Autour de Maurice G. Dantec : entretien avec Lionel Pezzano
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Autour de Maurice G. Dantec : entretien avec Lionel Pezzano
Maurice Dantec a toujours montré un intérêt marqué pour la musique. Dans ses livres, romans ou journaux, elle occupe souvent une place essentielle. Avant même de devenir l’écrivain que l’on connaît, les élans artistiques du post-adolescent, déjà lecteur de SF, le conduisent, au cours des années 70, à fonder le groupe de punk-rock État d’Urgence. Celui-ci mutera sous peu, fin seventies, et deviendra Artefact, irrigué par la vague New Wave / Cold Wave / Indus. Les machines – synthétiseurs et boîte à rythme – viendront se greffer à la Sainte Trinité rock – basse, batterie, guitare – et seront invitées à propulser le groupe dans la froideur électronique d’une post-modernité qui commençait son agonie. Fusion des genres. Dantec décrira le projet comme étant de l’agit’pop. 1980 : première partie des Ecossais de Simple Minds, concert à l’Olympia avec Jacno, Lio & co. Chaos musical et tensions relationnelles. Fin de l’histoire pour Artefact, dans ce qui ressemble fort à une banale guerre d’égos.
Après cette expérience, Maurice Dantec fait ses armes en littérature avec La Sirène rouge, puis il connaîtra le succès avec Les Racines du mal. Il fera de son écriture un champ d’exploration, et la musique y demeurera comme un élément . Elle alimentera l’œuvre unique et monstrueuse, inspirant et accompagnant l’écrivain, faisant partie du décor de certains romans, s’immisçant dans le tempo de la narration, rythmant ses journaux. Difficile de penser à Dantec sans invoquer pléthore de groupes ou de chanteurs, tels Throbbing Gristle, David Bowie, Nine Inch Nails, Joy Division, Laibach ou encore l’électronique déconstruite d’Aphex Twin et d’Autechre.
Sa notoriété permettra à l’auteur des Racines du mal de renouer avec une certaine pratique musicale : après un travail ponctuel avec le groupe de rock No One Is Innocent, pour l’album Utopia sorti en 1997, Dantec entamera une collaboration fructueuse avec le guitariste Richard Pinhas, au sein du projet Schizotrope, pour trois albums. Enfin, en 2014, un nouveau projet musical avec le musicien Lionel Pezzano voit le jour, en parallèle à la sortie du dernier roman de Dantec, Les Résidents.
Sylvain Gauthier : Lionel Pezzano, vous êtes multi-instrumentiste et compositeur, vous vivez actuellement à Montréal : comment avez-vous été amené à travailler avec Maurice Dantec ?
Lionel Pezzano: En 2006, par l’intermédiaire de David Coquart, alors membre de la communauté des lecteurs de MgD, Maurice Dantec a découvert un titre que j’avais coécrit : « Mask », de Friends Of P. Très vite, il a souhaité que nous composions ensemble : lui comme parolier, moi comme compositeur et arrangeur.
Un an plus tard, je m’installais à Montréal afin d’achever la mise en boîte de la trentaine de titres que nous avions maquettés. Malheureusement, le projet a peu à peu été compromis par l’intervention malheureuse de tiers, et s’est finalement retrouvé relégué dans les confins de nos disques durs respectifs.
Ce n’est que plusieurs années plus tard, courant 2013, que nous avons repris contact et renoué avec le travail entrepris depuis 2006. S’ouvrirent alors trois années d’échanges quotidiens autour des thèmes qui nous habitaient, au cours desquelles furent publiés l’album Musix4Novels Vol. 1 ainsi que la bande-son de son dernier roman, Les Résidents.

Le 24 juin 2016, alors que ma femme et moi venions de nous établir définitivement à Montréal, nous parlions, chez Maurice, d’œuvres à venir : ses romans, nos albums, son site, son journal de bord, les fantômes du passé, les monstres du futur. Vingt-quatre heures plus tard, Sylvie, son épouse, m’annonçait sa disparition soudaine.
Depuis, tout demeure sur un disque dur : chansons, bandes sonores, projets de livres animés, poésies… et ce dernier e-mail, sobrement intitulé « SAFEGUARDANGEL 25TH OF JUNE 21 O CLOCK », qui contenait l’ultime mise à jour de ses travaux écrits.
SG : Connaissiez-vous l’œuvre de l’écrivain avant rencontrer celui-ci ? Comment s’est passée votre collaboration ?
LP : J’ai découvert Dantec avec Cosmos Incorporated, puis Grande Jonction, autrement dit assez tardivement dans son œuvre. Ce n’est qu’ensuite, alors même que nous étions déjà en contact, que je me suis plongé dans ses livres plus anciens.
Pour ce qui est des chansons, entre 2006 et 2010, notre méthode demeurait inchangée : j’enregistrais une composition, que je lui envoyais; il écrivait alors les paroles, puis posait une voix sommaire destinée à fixer l’architecture du chant. Maurice n’était pas seulement un parolier. C’était aussi un chanteur, capable de faire surgir une ligne vocale avec un éclat comparable à celui qui traversait ses livres. Il aurait eu toute sa place comme frontman d’un groupe de rock, mais cette position lui a toujours échappé, confisquée par ceux qui entendaient briller à sa place.
Puis, entre 2013 et 2016, la méthode a naturellement évolué, et toutes les configurations sont devenues possibles : je pouvais aussi bien composer à partir de ses textes bruts qu’harmoniser une mélodie initiée par Maurice. Une forme de liberté a commencé à voir le jour dans notre collaboration, où le point de départ n’était plus forcément ma musique sur laquelle venaient se greffer des paroles et un chant.
C’est dans cet état d’esprit qu’est née la bande-son de son dernier roman, Les Résidents, pour lequel il nous semblait évident de créer un univers musical en symbiose avec le livre, sorte de prolongement métaphysique de la narration, pouvant vivre de pair avec le roman, mais aussi en totale indépendance. Chaque titre accompagnant le livre a été enregistré en temps réel, c’est-à-dire au moment même où je lisais et découvrais chaque chapitre.
Pour certains morceaux, la connexion avec des chapitres précis s’imposait d’elle-même. Pour d’autres, Maurice initiait les correspondances, comme pour Amerikan Autobahn, qui évoque la ride hallucinée de la Cadillac fusant dans le Synchrotron de Minuit. Les processus créatifs, qu’il s’agisse des liens entre musique et romans ou de la manière de créer un univers musical sur mesure, ont toujours eu quelque chose d’évident, stimulés par une vision commune qui nous happait aux confins des mondes se dessinant devant nous.
Pour ce que je considère comme la dernière grande œuvre en gestation de Dantec, malheureusement restée inachevée, Zoôn, il avait commencé à rédiger des notes décrivant l’univers du roman : la typologie des machines régnant sur Terre, leurs caractéristiques, le climat, la géographie, ainsi que le pitch de l’histoire. Le tout s’accompagnait de longues descriptions et de discussions de vive voix, au fil desquelles se dessinaient les différentes formes que l’ouvrage pourrait prendre. Les directions choisies pour l’accompagnement musical de ce projet se dessinaient d’elles-mêmes, induites par la puissance évocatrice de l’univers du roman. D’où ce sentiment d’une symbiose permanente qui animait le processus créatif. La décision de n’accompagner l’univers des machines que de voix célestes type chant grégorien haut perché, pour ne faire apparaître que dans un second temps les sonorités électro-instrumentales illustrant la présence humaine, résume à elle seule le type d’évidence intuitive qui a porté notre collaboration.
À la dernière ligne des notes et descriptions rédigées pour Zoôn, figurait la phrase : « roman à placer dans la trilogie “machines à écrire 2.0”, si elle voit le jour ».
SG : En tant qu’artiste, quels sont vos projets actuels ?
LP : Je me consacre principalement à deux projets : Bhopal’s Flowers et Schauenberg.
Le premier s’inscrit dans la tradition du rock psychédélique, nourri par la musique indienne que je pratique et étudie depuis une vingtaine d’années. Son propos s’articule en grande partie autour de l’anthroposophie, la “science de l’esprit” formulée par Rudolf Steiner au début du XXᵉ siècle. Poivre Rose, le nouvel album de Bhopal’s Flowers, paraîtra le 10 avril : un western oriental psychédélique, halluciné, baroque et mystique.
Le second, Schauenberg, est un projet de pop francophone aux accents new wave, né il y a un an avec l’album L’instant d’après. Un deuxième disque est en cours et sortira courant 2027.
Je n’ai bien évidemment pas perdu de vue l’idée de publier les inédits coécrits avec MgD, mais depuis quelques années, j’ai choisi de ne publier qu’une partie de mon travail, afin de pouvoir consacrer le temps et l’énergie nécessaires à sa promotion. C’est un combat permanent : préserver l’élan et l’excitation des moments de création, tout en coordonnant et planifiant les sorties pour qu’elles ne se perdent pas dans le flux continu et mondialisé de la musique d’aujourd’hui. Les chansons sont de petits êtres capricieux, avec une certaine idée de leur propre importance : elles veulent une entrée en scène, pas une chute libre. Les parachuter sans sas de décompression des sphères célestes vers notre monde postmodernisé, c’est prendre le risque de les voir se dissoudre instantanément dans le bruit ambiant.
Pour découvrir Dantec : les cahiers de la marge Maurice G. Dantec



