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Les dieux ont soif

Les dieux ont soif

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Anatole France publie Les dieux ont soif en 1912. Dans ce roman, le patriarche de la gauche française, sans en renier l’héritage, décrit l’horreur indicible permise par les excès de la Révolution. Sa représentation sans concession du grand évènement national moderne, à travers le fanatisme, l’obscurantisme gagnant les Lumières, la barbarie prenant le masque du progrès, résonne comme la lucide préface des XX° et XXI° siècles. Le choix même du titre de l’ouvrage, Les dieux ont soif, emprunté à Camille Desmoulins, révèle le caractère religieux quasi mystique, sous le couvert duquel toutes les atrocités de la Terreur furent légitimées. La lecture de ce texte admirable rappelle la brûlante actualité d’un avertissement : l’ignorance et la peur engendrent la bêtise, la grande tueuse.

La figure humaine du monstre est celle d’Evariste Gamelin devenu, par les hasards de la folle période, juré d’un tribunal révolutionnaire. Chaque jour qui passe, les substituts des accusateurs publics lisent les semblables actes d’accusation : « Est-il constant que Maurice Brotteaux, Louise Rochemaure, Louis Longuemare, Marthe Gorcut, dite Athénaïs, Eusèbe Rocher, Pierre Guyton-Fabulet, Marceline Descourtis, etc., etc., ont formé une conjuration dont les moyens sont l’assassinat, la famine, la fabrication de faux assignats et de fausse monnaie, la dépravation de la morale et de l’esprit public, le soulèvement des prisons ; le but : la guerre civile, la dissolution de la représentation nationale, le rétablissement de la royauté ? »

Grâce à ces réquisitoires implacables, la Révolution poursuit son effroyable dessein : éliminer dans le sang toute référence à l’ordre ancien et réduire l’âme de la France pour qu’elle prête désormais allégeance aux idéaux séculiers de liberté, d’égalité et de fraternité.

Au cœur de ce chef d’œuvre d’aveuglement et de sauvagerie, le principe juridique du contradictoire disparaît, et le droit à la défense est dénié aux présumés comploteurs : « La culpabilité des accusés crève les yeux : leur châtiment importe au salut de la Nation et ils doivent eux-mêmes souhaiter leur supplice comme le seul moyen d’expier leurs crimes. » ; « Le greffier descendit lire le verdict, qui fut entendu dans ce silence et cette tranquillité qui faisaient comparer les condamnés de prairial à des arbres mis en coupe. »

Au seuil de sa propre mort, en une ultime confession de l’idéal mortifère qui l’anime, Evariste Gamelin songe : « Je meurs justement. Il est juste que nous recevions ces outrages jetés à la République et dont nous aurions dû la défendre. Nous avons été faibles ; nous nous sommes rendus coupables d’indulgence. Nous avons trahi la République. Nous avons mérité notre sort. Robespierre lui-même, le pur, le saint, a péché par douceur, par mansuétude ; ses fautes sont effacées par son martyre. A son exemple, j’ai trahi la République ; elle périt : il est juste que je meure avec elle. J’ai épargné le sang : que mon sang coule ! Que je périsse ! je l’ai mérité… »

La France est génétiquement marquée par cette démentielle séquence de sa riche Histoire, les troubles qui l’habitent et la pulvérisent littéralement aujourd’hui y trouvant sûrement en partie leur origine. On ne peut demeurer dans une quelconque grandeur lorsque l’on éprouve une détestation de soi. Le déclin et la disparition constituent, dans ce cas, le seul horizon.


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