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Han pasado !

Han pasado !

Par  
Propos recueillis par Edouard Schaelchli

Réflexions sur l’orientation fasciste de la société techno-libérale de croissance

Le chef naît quand le fascisme est devenu nécessaire. Mussolini paraît lorsque les temps sont révolus et si ce n'était pas Mussolini, n'importe quel général ou industriel emporterait l'affaire. Le chef ne vient au monde que parce que la mentalité générale du public exige ce chef, réclame ce héros dans lequel elle veut s'incarner. Le fascisme n'est pas une création du chef mais le chef une création de la mentalité préfasciste.

Le chef est là en somme pour concrétiser des aspirations parfois encore inconnues de la foule - et c'est ce qu'il faudra comprendre lorsque je parlerai de la démagogie du fascisme. Il n'est pas question d'un homme qui veut un monde de telle façon et sur telle mesure - mais d'un homme qui s'applique à réunir en lui tous les lieux communs que la foule accepte, qui catalogue toutes les vertus que le public demande et qui, par là, prend un pouvoir, un ascendant sur lui. Un état d'esprit commun antérieur au fascisme est une condition sine qua non du fascisme.

Jacques Ellul, 1937.

La raison ne demande pas, n’accepte pas l’obéissance. On ne commande pas au nom de la raison comme on commande à la manœuvre. Il n’y a aucune armée de la raison, aucuns soldats de la raison, et surtout il n’y a aucuns chefs de la raison. Il n’y a même, à parler proprement, aucune guerre de la raison, aucune campagne, aucune expédition. La raison ne fait pas la guerre à la déraison. Elle réduit tant qu’elle peut la déraison par des moyens qui ne sont pas les moyens de la guerre, puisqu’ils sont les moyens de la raison. La raison ne donne pas des assauts ; elle ne forme pas des colonnes d’attaque ; elle n’enlève pas des positions ; elle ne force pas des passages ; elle ne fait pas des entrées solennelles ; ni elle ne couche comme le vainqueur militaire sur le champ de bataille.

Charles Péguy, 1901

Nous aussi nous y pensons. Nous ne pensons même qu’à ça. Nous pensons, nous aussi, au fascisme comme on pense au pire, et nous ne voyons donc pas sans crainte et sans dégoût monter le flot d’une puissance qui ne s’avance si bien masquée sous les traits du libéralisme le plus protecteur que pour mieux s’implanter dans les esprits comme l’unique solution à tous les problèmes, l’unique réponse à toutes les questions. Sans doute, si Marine Le Pen et sa révolution prétendument nationale étaient passées, ce dimanche 24 avril 2022, nous aurions été tentés de dire, comme Ellul le soir d’un certain 10 mai 1981, « Non, vous dis-je, il ne s’est rien passé le 24 avril 2022 ». Nous l’aurions dit par provocation, peut-être, un peu, mais surtout pour souligner que nous n’estimions pas qu’une figure politique, même fondée sur une claire volonté politique d’éviter le pire, constituât en fait une véritable garantie contre le pire. Nous l’aurions dit, oui, parce que nous ne nous serions fait aucune illusion sur la capacité d’une personnalité politique, fût-elle la mieux intentionnée du monde, à revenir sur trente ans d’hypocrisie social-démocrate et de dérive sécuritaire, comme cela, à simples coups de formules et de contre-mesures – sans se fonder sur une analyse sérieuse de ce qui fait le fascisme.

Mais maintenant que ce n’est pas Marine Le Pen qui est passée, nous sommes au pied du mur, devant le même problème qu’il y a cinq ans, où il eût déjà été urgent de se demander, comme Ellul en 1981, s’il s’était alors vraiment passé quelque chose, et quoi, exactement. Et la réponse est là, qui s’impose : Oui, il s’est réellement passé quelque chose, ce 24 avril 2022, il s’est passé cela même qui s’était déjà passé cinq ans auparavant, le 7 mai 2017, à savoir que, dans un contexte d’abstention massive, un homme dont les classes populaires avaient toutes les raisons de craindre le pire et que rien ne distinguait si ce n’est son attachement viscéral au système libéral et son absence totale de scrupules, avait réussi à se faire passer pour l’homme de la situation – d’une situation marquée d’abord par la faillite totale du jeu démocratique et de toute illusion de progrès économique et social. C’était déjà bien le pire qui pût nous arriver, et c’est exactement le même pire qui nous arrive à présent, à cette différence près qu’à présent, après cinq années où tout a été fait pour masquer la faillite réelle et totale d’un système politique tout entier appliqué à occulter la faillite non moins totale et réelle du système économique qui le soutient, nous ne pouvons attendre de ce même homme, que toujours rien ne distingue si ce n’est son même attachement au système et sa même absence de scrupules, qu’une chose : qu’il achève de liquider une situation qu’il a contribué à verrouiller complètement dans le sens d’une ouverture totale aux forces du marché et d’une fermeture totale aux initiatives locales, populaires ou alternatives.

Il ne suffit donc plus de penser au fascisme, il faut enfin penser le fascisme, non pas en tant que fantasme d’une classe politique (qui est aussi une classe d’âge, les babyboomers) à jamais embourbée dans son rapport à l’argent et au pouvoir, mais en tant que fait toujours possible parce que lié à des constantes de notre société que nous héritons d’un passé hélas loin d’être dépassé, d’un passé qui ne cesse de s’accrocher à notre présent, comme le lierre à l’arbre : celui d’une société dans laquelle l’État libéral n’a plus d’autre fonction que de soutenir une croissance économique sans laquelle il ne serait rien. Et pour le penser, ce fascisme réel, quoi de mieux que de revenir aux analyses qu’Ellul avait si nettement esquissées dès 1937 (Jacques Ellul, « Le fascisme, fils du libéralisme », Cahiers Jacques Ellul. Pour une critique de la société téchnicienne, n° 1, es années personnalistes, 2003, pp. 113-139.) , en s’efforçant de réfuter l’idée rassurante d’un fascisme d’opérette qui se présenterait d’abord comme une doctrine à laquelle il suffisait d’opposer la saine doctrine d’un libéralisme politique plus ou moins teinté de social-démocratie ?

Dans ce texte magistral, qu’on trouve intégralement reproduit sur le site des Amis de Bartleby, Ellul s’imposait la méthode suivante :

Il est donc bien évident que si l’on veut saisir le fascisme dans sa réalité, il ne faut pas le rechercher dans les constructions des intellectuels; à la rigueur peut-on procéder ainsi pour le communisme, mais le fascisme par sa nature même s’y oppose. Discuter de la valeur du travail ou de l’État totalitaire sur les bases que nous offre Rocco ou Villari, c’est discuter dans le vide, c’est faire œuvre inutile. Le fascisme ne s’étudie pas dans sa doctrine parce qu’il n’est pas une doctrine; il est un fait, produit de situations historiques concrètes. Il est sans intérêt de discuter des diverses formes sociales du fascisme, ou d’opposer en thèse pure fascisme contre libéralisme ou contre communisme, parce qu’il y a des forces qui dépassent ces mots, qui enchaînent les situations. Pour l’étudier, ne pas prendre des livres doctrinaires qui le rattachent à Sorel ou à Spengler, mais des statistiques, et la description froide d’une organisation technique. Il faut séparer le fascisme de toute idée parce que dans la réalité, il est ainsi séparé: nous allons voir qu’il a consacré cette scission définitive de la pensée et de l’acte, qu’il l’a utilisée. Si j’étudie par conséquent le passage du libéralisme au fascisme, je ne le ferai que dans les faits, sous l’angle de l’économie, de l’organisation politique, de la communauté, etc.

Il procédait ensuite à un examen rigoureux des faits qui, selon lui, faisaient du fascisme une conséquence logique de l’évolution nécessaire d’un libéralisme confronté à ses propres limites et contradictions du fait du double développement de la technique et de l’Etat : dirigisme économique et constitution d’une masse d’individus déliés de toute forme de solidarité organique au profit d’une organisation purement mécanique :

Pour qu’il y ait une masse, il faut donc qu’il y ait trois conditions réunies: un groupe d’hommes de conditions, nature, etc., divers – qui se font une représentation d’unité – mais que cette unité n’ait pas un caractère nécessaire de longue durée: à distinguer par conséquent de la foule, ou de la horde. La représentation concordante d’unité de tous les individus de la masse peut avoir des raisons très différentes: un intérêt commun, une situation économique ou sociale (groupe de chômeurs), un sentiment provoqué par le monde extérieur, soit de satisfaction, soit de mécontentement (foules du 6 février). On s’aperçoit alors qu’il faut distinguer entre les masses abstraites et les masses concrètes. Les masses abstraites sont celles qui reçoivent passivement des influences ou des suggestions de l’extérieur – influences et suggestions identiques pour tous. […] Leur masse est effectivement abstraite, parce qu’ils ne conçoivent pas l’identité de leurs réactions, leur rôle consistant à ne plus être qu’un instrument récepteur et qui émettra à son tour certaines excitations; leurs représentations ne seront jamais qu’une prise de conscience de la masse et non pas une brisure de celle-ci. Seulement cette prise de conscience risquerait d’empêcher le passage de la masse abstraite à la masse concrète. Supposons en effet qu’il y ait dans la vie d’un individu, en succession ininterrompue, création et destruction de participation à des masses diverses (bureau, cinéma, café, journal, jazz); on verra se produire peu à peu une intégration complète de l’individu à ces masses successives – une solidarité mécanique naît. Si maintenant nous supposons qu’un tel individu reçoive une excitation suffisamment forte dans une masse quelconque pour passer à l’extériorisation, et par exemple à l’action, comme il est dans le même état que tous les individus qui font partie de cette masse très précise (lecteur d’un quotidien), tous les individus de cette masse répondront identiquement à l’excitation: même sans mot d’ordre individuel, tous les lecteurs de l’Action française se retrouveront à la Concorde le 6février. Poursuivons nos suppositions. Si tous les individus font partie de masses identiques qui occupent entièrement leur vie, si par conséquent, ils vivent dans un état de solidarité mécanique abstraite, et si ces individus reçoivent l’excitation nécessaire, ils réagissent tous dans le même sens, mais ce ne sera plus ici dans leur comportement d’un soir, ce sera une extériorisation globale dans leur vie même. Ils deviendront l’expression non plus d’une série de masses abstraites mais d’une série de masses actuelles, réalisées, concrètes qui s’appelle exactement le fascisme.

Où en sommes-nous, par rapport à ces faits ? Les conditions que décrivait Ellul, en France en 1937, n’étaient sans doute pas suffisamment remplies pour donner naissance, comme en Allemagne ou en Italie, à un authentique mouvement fasciste, mais elles n’ont cessé, depuis 1945 – et malgré les précautions prises par des classes politiques pour la plupart issues des mouvements de résistance ou tout au moins marquées par l’expérience de l’Occupation allemande – de se mettre en place à la faveur d’un développement économique et technique dont le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il favorisait l’émergence d’une mentalité hyper-individualiste et profondément perméable aux diverses formes de propagandes, du fait de l’emprise de moyens de communication capables d’entretenir constamment l’illusion d’une liberté inséparable d’un mode de vie totalement normalisé et intégrateur : le modèle de la croissance, en voie de mondialisation d’abord, puis, après l’effondrement de l’URSS, de plus en plus effectivement mondialisée. La disparition du monde paysan, puis des classes ouvrières, donnant naissance à une classe moyenne triomphante, a d’abord permis la transformation complète des sociétés dans le sens d’une homogénéisation grandissante des modes de vie et de pensée évidemment favorable à la constitution de masses d’autant plus faciles à manipuler qu’elles avaient perdu la plupart de leurs références culturelles. On s’est alors trouvé dans une situation objectivement analogue à celle qui, au début des années trente, a vu naître le fascisme.

L’arrivée de Macron au pouvoir coïncide parfaitement avec le moment où ce modèle de croissance s’est trouvé confronté à ses limites internes et externes, liées d’une part à ce que Guilluy appelle « l’émergence des périphéries », avec l’éviction (mondialisée) du socle populaire de la classe moyenne (cf. Christophe Guilluy, No society, Flammarion, 2018), d’autre part au dérèglement climatique. Moment de crise généralisée (qui n’est pas sans rappeler la crise de 29) où le dirigisme économique et politique constitue le seul recours possible contre une anarchie grandissante, dans laquelle s’opposent les tendances au désordre inhérentes au système (réseaux sociaux, anomie galopante, GAFAM et compagnie) et les initiatives populaires plus ou moins conscientes de la nécessité d’un changement radical. Elu de justesse en face d’une candidate clairement résolue à exploiter politiquement cette situation, Macron a pris nettement parti pour le système (dont il n’est qu’une émanation) contre toute forme de contestation globale ou locale et démontré que le libéralisme pouvait évoluer dans le sens le plus autoritaire qui soit, dans la ligne la plus droite allant du Patriot Act américain à l’état d’urgence anti-terroriste pérennisé par Hollande et englobant toute forme de terrorisme policier, comme on l’a bien vu à l’occasion de la révolte des Gilets Jaunes. A la faveur d’une pandémie bien contrôlée (comme un virage), il a pu tester les capacités du système à engendrer des phénomènes de masses inédits qui se laissent facilement analyser en termes de mentalité préfasciste, au sens d’Ellul, à qui nous ne pouvons pas ne pas renvoyer à nouveau :

Et nous voici revenus en plein dans notre question; le fascisme se présente, au point de vue des formes de la sociabilité, comme une transformation des masses abstraites en masses concrètes à l’intérieur d’une solidarité mécanique. Mais c’est, après tout, la synthèse de ce que j’ai dit jusqu’ici: le libéralisme et l’individualisme préparent cette transformation par une création des masses abstraites et par une solidarité mécanique sans cesse plus poussée. L’on peut bien dire en effet que tous les libéraux se sont trompés lorsqu’ils ont cru que leur doctrine amenait à une plus grande prise de conscience de l’individu. Au lieu de voir l’homme, ils ont vu des schémas de l’homme et les doctrines se sont basées sur ces schémas. […]
Nous avons vu que la fonction extrême la plus développée d’une société mécanique est la fonction répressive. Or maintenant se développe, à la place de la fonction répressive, une fonction préventive. Au nom du sens commun, au nom du bien commun, au nom de la morale commune, on tend à créer le type d’homme commun (Homo rationalis vulgaris, dira-t-on dans le petit Larousse). […] Cet homme idéal créé, on en répandra le type à toute occasion, par les énormes moyens de persuasion dont on dispose. Un million d’hommes ne peut pas avoir tort, déclare je ne sais plus quel savon à barbe. Vérités admises. Il suffit d’ouvrir un journal pour respirer cet air – courrier de la femme ou petites annonces de mariage. Le libéralisme a entraîné un amorphisme social probablement sans précédent dans l’histoire. Il a permis la création de ces masses abstraites dont je parlais tout à l’heure, de cette vie par masses et uniquement par masses – où la vie de l’homme se recouvre, d’une série de cercles qui se recoupent et qui absorbent totalement l’individu. Groupe du café et groupe du club, groupe du sport et groupe du métier. Il prend telle figure à telle place, et telle autre dans tel milieu. Il n’est plus lui-même, il est essentiellement l’homme social, obtenu par les moyens préventifs, celui dont la société n’a plus rien à craindre, qui ne peut au contraire que la stabiliser – c’est bien ce qui va arriver. Dans cette société néo-mécanique, le choc qui entraînera l’apparition des masses concrètes sera d’autant plus facile que l’amorphisme sera plus complet. Et de même, les notions de sacrifice et d’héroïsme seront d’autant plus facilement exaltées que l’individu aura perdu conscience de sa valeur. Le fascisme se présente, au point de vue social, comme un amorphisme mieux combiné, plus volontaire que l’autre état, libéral, mais du même ordre, appartenant au même type de société.

Ainsi se trouvent remplies les conditions du fascisme, qui n’a nul besoin de doctrine, si ce n’est celle de l’utilitarisme le plus ordinaire, adapté aux besoins du jour : urgence terroriste, sanitaire, écologique – tout est bon pour la croissance. L’inédit, en ce qui nous concerne aujourd’hui, c’est que, pour passer du libéralisme au fascisme, il n’y a même plus besoin d’un changement brutal – d’une « révolution », fût-elle de palais. Le fascisme prospère au cœur même du libéralisme, sans transition : sous l’effet de n’importe quelle peur, l’immense majorité se mobilise en faveur des mesures les plus drastiques, accepte de voir ses libertés essentielles suspendues, et, comble d’ironie, dénonce comme fasciste toute entreprise prétendant représenter une issue. Mélenchon ou Le Pen : ils ne sont jamais que des résidus de ce qui autrefois constituait la politique. Le drame est que seuls les travailleurs (les 30/60 ans qui n’ont pas voté Macron en masse) réclament encore, de temps en temps, autre chose que ce qui s’impose comme l’inéluctable solution à tout.

Il suffira, contre eux, d’invoquer l’urgence sanitaire, et ils iront, masqués jusqu’au cou, faire masse avec les vieux et les jeunes, « pour jouir de cet instant heureux où nul n’est plus »


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