GROS PAVÉS, POLARS AU POIDS
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GROS PAVÉS, POLARS AU POIDS
Quelle est la différence entre les polars du siècle dernier et les polars actuels ? Ne cherchez rien de bien compliqué, rien d'intellectuel, la différence saute aux yeux, vous la mesurez de visu, regardez l'épaisseur de la tranche : les livres sont aujourd'hui trois à quatre fois plus gros. On est passé de 200 à plus de 700 pages, de 200 000 à près de 800 000 signes.
Il est bien loin le temps où Georges Simenon, Léo Malet ou Frédéric Dard bouclaient un Maigret, un Nestor Burma ou un San Antonio en 200 pages environ. Les livres d'Agatha Christie ne sont guère plus longs. Du temps lointain de ma jeunesse, il m'arrivait de lire deux romans policiers ou d'espionnage dans la journée. Les livres étant plus courts, les écrivains en livraient davantage : Simenon a écrit près de 200 romans. J'avais dans ma classe au lycée le fils d'un auteur de polars et de SF particulièrement prolifique, Georges-Jean Arnaud, qui a publié 416 romans !
Pourquoi aujourd'hui cette inflation de pages ? Feuilletez Connelly, Jo Nesbo, les derniers Ellroy ou les auteurs français Grangé, Karine Giebel, etc. Des pavés. Des poids lourds. Comme pour beaucoup de choses, la mode est venue des USA. Les éditeurs en ont fait une règle et les amateurs du genre une sorte de droit acquis : ils veulent en avoir pour leur argent ! Et on leur en donne ! D'un point de vue strictement financier, un gros bouquin est plus intéressant. Selon un raisonnement simple et purement économique, un livre de 200 pages à 18 euros revient plus cher que le livre de 800 pages à 23 euros. Une logique de supermarché où le paquet de pâtes d'un kilo coûte moins que deux paquets de 500 grammes, où le yaourt unitaire est moins cher dans un paquet de douze que dans un paquet de quatre, avec une remise avantageuse sur le nombre. L’argument de vente est donc, avant la qualité qu'on ne peut apprécier d'emblée sans avoir lu le livre, la quantité, que l'on peut juger au premier coup d’œil, à la simple prise en main.
La quantité n'est pas gage de qualité. Elle peut être synonyme de remplissage. Pour tenir la distance, l'auteur devra multiplier les personnages, les actions, les rebondissements, les fausses pistes, les descriptions ou la documentation technique. Il est tenté d'étirer son texte, de tirer à la ligne, de se répéter. Au risque d'ennuyer, d'indisposer le lecteur, de produire un ouvrage indigeste.
Le lecteur d'un texte long aura tendance à augmenter la vitesse de lecture (il faut bien venir à bout de ce page turner). Ces gros livres au style souvent minimal sont aussi vite lus, vite consommés, vite oubliés, au contraire d'une littérature de qualité, qui se déguste comme un plat de gourmet alors qu'on avale de la bouffe industrielle – si j'ose prendre cette image de la nourriture terrestre appliquée à la nourriture spirituelle. C'est une littérature de divertissement, opposée à une littérature plus recherchée, plus créative.
On perd de vue qu'un chef d’œuvre peut être court. Voire très court. L'une des plus grandes réussites de la littérature policière est celle d'Arthur Conan Doyle, qui met en scène Sherlock Holmes dans des short stories, des nouvelles de 20 à 30 pages (un format d'ailleurs déterminé par la publication en feuilleton, dans des revues). Le récit est ici ramassé sur l'essentiel, sans digression, sans développement inutile, comme une mécanique de précision. Et lorsque l'auteur se risque à atteindre la taille d'un roman (Le chien des Baskerville, Une étude en rouge), il perd en intensité.
Qu'on ne s'y méprenne pas, la longueur n'est pas en soi un problème, un défaut, quand elle correspond à l'étendue d'un projet, quand elle est sa juste mesure. Certains polars complexes justifient leur nombre de pages. En littérature, on rencontre des œuvres d'une ampleur impressionnante. La Recherche du temps perdu, de Marcel Proust, certes divisée en plusieurs romans, compte 3000 pages. Les frères Karamazov, de Dostoïevski, ont 1200 pages. Ulysse de James Joyce, plus de 700 pages bien tassées dans l'édition Gallimard. Ces grands auteurs ne cèdent pas pour autant à la répétition ni au délayage : ils vont simplement au fond des choses, sans rien omettre. Seule est critiquable cette longueur obligée, obligatoire, artificielle, qui a envahi la littérature de divertissement, en vertu d'un critère essentiellement commercial.



