension pour exister, alors que tant de vrais artistes à visage humain en ont besoin
Mais malgré tout, j’ai trouvé les derniers numéros de plutôt bon niveau, sans trop de choses contrariantes. Le grain de sel de Christine Sourgins est toujours une pépite. Il y a toujours les textes de Christian Noorbergen et de Ileana Cornea. Je suis content qu’Artension existe. C’est mon bébé quand même ! Né d’une aventure humaine, de rencontres avec pour seul et unique objectif de montrer ce que font les artistes vivants aujourd’hui. Artension n’est toujours pas « une revue de plus pour rien ».




