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Michaux et l'altération perceptive

Michaux et l'altération perceptive

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Dans un poème comme « En Respirant » (La Nuit Remue), l’expérience subjective se met à embrasser une plus grande portion de l’espace tel que défini dans l’esthétique transcendantale kantienne. La limite traditionnelle du schéma corporel semble être levée — peut-être par un état hypnagogique lévitant à peine au-dessus de la somnolence — et, sans inutile garde-fou, le souffle peut étendre la sensation du corps aux dimensions d’une contrée entière, faisant sentir le corps comme une immensité. Ce qu’il y a de poétique en un tel texte ce n’est pas seulement cette malléabilité soudaine de la sensation qui épouse le rythme fondamental du corps c’est-à-dire le souffle. Il y a cette idée séduisante qu’une certaine inspiration vécue dans état second étend les possibilités de sensation tactile à une infinité de possibilités géométriques que notre aperception et notre sens extérieur savent déjà invoquer dans les objets perçus.
Une humeur donc, ou une aspiration, un état qui transformerait la perception du corps. Une humeur ou une aspiration soudain libérée par une réalité plus malléable, moins cohérente, où la simple projection submerge les sens et structure elle-même le monde sans résistance de sa part.

Et chez l’auteur, dans d’autres textes de sa plume, c’est comme si l’on sentait revenir l’espoir d’être soulagé du mode phénoménologique ordinaire. Pour commencer à décrire les sensations de l’éther (La Nuit Remue à nouveau), Michaux entreprend de décrire ce qu’il appelle un « besoin de faiblesse », une sorte d’aspiration à succomber qui incite continuellement la volonté à s’affaisser sur elle-même. On ne parle pas nécessairement de paresse, car il est question d’un personnage qui exerce bien trop sa volonté et qui ressent le besoin de faiblesse justement comme un manque de faiblesse.
Le besoin de faiblesse n’est pas simplement un désir de renoncer à l’effort pour retrouver la jouissance ; il y a à sa source comme le désir d’un ailleurs, comme un au-delà de la conscience presqu’éteinte emportée dans un nouveau corps à l’image de son émotion inspirée et des pudiques audaces de l’imaginaire.
Mais le besoin de s’animer autrement que dans la structure téléologique de ses désirs irréfléchis ne trouve pas exactement d’alternative réelle dans ce puit de faiblesse infini que constitue l’éther. Si la drogue permet une altérité phénoménologique, elle ne le fait pas selon une inspiration subjective ; la substance impose un parcours, une humeur, un nouveau fonctionnement de l’esprit où il n’y a plus vraiment de place pour la volonté ou pour un quelconque rôle de l’aperception dans le pilotage de l’expérience.
Le mode des « pensées en écho », engendré par l’éther, est une forme étrange de paralysie mentale. Après une rapide disparition de toute sorte d’énergie du corps inoculé, l’aperception semble s’éloigner inexorablement du phénomène, sombrer dans la contemplation forcée de sa première réaction, puis de sa réaction à sa réaction et ainsi de suite. La représentation imaginaire de son propre cheminement qui s’allonge à chaque nouvelle réaction est telle une distance toujours croissante entre lui et le sens extérieur, une sorte de restructuration achronique de l’intériorité.
Cette dégringolade de constats est presqu’intégralement passive, il n’est plus question de se reconstruire car l’esprit n’a plus accès à la logique pour réinventer sa perception. Comme le dit Michaux lui-même de l’individu intoxiqué à l’éther : « Plus homme ni femme, il n’est qu’un lieu. »

Dans son célèbre compte rendu sur la mescaline (Misérable Miracle), l’auteur retrouve les mêmes écueils que vingt ans auparavant. Le circuit où la drogue le bouscule est trop rigide pour permettre un quelconque déploiement intérieur. Mais là où l’auteur aimait l’éther qui éteignait tout à fait l’égo dans la fatigue avant de dévoiler ses structures expérientielles inédites, la mescaline le laisse en plus grande possession de ses moyens. Cependant, comme l’éther, celle-ci réagit immédiatement à la moindre stimulation, part au quart de tour, dans une direction incontrôlable. Cette fois-ci c’est le mot qui cause par évocation une explosion hallucinatoire, des myriades d’images dans une atmosphère de vibration et de fragmentation. La sémantique fait déferler les apparitions intérieures ; cette fois-ci, c’est le sens extérieur, visuel et auditif qui par l’imagination répond à la sémantique comme à sa nouvelle loi. Si l’aperception a un plus grand rôle à jouer, elle est vite submergée par le torrent animé qu’elle engendre par suggestion. Cette fois non-plus elle n’a pas le contrôle sur la structure de sa nouvelle expérience, c’est la drogue qui la lui impose.

Mais à un certain stade de son ingestion, la mescaline fait resurgir cette malléabilité incompréhensible du schéma corporel esquissé déjà vingt ans plus tôt dans « En Respirant ». L’étape du « sillon », où l’auteur se sent traversé par un sillon vertical infini qui s’épanche comme un flux, loin au-dessus de lui, porte à réfléchir car malgré l’impression d’immensité qui le caractérise, ce flux océanique est décrit comme étant en tout point englobé, enfermé dans le corps qui le rejoint donc dans ses dantesques proportions. L’enveloppe corporelle, qui sert pourtant de référence empirique d’exactitude à toute personne de bon sens, le toucher, ce sens de la vérification et de dissipation du mystère comme l’appellera Barthes, est donc lui-même sujet à la distorsion, à se ré-agencer dans une expérience lucide.
Et c’est bien ce mode de la mescaline qui semble le plus puissant dans la mesure où c’est, du propre aveu de Michaux, celui qui finit par pénétrer au fond de lui, l’impression qui le marque le plus profondément.

Il découle de cette aspiration à succomber qui préexiste la prise de drogue — selon Michaux lui-même dans son texte sur l’éther — que le besoin d’altérité phénoménologique, analogue à l’« Anywhere out of this World » de Baudelaire, ne peut précisément pas être satisfait par le biais qui a pourtant l’effet le plus sûr sur le système perceptif et les sens. Car non-contente de transformer l’information perceptive, la drogue — ou du moins les drogues étudiées — provoque des réactions qui empêche à l’aperception de participer véritablement à cette altérité phénoménologique. Ainsi, même dans ses effets les plus profond sur le corps, l’individu inoculé est bien davantage l’objet de la drogue qu’il ingère que l’inverse ; et à moins d’avoir une opinion bien cynique du cosmos, à moins de se servir de son cachet comme d’un totem, une réinvention ambitieuse de l’expérience ne peut pas trouver son éden dans une telle passivité.
Bien sûr, on pourrait objecter que l’usage ritualisé ne présenterait pas les mêmes limites ; mais une telle démarche dans ce qu’elle aurait de cosmique ne serait déjà plus une reconstruction phénoménologique.
Et c’est finalement ce qu’on peut dire de la démarche de Michaux. Elle a quelque chose de Romantique en cela qu’elle ne se départit d’une certaine ambiance métaphysique post-kantienne tout en exprimant dans ses prémisses ce qui ressemble à un besoin de transcendance inavoué, besoin d’expériences empreintes d’infini, d’expériences à l’image du démiurge que renferme en elle toute imagination fertile et toute volonté ambitieuse.


Du renoncement à l’espèce humaine comme la plus parfaite condition d’un suicide collectif
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Henri Michaux, un oiseau-poète
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Pierre Gardeil, Lectoure, Henri Michaux et moi
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