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Ceux qui voudraient fuir

Ceux qui voudraient fuir

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Ceux qui voudraient fuir est le titre du premier roman de Julien Teyssandier, et il nous semble immédiatement qu’il va parler de nous, de notre incapacité à faire corps avec le monde.

Le héros est un médecin légiste. L’homme est devenu peu à peu insensible à tout, aux autres, au monde, aux choses de la vie, à tout ce qui est sensé la remplir, la meubler. D’ailleurs chez lui, il n’y a rien d’autre que le strict nécessaire et des planches anatomiques, seule une vielle maquette de bateau atteste d’un vague lien familial, de vagues souvenirs, d’un semblant de vie ordinaire. Mais la réalité c’est qu’il n’a aucun savoir-vivre. Il ne sait pas vivre. Pour lui les autres sont des fantômes. On le voit dès le début, depuis son appartement avec vue sur les aiguillages de saint Lazare, scruter le ciel qui fuit au-delà de la ville avec la légèreté d’un instant. Incapable de communiquer avec les autres, ses compagnons sont les morts, les corps des morts. Et Teyssandier de nous livrer cet aphorisme : « Chaque cadavre a ceci de curieux qu’il nous semble voir à travers lui le dernier homme.  Le faire parler, c’est se projeter hors du temps. »

L’insensible a un prénom d’ange, Gabriel. Son attention se porte sur une jeune femme aperçue par hasard sortant d’un taxi. A cause de ses yeux lavés hagards. Une apparition parmi les fantômes. Marion se drogue. Elle a de plus en plus de mal à appartenir au monde dans lequel elle a appris à se droguer. Le monde des fêtes où les invités se multiplient comme des fenêtres pop-up au lancement d’un ordinateur affecté par un virus. Les fantômes y produisent des raisonnements comme autant de d’autojustifications et se donnent l’illusion d’exister. L’illusion ne marche plus vraiment pour Marion. Dans une sorte de gueule de bois permanente, elle se met à l’écart plusieurs semaines de suite avant de retomber encore plus brutalement dans filets de la vanité sociale comme dans le piège de la drogue. « La vie se résumait à son visage marqué par la drogue. L’univers tout entier à son angoisse. »

La rencontre de Gabriel et de Marion procède du miracle. Ils vont immédiatement et spontanément discuter, discuter et marcher. C’est qu’il s’agit de tisser le lien qui atteste de leur existence. Dans leur pérégrination dans les rues de Paris, hors du jeu social, ils peuvent se confier comme à un journal intime sans conséquence pour ces deux-là qui ne savent pas vivre. Gabriel veut il la sauver malgré elle ? Quel serait ce salut d’ailleurs ? Vivre tout simplement, comme les autres, comme ceux nous ont précédés, comme ceux dont les corps se retrouvent à l’institut médico-légal. « Il lui fallait vivre, tout simplement. Mais elle en était incapable. » Qu’est-ce qui empêche Marion de faire semblant ? L’incarnation ne s’apprend pas et on ne peut pas faire le deuil de son corps de son vivant. « Tout ce qui chez Marion demandait une incarnation restait sans écho. »

Il l’aime ? Peut-être. C’est peut-être ça l’amour, l’expression de la charité dans la plus grande chasteté, un sentiment qu’aucune simagrée du monde ne peut imiter. Elle l’aime ? Peut-on aimer quand on ne s’aime plus ? « Gabriel ne voyait aucun avenir à leur relation qui de toute manière n’en était pas vraiment une. » Tant qu’ils discutent, tant qu’ils marchent, tant qu’ils vont à la dérive à deux, tout va bien. Ceux qui voudraient fuir… Mais pour aller où ? Et si la fuite était elle-même le lieu de la destination. Comme dans tout bon roman métaphysique, Julien Teyssandier ne donne aucune réponse, il se contente de nous muter en question, la bonne question à se poser au regard de la triste et pathétique réponse donnée par le monde, par notre chair.

Teyssandier a l’écriture discrète, qualificatif que l’on applique à la vie des anges. Il ne s’impose pas, il dit les choses comme en marchant à côté de nous, il nous avise. Et petit à petit, le roman épuré chemine lentement vers la poésie. Heidegger disait que la poésie était la langue de notre être profond. C’est donc logique que Teyssandier nous y emmène. Et nous nous abîmons volontairement en poésie comme on entre dans un sous-bois, comme on s’enfonce dans l’eau, comme on glisse sa main dans une plaie béante.


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