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Un homme parmi les autres, Serge K.

Un homme parmi les autres, Serge K.

Par  
Propos recueillis par Grégory Rateau

Entretien avec Jean-François Jacq, par Grégory Rateau

Jean-François Jacq est écrivain et biographe, auteur d’ouvrages consacrés à la musique et aux artistes. Il explore aussi l’autobiographie et le récit intime, où se croisent mémoire personnelle et histoire collective, des récits bruts. Avec La ballade de Serge K, il s’éloigne de ses formes habituelles pour livrer un récit à la frontière du documentaire et de la littérature. Son travail interroge la transmission, les silences sociaux et la façon dont un destin ordinaire devient récit.

 

GR : Qu’est-ce qui a rendu nécessaire, pour vous, ce livre-témoignage autour de Serge Kos, longtemps réduit à un simple fait divers, et à quel moment avez-vous senti qu’il fallait « garder la mémoire », comme l’écrit CharlÉlie Couture en préface ?

JFJ – Je crois que la bascule s’est faite au moment où justement ce n’était plus de l’ordre de la nécessité. Parce que la nécessité en soi, elle est présente depuis déjà bien longtemps. Je ne compte plus les fois où je me suis demandé qui était donc ce garçon, Serge Kos. Disons à chaque fois que j’écoutais la chanson de CharlÉlie Couture, à chaque fois que cette « ballade de Serge K » dont je ne savais rien, ou si peu, me pénétrait, tant il est vrai qu’elle faisait écho à mon propre parcours. Jusqu’à ce moment où tu jettes quelques mots, pas grand-chose, quelques phrases sur le papier, et cela devient tout à coup une évidence. Il était temps que je me décide enfin à marcher dans ses pas.

 

GR : Vous partez d’un homme inconnu, « monsieur tout-le-monde ». Comment s’organisent concrètement les recherches quand il reste si peu d’archives, presque pas de photos, et seulement des souvenirs fragmentaires de proches ?

JFJ – C’est vrai qu’il n’y avait rien, ou si peu de choses le concernant, que je me demandais comment j’allais pouvoir mener à bien ce projet. On y est justement en plein dedans, c’est la mémoire, ce à tous les niveaux, qu’il faut interroger. S’attacher au moindre détail. Où et dans quelles conditions ; et quand ? Le miracle des mots au détour d’une conversation. Ceux qu’il faut mettre bout à bout. Quelqu’un de sa famille. Un ami, le dernier, étant encore de ce monde. La preuve qu’il n’y a plus de temps à perdre. Des centaines de contacts avec des anciens de Peugeot, sans que personne, le plus troublant, ne se souvienne. Et puis, un jour, quelqu’un au bout du fil ayant travaillé dans le même atelier. Un autre jour, une photo de Serge. Émotion à son comble lorsque j’ai découvert son visage pour la première fois. Nous n’étions plus deux étrangers. J’ai su, j’ai compris que désormais je ne pourrais plus le lâcher. Et puis, lorsque je me suis rendu à Sochaux, retraçant scrupuleusement son parcours, retrouvant l’emplacement exact où se trouvait le hangar désaffecté où il a trouvé la mort… je me suis tout à coup senti si proche de lui… il était là, ça paraît fou, à mes côtés.

 

GR : Vous écrivez à propos de Serge : « Réduit à l’état de fantôme. » Comment travaille-t-on littérairement avec une présence aussi lacunaire, presque effacée ?

JFJ – Je l’ai été effacé, je connais parfaitement cet état pour l’avoir vécu en ayant également côtoyé la rue, à l’instar de Serge. Réduit à l’état de fantôme, je l’ai été. Ce n’est pas rien, je dirais même que cela me confère une forme de légitimé en termes d’écriture à son sujet. Dès lors, il s’agit de travailler littérairement les émotions à l’état brut.

 

GR : On ressent tout au long du livre une distance assumée avec Serge, comme si vous restiez volontairement à l’extérieur de lui. Pourquoi ce choix, là où un roman comme La Faim de Hamsun plonge de l’intérieur dans la subjectivité ? Était-ce une position éthique autant que narrative ?

JFJ – Cette distance effectivement assumée, c’est toute la pudeur et tout le respect qu’il m’a été nécessaire d’avoir vis-à-vis de Serge. Ce n’est d’ailleurs pas un choix, cela s’est imposé naturellement. Il convient d’y voir avant tout une dimension éthique. Il m’importait de redonner à Serge toute sa dignité. Nous avons cheminé ensemble durant l’écriture de ce livre sans que ma présence s’impose.

 

GR : Ce même effet de distance passe aussi par le choix de la troisième personne et par ce “tu” ponctuel, très singulier. Qu’est-ce que cette adresse vous permettait que le “je” aurait empêché ?

JFJ – Ce « tu » ponctuel qui pour moi constitue un véritable déchirement, je me suis d’ailleurs demandé si j’allais vraiment « oser », ce sont les mots que j’aurai tant aimé lui dire. Des fulgurances de l’ordre inéluctable de l’intime.

 

GR : Vous êtes habitué aux biographies musicales, mais aussi aux récits autobiographiques. En quoi ce livre diffère-t-il, pour vous, de ces deux territoires d’écriture ?

JFJ – Dans ce livre, il est tout autant question de musique, la mort de Serge Kos ayant été le déclencheur de la scène rock montbéliardaise, que de dimension autobiographique. Sans que cette fois je me mette en avant. Ce qui diffère probablement c’est la façon dont les mots résonnent. La façon dont d’ailleurs ils sont venus à moi. Un pied dans l’un et l’autre de ces territoires.

 

GR : Le style ici est plus brut, plus documentaire, avec une place importante accordée aux données historiques, sociales et industrielles (la mine, Peugeot, Sochaux). Aviez-vous le sentiment qu’il fallait d’abord restituer un système avant de raconter un homme ?

JFJ – Un système, une époque. Comment comprendre, appréhender l’histoire de Serge sans la remettre dans son contexte ? C’était une nécessité absolue. Ce qui en soi n’a pas été une mince affaire.

 

GR : Vous évoquez longuement la Lorraine ouvrière, la fermeture des mines, l’usine comme nouvelle emprise. Est-ce que Serge vous a servi de point d’entrée pour raconter une génération entière ?

JFJ – Il a été la porte d’entrée, oui. Au final, un désastre vécu par tant d’autres, oubliés, tous invisibles. Sauf que dans le cas de Serge, la presse s’en est quelque peu emparée, qui plus est à mauvais escient, c’est-à-dire en le qualifiant de « simple zonard ». En mettant ainsi de côté ce qu’a été l’emprise d’une usine mastodonte telle que Peugeot à Sochaux – 42 000 salariés en 1979 –, emprise sur des milliers de jeunes qui n’avaient aucune autre perspective dans la région. 

 

GR : On sent une forme d’urgence dans l’écriture, comme si le temps jouait contre vous, notamment face à la disparition progressive des témoins. Cette urgence était-elle consciente dès le départ ?

JFJOui, totalement. Je me sens moi-même à la fin de quelque chose.  La vie qui passe à une telle vitesse. Les gens qui disparaissent. Que reste-t-il ? Et même si je côtoie encore bon nombre de personnes, je sens qu’une partie de moi-même ne fait plus partie de ce monde.  J’ai toujours été dans l’urgence d’écrire, du moins dans mes récits autobiographiques. C’est mon moteur, ma raison d’être. Je ne me rends pas vraiment compte, mais peut-être qu’ici, dans ce livre, l’urgence est d’autant plus palpable.

 

GR : Dans vos précédents récits, vous abordez souvent votre propre parcours. Quels échos personnels avez-vous découverts en chemin entre votre histoire et celle de Serge, même si le livre reste à distance de l’intime ?

JFJ – Si je n’avais pas été moi-même durant quelques années à la rue, vers le même âge que Serge, quasiment à la même époque, aurais-je été à même de me frotter à son histoire ? Ce que j’ai découvert tient dans le fait que j’aurai connu le même sort que lui si quelqu’un ne m’avait pas non seulement tendu la main, mais c’était obstiné à me venir en aide. Et puis… il y a ce jeune garçon dont je ne savais rien et auquel je pense si souvent… ce jeune garçon mort à mes côtés, mort une nuit d’hiver… ce jeune garçon qui aurait pu tout aussi bien s’appeler Serge.

 

GR : La chanson de CharlÉlie Couture est à l’origine de votre démarche. Comment avez-vous travaillé avec cette matière déjà “transformée” par un autre artiste, et que pensez-vous de la manière dont cette histoire a été reprise, transmise ou réinterprétée par d’autres formes artistiques ?

JFJ – C’est le travail des artistes de s’emparer de ce qui les touche, de raconter tout en y intégrant leur propre sensibilité. CharlÉlie fait indéniablement partie de ces artistes qui m’ont montré le chemin. Si je puis dire ouvert la voie. Il nous rappelle ainsi que derrière chaque fait divers, il y a une vie, une histoire. Dans le cas de chanson de CharlÉlie, j’ai suivi le sillon creusé, parce que tout simplement l’histoire, cette ballade de Serge K, elle est aussi non seulement la mienne, mais celle de tant d’autres. Lorsqu’un artiste plaque ainsi et de telle façon les choses, il convient de se demander si elles ont changé. Reprenant ainsi cette chanson dans une nouvelle version en 2020, cela implique de façon cinglante que non.

 

GR : Enfin, ce livre oscille entre enquête, mémoire sociale et littérature. Aujourd’hui, comment définiriez-vous sa place : comme un geste politique, un travail d’archives sensibles, ou avant tout comme un objet littéraire ?

JFJ – Ce livre, je le conçois avant tout comme étant une enquête littéraire. Un geste politique, oui. D’une force que je n’avais pas même imaginé mettre à jour. « Demain, demain comme hier », telle l’une des strophes de la chanson de CharlÉlie. En me penchant sur le destin tragique de Serge Kos, c’est aujourd’hui plus que jamais, l’état putride de notre monde, que j’interroge.

 

Deux ans durant tu t’es rangé du côté de ceux qui n’ont pas le choix. De ceux qui tiennent, par quel miracle inopiné ? Deux ans durant du côté sombre, faramineux, de ceux qui résistent à la chaîne ; au poids écrasant de l’usine sur cette ville. Deux ans durant du côté de ceux qui parviennent à faire abstraction, faire le vide. Au quotidien, vide absolu. Deux ans durant du côté de ceux qui ne pensent plus qu’à minima.

Vous comprenez, il faut bien bouffer, se loger.

 


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