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Nietzsche, Frankenstein et nous autres

Nietzsche, Frankenstein et nous autres

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Le mythe de Frankenstein, né sous la plume de Mary Shelley en 1818, a trouvé au cinéma sa forme la plus iconique sous la direction de James Whale (Frankenstein en 1931, puis La Fiancée de Frankenstein en 1935). Dans ces deux chefs-d’œuvre de l'Universal, la confrontation entre le créateur et sa créature résonne de manière saisissante avec l’une des théories philosophiques les plus audacieuses de la fin du XIXe siècle : le Surhomme (Übermensch) de Friedrich Nietzsche.

 

Bien que Whale n'ait pas explicitement conçu ses films comme des traités philosophiques, la mise en scène de la transgression scientifique, de la mort de Dieu et de l'isolement du « monstre » tisse un lien profond, presque ironique, avec la pensée nietzschéenne.

Pour comprendre le rapport au Surhomme, il faut d'abord regarder le créateur, Henry Frankenstein (joué par Colin Clive). Dans la version de Whale, le savant n'est pas simplement un chercheur égaré ; c'est un homme qui cherche activement à briser les anciennes idoles (la religion, la morale bourgeoise, les limites de la science académique).

En volant des cadavres et en exploitant la foudre pour animer la matière inerte, Henry s'affranchit des dogmes de son époque. Il incarne cette volonté de puissance nietzschéenne qui refuse de se soumettre aux lois divines ou humaines. Lors de la scène culte de la création, portée par l'électricité et l'orage, Henry s'exclame dans un élan de pure extase :

 It’s alive! It’s alive! In the name of God? Now I know what it feels like to be God!

(Il est vivant ! Au nom de Dieu ? Maintenant, je sais ce que ça fait d'être Dieu !)

Cette réplique (qui fut d'ailleurs censurée dans de nombreux États américains à l'époque) matérialise la célèbre formule de Nietzsche : « Dieu est mort ». En l'absence de transcendance divine, c'est à l'homme le plus fort, le plus audacieux — le Surhomme — de créer ses propres valeurs et de s'approprier le pouvoir de donner la vie et la mort.

Le paradoxe du film de James Whale réside dans la nature même de la Créature (incarnée par Boris Karloff). Sur le plan strictement physique, le Monstre est conçu pour être un être supérieur : plus grand, plus fort, assemblé à partir des meilleurs morceaux de corps humains choisis par Henry. Il est, littéralement, une tentative de fabriquer un surhomme.

Pourtant, le projet échoue à cause d'un grain de sable hautement symbolique : l'erreur de cerveau. En récupérant par accident le cerveau d'un criminel (une idée ajoutée par le scénario du film qui n'existe pas dans le roman), Whale réintroduit la fatalité biologique.

Le Monstre n'est pas le sommet de l'évolution spirituelle espéré par Nietzsche, mais une version tragiquement tronquée.

Un être pré-moral : La créature de Whale n'est pas intrinsèquement mauvaise. Elle n'a pas la notion du péché ou de la vertu. Ses actes violents découlent d'une incompréhension totale de son environnement.

La tragédie de la petite Maria : Lorsqu'il jette la petite fille dans le lac, pensant qu'elle va flotter comme les fleurs qu'ils s'amusaient à lancer, il agit littéralement au-delà du bien et du mal. C'est une innocence brute et sauvage, dénuée de toute intention de nuire.

Nietzsche opposait la « morale des maîtres » (noble, créatrice, affirmant la vie) à la « morale des esclaves » (réactive, grégaire, née du ressentiment). Dans l'œuvre de Whale, cette dynamique se retourne contre le créateur et sa créature.

La société civile, représentée par les villageois bavarois en colère, refuse d'accepter cette anomalie qui bouscule l'ordre établi. La traque finale de la Créature, armée de fourches et de torches, illustre parfaitement la révolte de la masse contre l'exception.

James Whale, réalisateur britannique marqué par les traumatismes de la Première Guerre mondiale et par sa propre condition d'outsider (homosexuel issu de la classe ouvrière), insuffle une immense empathie pour le monstre.

À travers sa caméra, le rapport entre Frankenstein et Nietzsche devient une tragédie ironique. Le savant a voulu jouer au Surhomme en créant la vie, mais il n'a pas eu la force d'assumer son œuvre. Il abandonne sa créature à la fureur du troupeau. En fin de compte, le cinéma de Whale nous montre que la création d'un "nouveau monde" libre des anciens dogmes est impossible si l'homme moderne n'est pas prêt à assumer la responsabilité morale de ses propres miracles technologiques.


Le parallèle entre le mythe de Frankenstein et l'invention de la bombe atomique est l'un des ponts les plus saisissants de l'histoire moderne. Lorsque la science rejoint la réalité en 1945, le chef-d'œuvre de James Whale cesse d'être une simple fantaisie gothique pour devenir une prophétie clinique.

En croisant la figure du Surhomme de Nietzsche, le Frankenstein de Whale et le projet Manhattan, on découvre une terrifiante mise en abyme de la condition humaine face à sa propre puissance technologique.

Le lien le plus immédiat réside dans la posture des créateurs. J. Robert Oppenheimer, le directeur scientifique du projet Manhattan, partage avec le Henry Frankenstein de James Whale cette même ivresse de la transcendance technique, rapidement suivie d'une profonde crise existentielle.

Dans le film de 1931, Henry Frankenstein manipule des forces cosmiques (la foudre) qu'il ne maîtrise pas pleinement pour s'élever au rang de divinité. De la même manière, les physiciens de Los Alamos ont libéré l'énergie qui alimente le cœur même des étoiles : la fission nucléaire.

L'exclamation d'Henry — Now I know what it feels like to be God! — trouve un écho direct et funeste dans les mots célèbres qu'Oppenheimer emprunte au texte sacré hindou, la Bhagavad-Gita, après le premier essai atomique (Trinity).

 Now I am become Death, the destroyer of worlds.

(Maintenant, je suis devenu la Mort, le destructeur des mondes.)

Dans les deux cas, l'homme franchit le seuil du Surhomme en s'appropriant un pouvoir de création et de destruction absolu, pour réaliser immédiatement après qu'il a enfanté un monstre qui lui échappe.

Dans la philosophie de Nietzsche, la volonté de puissance pousse l'homme à se dépasser lui-même, à créer quelque chose de plus grand. Mais que se passe-t-il lorsque ce "quelque chose" acquiert une existence propre et menace son créateur ?

La bombe atomique est la version moderne de la Créature de Frankenstein.

Un assemblage de fragments : Tout comme le Monstre est un puzzle de chairs mortes ressuscitées par l'électricité, la bombe est le produit d'un assemblage colossal de fragments de connaissances scientifiques (théories de la relativité, physique quantique, ingénierie de pointe) animés par une force élémentaire.

La perte de contrôle : Une fois la technologie créée, elle échappe aux scientifiques. Le gouvernement américain et l'armée s'emparent de la bombe (le « Troupeau » ou l'appareil d'État) et décident de son utilisation à Hiroshima et Nagasaki, reléguant Oppenheimer au rôle de spectateur impuissant de sa propre œuvre — tout comme Henry Frankenstein assiste, horrifié, aux ravages causés par sa Créature.

Nietzsche rêvait d'un Surhomme capable de surmonter le nihilisme et de guider l'humanité vers de nouveaux sommets de liberté et de créativité spirituelle. L'arme atomique a tragiquement inversé cette promesse.

La technologie atomique a bel et bien fait de l'homme un « surhomme » en termes de pouvoir de destruction physique, mais elle l'a laissé au niveau de l'«homme du troupeau » sur le plan moral. L'humanité a acquis la force des dieux tout en conservant les peurs, les colères et le ressentiment de sa condition primitive.

Le film de James Whale montrait déjà cette asymétrie tragique : le Monstre possède une force surhumaine mais l'esprit terrifié et confus d'un enfant maltraité. De même, la géopolitique de la guerre froide, gouvernée par la peur de l'annihilation mutuelle assurée, ressemble à s'y méprendre à un affrontement de géants dotés d'armes divines mais mus par une terreur brute.

En somme, la bombe atomique est l'incarnation matérielle du paradoxe nietzschéen mis en scène par James Whale. En cherchant à s'affranchir de ses limites et à conquérir le feu du ciel, l'homme moderne n'a pas engendré le Surhomme spirituel espéré par le philosophe. Il a plutôt créé une force titanesque et aveugle qui, tel le Monstre de Frankenstein, le condamne désormais à vivre dans la peur constante de sa propre création.


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