Peggy Sastre : à l’origine étaient des différences
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Peggy Sastre : à l’origine étaient des différences
Peggy Sastre est docteur en philosophie des sciences. Journaliste (Slate, L’Obs) et traductrice, cette dernière utilise dans ses ouvrages la grille de lecture darwinienne nous aidant à cerner les comportements de ce prodige qu’est Homo Sapiens Sapiens. Dans La Domination Masculine n’existe pas (Anne Carrière, 2015), l’essayiste bat en brèche le poncif selon lequel l’homme (le mâle) n’aspire qu’à dominer sa partenaire : il s’agit plutôt d’un moyen dont la fin est la transmission de ses gènes. Un ouvrage décapant.
D’emblée, l’auteur tente de nous restituer la capucinade féministe maintes fois ânonnée sur tous les tons : il existerait un patriarcat monolithique, un système unilatéralement oppressif et transhistorique dont les femmes seraient les victimes. Or, un tel narratif ne tient pas une seconde. Bien évidemment, le sexe auquel on attribue la témérité, l’assertivité et l’agressivité est, à travers les cultures du monde entier, l’homme à entendre comme le sexe masculin. Bien sûr, ces traits peuvent s’avérer être des défauts qui entravent la liberté des femmes. Cependant, il serait malhonnête de garder des lunettes théoriques exclusivement morales : en effet, lorsqu’une femme habite un environnement hostile (soit un laps de temps considérable dans l’aventure d’Homo sur Terre) et qu’elle doit élever un être néoténique extrêmement vulnérable (le nourrisson), elle peut valoriser chez son partenaire un tempérament fougueux qui lui permettra de protéger à la fois sa progéniture et ses ressources pour subsister, bref, sa sécurité sur tous les plans. Nous avons tendance à l’oublier mais les étals de supermarché n’ont pas toujours été achalandés comme ils le sont de nos jours. Dans une optique darwinienne, il s’agit pour l’humain de bien s’adapter à son milieu en transmettant ses gènes tout en maximisant les bénéfices et en minimisant les coûts : loin de s’en réjouir, Peggy Sastre nous rappelle que le paradigme darwinien reste descriptif et non pas prescriptif. Il s’agit au contraire de comprendre pourquoi ces comportements persistent pour, dans la mesure du possible, les modifier, voire les supprimer afin de vivre au sein d’une société bénéfique à tous.
Revenons à la racine des différences. À la base, les cerveaux et les complexions des hommes et des femmes sont différents, modelés par l’évolution ; de cela découle le fait que les comportements, les stéréotypes associés à chaque sexe ne peuvent être les mêmes. Ainsi, moult études le montrent, la notion de compétition est tendancieusement plus ancrée chez les hommes : alléchés par la dominance, les hommes vont chercher à obtenir plus de pouvoir, de statut, et de réputation par rapport aux femmes, convaincues en majorité par des façons de penser plus égalitaires et coopératives. Parmi les causes de cette tendance, on peut citer le niveau de stress et d’inconfort face au risque bien plus élevé chez les femmes que chez les hommes.
Plus que le dimorphisme physique, il existe aussi des différences cognitives entre les sexes. Quand il s’agit de prédire la rotation d’un objet en 3D dans l’espace, les hommes surpassent en général les femmes ; quand il s’agit de mémoriser la localisation d’un objet, c’est l’inverse (Silverman et Eals, 1992). En mathématiques, les femmes sont globalement moins douées que les hommes, alors qu’en logique et en statistique, l’inverse est vrai. Pour ce qui est du soin aux personnes et aux enfants, les femmes sont universellement plus dévouées à ce genre de tâches : en raison d’influences hormonales prénatales, les hommes ont tendance à se concentrer sur l’objectal et l’abstrait, tandis que les femmes sont plus attirées par la dimension sociale du lien affectif (Beltz, Hormones and behavior, 2001).
En outre, Peggy Sastre tient à déconstruire le mythe du privilège masculin. Bien évidemment, il existe un ensemble de métiers où les femmes gagnent moins que les hommes pour le même poste (chiffre à nuancer lorsqu’on s’appesantit avec rigueur sur l’étude de l’INSEE en question). Le plafond de verre est pénible pour Mesdames. Cependant, il ne faudrait pas oublier le « plancher de verre » pour Messieurs : parmi les SDF, les marginaux, les prisonniers, les métiers les plus éprouvants, les hommes restent les plus nombreux dans les statistiques. En effet, la plupart des PDG sont des hommes mais ce n’est qu’une infime proportion des contingents d’hommes qui peuplent cette Terre pour qui la vie demeure extrêmement rude. Très présentes aux échelons moyens et intermédiaires, les femmes s’en sortent globalement mieux que les hommes, notamment par leurs stratégies évolutives favorisant la prudence et la dépendance. Cela se concrétise notamment par le concept d’hypergamie : les femmes choisissent en moyenne un partenaire dont le statut social est plus élevé que le leur, favorisant une vie plus sûre et plus prospère pour leur descendance.
A la suite de ces observations documentées, l’auteur nous rappelle qu’une « différence n’a jamais fait de hiérarchie ». Il s’agit de ne pas s’émouvoir mais de procéder à une analyse clinique des choses afin de mieux avancer tous ensemble. Attardons-nous à présent sur la question du harcèlement que l’essayiste approfondit.
Une notion problématique
Dans les années 1970, les cercles féministes de l’université de Cornell se mettent d’accord sur un constat : il existe une coercition sexuelle systémique qui s’exerce à l’encontre des femmes. Dans un rapport au MIT daté de 1973, Mary Rowe écrit la première occurence d’« harcèlement sexuel », termes qui feront autorité par la suite pour qualifier tout un nuancier de comportements nuisibles, plus ou moins répétés, relevant d’une exploitation sexuelle au travail. Progressivement, le terme se judiciarise et finit par désigner tout type de comportement masculin répréhensible dont le but est une faveur sexuelle (Code Pénal). En dépit de cette prise de conscience salutaire, la définition était et reste problématique : à quel point une relation entre collègues ne relève pas d’une sujétion de la femme ? Qu’est-ce qui sépare absolument le licite de l’illicite ? C’est ce flou conceptuel qui va mener à une extension de la signification de ces termes assemblés, quitte à favoriser une atmosphère de plus en plus policière concernant ce genre de questions.
Peu importe où l’on place le curseur du harcèlement, on peut relever le fait qu’il s’agit à 99% des hommes qui commettent ces méfaits à l’encontre du beau sexe. Cela n’est pas sans raison, nous pouvons émettre des conjectures pour expliquer un tel phénomène sans pour autant le justifier : en effet, les hommes qui harcèlent ne cherchent pas tant à dominer leurs victimes qu’à obtenir une relation sexuelle, c’est-à-dire transmettre leurs gènes dans le cadre de la lutte pour la vie darwinienne. Plus une femme est jeune, docile, célibataire, plus elle est vulnérable ; ce qui en fait une cible idéale, aisée à conquérir. Tout cela facilitera le coït donc la perpétuation de l’espèce.
Le problème réside aussi dans la façon dont on envisage les signaux du sexe opposé : d’après plusieurs études, les hommes ont tendance à déceler du sexe là où il n’y en a pas forcément (marques d’amitié, de politesse..). Tout cela les avantage sur un plan reproductif : si pour de nombreux animaux, le désir sexuel se manifeste très explicitement, la femme n’a pas de signes distinctifs dont elle peut se prévaloir. Dans la compétition spermatique féroce entre les mâles qui les pousse à féconder la première femme venue, celui qui ne se pose pas de question quant à la réciprocité du désir de sa partenaire a bien plus de chance de transmettre ses gènes que celui qui reste passif. En outre, il ne faudrait pas masquer non plus l’attrait des femmes pour les hommes assoiffés de pouvoir : ces derniers permettent aux femmes fragilisées par le fait de tomber enceinte et d’élever un être faible de s’assurer leur succès reproductif. Si un homme pusillanime n’est pas en mesure de défendre sa femme, les risques de vol de ses ressources et d’un sombre destin pour sa progéniture se trouvent accrus : les femmes ont donc tout intérêt à faire la fine bouche dans le but de choisir le mâle le plus fiable et le plus assertif. Loin de chercher une solution idéologique toute faite, l’auteur constate que ces traits demeurent patents, y compris au sein de sociétés pacifiées comme les nôtres. La « désexualisation » des lieux publics et privés n’y change rien : loin de retirer la charge érotique latente au sein des lieux de travail, les lois liberticides créent des atmosphères sexualisées selon les standards féminins. Or, créer de nouvelles iniquités en lieu et place des anciennes n’arrangera rien : il s’agit plutôt d’apprendre aux deux sexes leurs limites respectives, héritées de milliers d’années d’évolution, sans pour autant les diaboliser afin de mieux se connaître et de mieux s’empêcher. Egalement, il nous faut prendre en compte les avancées matérielles considérables de nos sociétés modernes : depuis longtemps, les gènes de notre espèce ne sont plus menacées d’extinction, ce qui évite de créer des environnements hostiles où les portes sexuelles sont ouvertes au premier venu.
Etudions à présent la religion comme vecteur privilégié de la suprématie des hommes dans la lutte darwinienne pour la vie.
Tant la religion put conseiller de crimes !
La domination masculine comme moyen pour la lutte darwinienne se trouve décuplée au sein des religions, armes redoutables d’emprise sur les corps et les esprits. Au cours de notre histoire évolutive, nous humains avons survécu parce que nous avons su interpréter plusieurs signaux nous indiquant un danger potentiel : trop développé, ce sens a fait croître en nous une tendance à voir de l’intention partout dans la nature. Ceux qui n’étaient pas dans ce cas de figure n’ont pu anticiper le danger qu’ils encouraient, c’était donc la panacée pour les bêtes qui passaient par là et qui souhaitaient faire de nous leur proie. Stewart Guthrie, anthropologue, nomme cela le « dispositif de détection hypersensible d’un agent » (Hypersensitive Agent Detection Device). Ce genre de comportement face à l’inconnu fait des Hommes des mammifères à la recherche de motifs récurrents au sein du monde naturel (« pattern-seeking mammals » dixit Christopher Hitchens) : c’est ainsi qu’est née la religion, mais aussi plus tardivement, la science.
Au sein des confessions religieuses aussi multiples que les peuples, les humains ont maquillé, inconsciemment ou non, leurs stratégies évolutives sous le masque de commandements sévères issus de Dieu. Rien d’étonnant que le contrôle de la vie intime des femmes soit si rigoureux au sein des monothéismes abrahamiques. En effet, les exemples abondent en ce sens. Que nous prenions le Coran, la Torah, ou le Nouveau Testament, il s’agit toujours pour la femme de rester vierge avant de convoler en justes noces. L’homme religieux a tout intérêt à l’orthodoxie religieuse s’il veut s’assurer que sa femme est bien la mère de ses enfants ; dans le cas contraire, c’est un gâchis phénoménal dans la lutte pour la vie darwinienne. Au sein de l’Ancien Testament, la femme qui ne reste pas vierge avant le mariage doit être humiliée puis mise à mort par lapidation (Deutéronome 22 : 13-21) ; quant à la femme infidèle musulmane, le Coran invite à la frapper (4 : 34), voire à la confiner au sein de son domicile jusqu’à ce que mort s’en suive (4 : 15). Ainsi, garder sa femme fidèle et docile, c’est s’assurer d’avoir l’ascendant dans le conflit sexuel, d’où la sévérité des commandements que l’on peut lire dans moult textes religieux. Ce genre de mentalités, en dépit de la sécularisation progressive de nombre de sociétés actuelles, continue à peser sur le genre humain : pensons aux escadrons islamistes de Boko Haram, assoiffés de conquêtes menées dans le but d’amasser le plus de ressources et de femmes, butins dont les ventres permettront de perpétuer les gènes des malfaiteurs.
Loin de se cantonner à un diagnostic pessimiste, l’auteur souligne les progrès concrets de la science moderne montrant que la connaissance des lois de la nature améliore vraiment la condition humaine : devant la discrépance entre ce que pensent nombre de croyants et la réalité du monde naturel, il ne peut y avoir qu’une « dissonance cognitive » difficile à digérer. Dans le sillage de Marie Curie, il s’agit pour Peggy Sastre de comprendre, non pas de craindre ; étudier la religion, c’est repérer la logique bassement humaine qui est ancrée sur le socle que sont stratégies permises par l’évolution.
Précis et percutant, l’ouvrage de Peggy Sastre prend les choses à contre-courant : le narratif d’une domination des mâles unilatérale n’existe pas. Etayant ses analyses avec l’appui d’une littérature scientifique abondante, l’essayiste voit dans la dominance masculine un moyen en vue d’une fin, le coït, c’est-à-dire la perpétuation des gènes. Selon un schéma darwinien, il s’agit de comprendre en étant purement descriptif une réalité difficile à admettre : loin de se résigner, l’auteur indique que c’est en comprenant ce genre de mécanismes que nous sommes susceptibles de les dépasser. Au moment où l’idéologie fait fi des acquis de la science moderne, lire cet essai est capital.



